CHAPITRE IX
Futilité des Décadences
Tous les faibles d'esprit, tous les déséquilibrés, tous les dégénérés sans exception, sont attirés par le bizarre et l'étrange. Ils croient s'élever au-dessus de leurs semblables en se singularisant par leur costume, leurs attitudes, leur langage. Même tendance incontestable chez les décadents. Du reste ce goût du bizarre et de l'impossible se manifeste à toutes les époques de décadence. Quand l'empereur Constantin transféra à Byzance le siège du nouvel empire, on ne comprit plus les beautés de l'art grec et la statuaire tomba dans l'étrange et l'incohérent. Ainsi les historiens de Constantin rapportent qu'il avait commandé un groupe qui réunissait les por-
traits de ses trois fils, Constantin, Constance et Constant. Ce groupe, en porphyre, avait trois corps, six jambes et six bras ; mais il n'avait qu'une sçule tête qui, selon le point de vue où se plaçait le spectateur, offrait alternativement la ressemblance des trois frères. Cela constituait une adresse mécanique, un travail doptique, mais n'avait plus rien à voir avec Tart.
Il en est de même de certaines poésies contemporaines qui ne sont plus que des jeux de patience, des mots sonores assemblés en vue du rythme sans se préoccuper de Tidée, Telle est la poésie suivante de M. P. -M. André :
Du linge neige
Sur les prés verts,
Tandis qu'autour le vent arpège
Des sons clairs.
Se convulsé, au vent, le linge
Blanc comme neige.
Les frés dorment calmes et verts
Sous le soleil aux rayons clairs.
Cette autre de M.Trahsel n'est qu'un enfantillage prétentieux :
Je rêve et je danse, la danse de la volupté,
La danse de la volupté.,.
Voyez les. courbes de ma jambe
Et le bas de mon ventre.
Et le bas de mon ventre !
Je meurs d'amour, je meurs, je meurs
D'amour
On en arrive ainsi à parler pour ne rien dire^ comme M. V. Remouchamps dans les strophes, suivantes :
Tous les cieux sont venus hanter mes yeux de rêve,
Les cieux où luit l'azur infirme du Réel :
Les cieux se stmt éteints devant mes yeux de rêve. .*
Tous les yeux sont venus hanter mes yeux de rêve,
X>es yeux où luit la joie infirme du Réel :
Et les yeux ont saigné devant mes yeux de rêve.,..
Ce sont des mots bizarrement assemblés et rythmés, voilà tout.
On retrouve à toutes les époques de décadence la même recherche des rythmes heurtés et bizarres, des chûtes imprévues, des baroques assonances. Pentadius confectionnait des vers que ses contemporains appelaient vers serpentins et qu'ils comparaient à un serpent qui se mord la queue. En voici un échantillon :
Sentio, fugit hiems, zéphyrisque moventibus orbem Jam tepet Ëurus aquis ; sentio, fugit hiems.
Parturit omnis ager, prœsentit terra calorem, Germinibusque novis parturit omnis ager.
Lœta vireta tument, foliis sese induit arbor, Vallibus apricis lœta vireta tument.
Voici un jeu poétique du même genre que j'emprunte à M. À. Sabatier :
Dans la plaine aux frissons roux Pauvre nous I
Voici les faux qui volent, volent, Comme un souple balancier
D'acier, Volent, volent, volent.
Pauvres nous et pauvre moi !
Apre loi Dont nos rêves se souviennent !
Les clairs faux vont et viennent.
Le croissant fin du métal.
Jeu brutal !
Meurtrit les javelles blondes.
