LE TEMPS DE VIVRE
Cf. Le Cœur Innombrable.
Le second volume de vers que Madame de Noailles publia un an plus tard, me paraît être un livre de transition. En effet, la même inspiration, la même douceur, le même élan, timide et spontané à la fois, animent le cœur de la poétesse. Elle chante encore les ciels légers de France, les jardins qu'on dirait suspendus dans le soir et, détail dont le sens obsède son âme nostalgique, le crépuscule odorant et calme troublé par l'appel déchirant d'un train qui passe :
J'écoute haleter vers les routes ouvertes Le beau train violent, si rude et si pressé.
11 siffle, quel appel, vers quelle heureuse Asie ! Ah! ce sifflet strident, crieur des beaux départs ! Moi aussi, m'en aller... etc.
Cette obsession me paraît être le symbole de son état d'âme. Cette idée de départ, jointe à un sentiment de force et de tendresse, ne peut-on l'appeler désir ;
et n'est-ce pas, même, la définition du désir? Ah! cette attente vague et qui bientôt se précisera, cette attente d'un bonheur qui sera un bonheur douloureux, et souhaité avec regret, ne l'a-t-elle pas admirablement exprimée dans ces vers d'une impeccable harmonie :
Déjà l'été, déjà l'évanouissement De l'effort, du travail, du vouloir grave et mâle, Et le retour, avec la menthe et le piment, De toute la suave exigence animale.
Ainsi, on était simple, on était calme et bon, On écrivait le soir au clair des lampes jaunes, Les maisons crépitaient de bois et de charbon, On avait oublié la dryade et le faune.
Et voici que le soir n'arrive plus si tôt, Qu'une molle blancheur s'étire au crépuscule, Qu'on entend au jardin le bruit doux des râteaux Et qu'un malaise clair dans les chambres circule.
C'est déjà, sourdement, sous l'herbe et dans les bois, L'impétueux réveil des dieux chauds et vivaces Qui ramènent, noués ensemble, les trois mois D'impatient désir, de tumulte et d'audace.
Nous sentons que le prochain livre de Madame de Noailles sera le livre de l'Amour. Celui-ci est le livre du Désir. Je vous en citerai seulement un poème, inti-
tulé Jeunesse ; il est un des plus humainement beaux. 11 exprime ce sentiment éternel : la jeune femme qui prévoit l'amour, en même temps prévoit déjà la mort. Elle vient d'acquérir la connaissance des joies physiques que connaîtra son corps, et qu'il est beau de goûter ; elle prévoit en même temps la déchéance prochaine. Tant qu'elle vivait insouciante d'elle=même, parmi les forces de la nature, elle en acceptait allègrement le cours ; maintenant, elle sait la somme de joies et de douleurs qu'elle doit assumer, et cette conscience de son rôle personnel dans l'harmonie générale lui enseigne la douleur de vieillir :