‹ La poésie des OttomansChapitre 23 sur 79 · I. Prodige qu'on racontait déjà pendant la vie du Prophète · texte numérisé non relu

I. Prodige qu'on racontait déjà pendant la vie du Prophète

seurs. Il suffit de comparer le Koran avec le populaire poëme 1 de Mohammed Bidjan 2 pour constater la différence qui existe entre l'islamisme primitif et celui des siècles suivants.

On comprend d'autant mieux le goût que la poésie légendaire inspirait à de belliqueux sultans, que le monarque universel, digne continuateur des plans de Mohammed, est l'idéal de tout padischah ottoman. Sans doute dans l'état de décadence où est tombé l'empire, nous sommes portés à craindre d'autres chimères (on n'en manque jamais en ce monde, bercé d'illusions) que celles qui troublaient la raison des maîtres de Stamboul. Mais il ne faut pas perdre de vue que les khalifes, dont ils se regardent comme les successeurs, avaient été un moment la terreur des souverains et des peuples. Des princes tels que Mohammed le Conquérant et Souleïman le Magnifique semblaient de taille à réaliser tous les projets. Une femme de grand talent, la belle et

I. Ce poëme {Mohammediyé), qui contient 9,109 distiques, est une collection complète des légeades relatives à Mohammed, avec des dissertations dogmatiques et mystiques. — L'édition de Boulak (1840) est accompagnée de commentaires; celle de Kasan (1845) ne contient que le texte.

a. Latifi, Biographies, trad. Chabert, p. 300.

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énergique Zeïneb i, dans la pièce de vers qu'elle adresse à Mohammed II, à qui elle a dédié son Divanj exprime très-nettement les opinions populaires. Le jeune padùchah^ que les nations doivent admirer le front dans la poussière, a pour mission de conquérir le monde. Il doit porter ses étendards victorieux jusqu'aux pays habités par les Chinois. Comme Alexandre il doit marcher mille ans après s'être fortifié dans les eaux du Keuser, fleuve du huitième ciel, qui roule les perles et les rubis, dont Tonde est plus parfumée que le musc et Técume plus resplendissante que les astres du ciel. Puisse-t-il enfin, plus heureux que le héros grec, découvrir la fontaine d^immortalité ! En effet le mot prêté à un courtisan de Louis XIV : « Nous sommes presque tous mortels » , n'aurait eu rien d'absurbe à la cour de Mohammed II. Les Turcs comme les fils d'Israël pensent qu'un favori du ciel peut échapper à la mort, ainsi que les Enoch et les Elie, et quel être vivant serait plus digne d'une pareille faveur qu'un représentant d'Allah, qui accomplirait sa mission en obligeant le monde, plongé dans les ténèbres et les

I, Elle dit elle-même qu'elle a « une âme virile et que, quoique femme, elle dédaigne la parure et les ornements »•

iC LA POÉSIE DES OTTOMANS.

superstitions, à se prosterner devant le Dieu unique? Un souverain lettré comme Mohammed, un.poëte, qui encourageait la poésie jusque dans la Perse et dans l'Inde, semblait aux écrivains ottomans de son temps bien digne de l'avenir glorieux qu'ils lui prédisaient.

Si la nature obéissait en esclave à Salomon, pourquoi ne reconnaîtrait-elle pas jusqu'à un certain point la grandeur de son héritier, le « maître des deux mondes » (le visible et l'invisible), comme se nomme lui-même un poëte couronné, le terrible Mourad IV, qui fit périr 100,000 personnes? La poésie, en parlant des fleurs fêtant Mohammed qui se préparait à s'emparer de la ville de Constantin, nous montre a mille fleurs rangées en bataille dans la plaine, qui attendent le roi du temps pour être passées en revue ». Les arbres ne sont pas moins sensibles. Le platane étend ses vastes bras pour supplier Allah d'éloigner le malheur du a roi de l'univers • et de lui faciliter a conquête de la ville.

A mesure que le chef d'une race conquérante se transformait en despote traînant une existence inerte au fond d'un palais*, la pensée devait se por-

I. L* Économiste français a donné (décembre 1875)168 plus curieux détails sur la vie d'Abdoul-Azis.

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ter plus volontiers vers Salomon que vers le Macédonien donc la turbulence avait semblé trouver la terre trop étroite. Si déjà l'impétueux et infatigable Sélim trouve dans son Hymne à Allah que rien n'est comparable au prince juif, Souleïman P'", quand il expose en vers les devoirs d'un sultan, d'un ministre d'Allah (Sélim P"" insiste dans une pièce de vers sur l'origine divine de son pouvoir) dans les mains duquel est le sort de l'univers, semble plutôt préoccupé de ne pas agir en khan tartare, d'être le protecteur des bons et la terreur des méchants, de faire miséricorde et de rendre son peuple heureux, que de recommencer les courses d'Alexandre à travers le monde. Cependant le héros de Mohacz se rappelle encore que celui qui dort. sur le trône est une brute, condition qui n'effrayera nullement son fils*, Sélim II, l'Ivrogne, occupé dans le serai tandis que la perte de la bataille de Lépante mettait l'empire sur la pente de la ruine, à boire ou à chanter ses favorites, ainsi que tant d'autres qui font penser plutôt aux derniers Mérovingiens, gouvernés par les maires du

î. Un autre fils de ce souverain célèbre, Bayezid, rêve de devenir un Salomon exterminateur des Chiites et terreur du monde.

palais, qu'aux conquérants de Brousse, d'Andrinople ec de Stamboul. Mais en général l'impuissance ne fait pas diminuer les prétentions. Notre contemporain Mahmoud II, malgré les humiliations qui lui avaient été infligées par les Albanais, les Serbes, les Hellènes, les Russes et les Égyptiens, continuait pour les flatteurs d'être un nouvel Alexandre. L'historiographe de l'empire écrivait, après la destruction des janissaires : « Mahmoud esc un Iskender terrible... Il est incomparable entre les plus sages monarques... Le style si vanté deMir Féridounest plat en comparaison du sien. Sa générosité est telle, que les eaux de la mer ne seraient qu'une cuillerée de ses bienfaits, etc. » Il est assez inutile d'ajouter que Tauteur forme le vœu de voir Sa Hautesse étendre » son ombre bienfaisante sur l'Orient et sur l'Occident ».

Mahmoud est le dernier des sultans qui aie cultivé les lettres. Le a padischah réformateur s, qui s'efforçait de rendre la vie à un Etat énervé ec corrompu par le despotisme , n'ignorait pas que les plus redoutables de ses prédécesseurs, les Mohammed II, les Souleïman I'^'", les Sélim P', les Mourad IV, avaient été des poëces distingués*.

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