CHAPITRE IV
N Perse Tépopée romanesque avait été cultivée avec autant de succès que l'épopée nationale, avant que les poètes ottomans s'occupassent de ce genre de poésie. Après Firdousi, l'auteur célèbre du Livre des roisj la terre féconde de l'Iran produisit les Nisâmi, les Djami, les Hatefî *.
Nisâmi, qu'on appelle avec raison le créateur de Tépopée romanesque, florissait au temps où les Turcs Seldjoucides dominaient en Perse, et ces
I. V. Hammer, Geschichie der schonen RedekUnste Persiens. Vienne, i8i8.
princes protégèrent constamment le brillant écrivain. Khosrou et Schirin i, Medjnoun et Leïla *, sont deux sujets qui sont devenus populaires parmi les Turcs. Ce fut même à la demande du sultan seldjoucide Kisil Arslan que Nisâmi chanta les amours de Khosrou et de Schirin, thème emprunté à l'histoire de la Perse avant l'invasion de l'islamisme, et que le neveu de Nisâmi, Hatefi, devait reprendre après lui. Lorsque Nisâmi présenta son poëme au sultan, qui en avait accepté la dédicace, le prince lui , donna quatre villages avec leur territoire.
Djami, qui fut l'ami du célèbre poëte turc, Mir Ali Chir Névaï, et qui dédia un [de ses ouvrages à Mohammed II, traita de nouveau le sujet de Medjnoun et Leïla ^, et il publia Yousouf et Zouleïkhay histoire des amours du patriarche Joseph, chantée déjà dans un poëme deFirdousi. :..Les poëmes romanesques nous transportent dans un monde qui diffère profondément de l'empire ottoman. Mais les Arabes et les Persans, — il ne faut pas l'oublier, — sont pour les maîtres
1. Schirin, Ein morgenlàndisches romantisches Gedicht (Leipzig, 1809), traduction très-libre du baron de Hammcr.
2. Traduit par Atkinson. Londres, 18 j (5. j. Traduit par Chézy. Paris, 1807.
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de cet empire ce que sont pour noUvS les Grecs et les Latins, des ancêtres littéraires auxquels on est toujours porté à revenir :
Sur des sujets anciens faisons des vers nouveaux.
Les deux principaux thèmes des épopées romanesques appartiennent à la poésie légendaire. Joseph et Khosroès n'ont pas été inventés plus que Salomon et Alexandre; mais l'imagination des peuples s'est emparée de détails caractéristiques de leur vie agitée pour les tranformer en véritables romans. Le personnage lui-même n'échappe pas toujours à l'idéalisation. On a quelque peine, par exemple, à reconnaître le modeste fils de Jacob, dans ce séduisant Yousouf ben Jacob qui est pour les musulmans le plus populaire des patriarches, sur l'épaule duquel brille un point lumineux semblable à une étoile, signe de la grandeur qui lui était réservée et caractère ineffaçable de la Prophétie, Rien dans la tradition hébraïque ne porte à le considérer comme un Adonis, et pourtant la légende mahométane lui donne le nom de « lune de Chanaan », et affirme qu'il surpassait en beauté tous les fils d'Israël. « O lune de la terre de Chanaan, dit le Persan Hafiz,
le trône de l'Egypte est préparé pour toi, il t'attend : il est donc temps que tu dises adieu à la prison. > Mais les Musulmans s'accordant à considérer le Divan du poëte persan comme un ouvrage mystique, le commentateur ottoman ne manque pas de voir dans cet éclatant Joseph l'âme fidèle, éclairée des lumières divines, qui ne peut prendre possession des splendeurs célestes qu'en ^ sortant de la ténébreuse prison du corps.
Les amours de Joseph avec Zouleïkha, qui ont rendu Joseph si célèbre en Orient, sont interprétées d'une façon analogue par les mystiques. Les Musulmans ont trouvé le roman de Joseph dans le chapitre du Koran qui porte son nom, et leurs poètes lui ont donné une popularité extraordinaire. Zouleïkha, l'épouse de Putiphar, devient dans cette légende la fille du roi d'Egypte, et loin que son amour pour le jeune Israélite réveille la pensée d'une passion sans frein qu'il fait naître chez les Occidentaux, on se sert du nom et de l'exemple de ces deux amants pour donner l'idée d'une affection supérieure aux brutales convoitises de la foule, on les présence comme l'image de l'âme fidèle, s'élevanc par l'amour jusqu'à Dieu, en qui se réalise l'idéal de beauté dont les créatures ne présentent qu'un rayon obs-
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curci. Si Joseph est la figure du Créateur et Zouleïkha celle de la créature, on comprend tort bien, avec Hafiz, * comment la beauté extraordinaire de Joseph peut transporter le cœur de Zouleïkha hors des bornes d'un amour ordinaire » .
On sait que l'interprétation de l'églogue passionnée qu'on nomme le Cantique des Cantiques^ un des chefs-d'œuvre de la poésie sémitique, était autrefois conforme à ces principes ^
La popularité dont jouit en Turquie ce genre d'interprétation explique celle des amours du patriarche juif. Ce sujet qui, sous Mohamn)ed II, avait été traité déjà par Hamdi, qui prit pour guide Djami, conserva sa vogue. Bihischti, sous Bayezid II, Nimeti et l'Albanais Yaya, un des meilleurs poètes de l'âge d'or, sous Souleïman P"*, Rizaati, sous Moustapha II, se signalèrent parmi les chantres de Joseph et de Zouleïkha. On sait que les poètes toscans, les Dante, les Pétrarque^, Michel-Ange^ dans ses sonnets, ont adopté également une manière d'envisager l'amour.