Les poètes en arrivent ainsi à versifier sur les sujets les plus minimes et les plus ténus. Toute l'anthologie grecque est remplie de ces productions, mignardises brodées sur des sujets insignifiants. Seul Méléagre a su conserver un peu de la vénusté grecque. Cette épitaphe semble tracée du • bout du doigt sur Ja poussière d'un tombeau : « terre, mère universelle, salut! sois légère .maintenant pour Aisigène : elle a si peu pesé sur toi ! »
Tout le reste de l'anthologie n'est que rococo et Pompadour. « Les raffinements de la pensée et du langage, dit Paul de Saint- Victor, amollirent la noble muse de Pindare; les subtilités Tétiolèrent, la galanterie TalFadit. » La littérature transportée d'Athènes à Alexandrie, y fut prise du mauvais goût asiatique. C'est l'époque des petits poètes qui fourmillaient à la cour des Ptolémées et des Séleucides, « vrais musiciens du sérail, dont les vers semblent faits pour être
chantés par des voix d'eunuques ». On trouve dans l'anthologie: « L'amour mouillé», «L'amour noyé», «L'amour oiseau», «L'amour prisonnier», « L'amour laboureur », « L'amour chasseur », « L'amour écolier », « L'amour à vendre », et d'autres encore. « Ce ne sont, dit encore Paul de Saint- Victor, que niches à Vénus, bouquets à Ghloé, ex-votos de Cythère, cœurs en brochette, madrigaux mignards, vignettes libertines. Le miel corrompu coule à pleins bords, on marche jusqu'aux genoux dans les fleurettes artificielles de la décadence ».
Il en est à peu près de même pour les poètes de la décadence latine. Quand il ne nous entretient pas de ses misères amoureuses, Catulle pleure la mort du moineau favori de Lesbie :
Lugete, o Vénères Cupidinesque
Et quantum est hominum venustiorum !
Passer mortuus est meœ puellœ,
Passer, deliciœ mecc puellœ,
Quem plus illa oculis suis amabat.
Adrien' mourant adresse à son âme ces versiculets tremblottanls :
Animula ! vagula, blandula, Hospes comesque corporis, Quœ nunc abibis in loca, Pallidula, rigida, nudula, j Nec, ut soles, dabis jocos.
Tels sont encore les précieux dystiques que
polissait comme des pierres précieuses le mystique Sidoine Apollinaire :
Pistigcro quaB concha vehit Triton Cytherem
Hac sibi collata cedere non dubitet, Poscimus, inclina paulisper culmen herile,
Et munus parvum, magna patrona, cape.
Plus tard, dans une autre langue, Alphonse de Liguori avait encore de ces mignardises :
La guance di rose Mi rubano il core :
O Dio ! che si more Quest' aima per te Mi sforza a baciarti Un labbro si raro :
Perdonami, caro, No posso piu, no.
Ils ne manquent pas non plus à notre époque tous ces poètes de pacotille, maniérés, alambiqués, pédantesques, comiques et lamentables, qui transforment en jargon grotesque notre belle langue française.
M. Jean Moréas lui-même est loin d'être à Tabri de la critique. S'il a eu quelques élans, s'il a ciselé quelques strophes élégantes et sonores, écoutez ceci :
Pour consoler mon cœur des trahisons Je veux chanter en de nobles chansons, Les doctes filles de Nérée :
Glaucé, Cymothoé, Thoé,
Protomédie et Panopce,
Teurice aux bras de rose, Eulimène, Hippothoé, Et l'aimable Ilolie, et Amphitrite, à la nage prompte, Proto, t)oto, parfaite à charmer, Et Cymatolège qui dompte La sombre mer.
Gela n'est plus de Tart ni de la poésie : c'est unpasse-temps, un jeu de patience. Or, ce procédé d'énumération puéril est familier à M. Jean Moréas. A preuve :
Et c'est ainsi que sans douloir, Joël se remémore :
Madame Emelos, gente à voir.
Qui s'est livrée au More.
Puis c'est Esmésée, Anne, Inor, Viviane, Junie, Mab, et la reine Aliénor.
On en arrive ainsi à faire imprimer, sous prétexte de poésie, des futilités qui ne sont que de la verbigération, des mots plus ou moins heureusement alignés, des puérilités comme Un jour, le drame psychologique de M. Francis Jammes, où je trouve ceci :
LE POÈTE
Tu avais mis tes bas à sécher sur la haie,
La vache, en passant tout à l'heure, les a mangés.