‹ La poésie des OttomansChapitre 60 sur 79 · Les Turcs ont pour la rose une telle passion que les · texte numérisé non relu

Les Turcs ont pour la rose une telle passion que les

les gouttes de rosée, avant de descendre à terre, se transforment en eau de rose. L'éther étend sur le jardin des nuages comme une tente. Sois joyeux et content; car elle s'envole, elle ne dure pas la saison printaniére . . .

« Pour moi, j'ai espéré que ce chant rendra ce vallon célèbre. Qu'il devienne pour ses habitants un souvenir de cette réunion et de ces belles. Tues un rossignol*, ô Mésihi, tandis que tu t'avances au milieu de ces filles aux joues de roses. Sois joyeux et content; car elle s'envole, elle ne dure pas la saison printariiére. »

Le chant du célèbre Baki 2 sur l'automne nous montre déjà engourdie par les premiers froids cette nature dont Mésihi a peint le réveil. Quoiqu'elle soit exprimée à la fin seulement par quelques mots, la morale ne diffère pas de celle de Mésihi et d'Horace. Horace, selon Voltaire,

Chanta les doux plaisirs, les vins et les amours.

On en peut dire autant de celui que Sounoms de la rose et du rosier se trouvent à chaque instant dans leurs poésies.

I. Adorateur de la rose comme Mésihi l'est des belles dont iPparle.

a. V. sa biographie dans mon Histoire des poètes ottO' mans {Rivista Europea, février-mars, 1877)*

leïman I", admirateur de ses talents ^ appelait son ami et que les Ottomans ont nommé Baki (l'Immortel). Les charmes de la beauté n'ont pas d'admirateur plus fervent, et le vin lui-même, quoique proscrit par le Prophète, lui semble être une liqueur divine, manière de voir que partagent Bélighi, V^ehbi, le prince Djem et autres poètes. Grâce à la magique puissance du jus de la vigne renaît le souvenir enchanteur des amours, « si difficiles à congédier », disait un poëte français. Ce légiste, qui professa avec succès dans différentes écoles et qui jouit constamment de la faveur du souverain, n'est pas comme Lamii une âme préoccupée des (f années éternelles » . Ainsi que le poëte lyrique latin il ne se fait pas illusion sur la valeur de la vie, il sait que le bonheur même n'est pas plus réel que le songe d'une nuit d'été, mais la brièveté et le vide effrayant de l'existence n'inspirent à l'Epicurien d'autre sentiment que l'envie de jouir promptement des plaisirs dont la durée est si courte, tandis que le mystique n'a que dédain pour des

I. Nous avons de ce Sultan une pièce de vers consacrée à Baki. — V. la biographie de Souleïman dans mon Histoire des poètes ottomans.

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joies si vaines et .dont la durée est celle d'un rêve ^

Ces contrastes ne sont pas de nature à nous étonner. Le siècle même de Louis XIV, qu'on nous donne comme le siècle religieux par excellence, en présente de pareils. Cette morale de « l'honnête homme » , qu'on trouve dans de grands poètes tels que Molière et La Fontaine, diffère sans doute beaucoup des sentiments que Racine converti exprimait en vers dans Athalie et dans Estherj et Bossuet dans une prose qui par son éclat et sa magnificence rivalise avec la plus belle poésie, avec cette poésie ^ qu'il condamnait comme les arts, les lettres profanes, tout ce qui peut embellir la vie. Or chez les Ottomans, même à des époques fort orthodoxes, on peut constater comme deux courants, qui entraînent les esprits dans des directions fort différentes.

Au temps de Vehbi, au xviii« siècle, un de ces courants était devenu bien plus fort que l'autre.

1. V. BakVs des grœsten tûrkischen Lyrikers Divan (Vienne, 1825). — Ce«e traduction est du baron de Hammer-Purgstall.

2. Aux admirateurs de Molière et du Misanthrope, il' répondait par la célèbre sentence biblique : « Malheur à vous qui riez ! »

Comme unpoëce de ce siècle, l'auteur de V Homme

des champs *, comme Béranger, Vehbi apprécie

beaucoup mieux les satisfactions de la société que

les beautés de la nature. On dirait que Béranger

avait sous les yeux les vers du poëte ottoman

sur l'hiver quand il faisait l'éloge de cette morne

saison : *

Sombre hiver, sous les glaçons Ensevelis la nature; Ton aquilon qui murmure, Ne peut troubler nos chansons.

Pour Vehbi, l'éclat du brasier vaut celui de la rose; la splendeur de la neige, la beauté de la blanche églantine ; la musique, le chant du rossignol. D'ailleurs, s'il y avait quelque chose à "regretter dans le printemps, le vin, père des doux songes, ne peut-il pas nous le rendre? Après Horace, qui s'arrange aussi fort bien de l'iiiver, Vehbi regarde le vin, dans lequel le Prophète voit le plus dangereux des conseillers 2, comme un consolateur et un ami. Les religions reculent devant les vieux instincts de notre espèce. Or f s'exterminer et s'exciter est le premier besoin

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