‹ La poésie des OttomansChapitre 62 sur 79 · V. Le savant ouvrage du docteur Ta.zioA' Vbbriacheiia · texte numérisé non relu

V. Le savant ouvrage du docteur Ta.zioA' Vbbriacheiia

ordre de sentiments. Tantôt il faut faire la part des instincts peu élevés, tantôt celle du calcul. S'il serait difficile d'affirmer que la poésie ottomane est ordinairement licencieuse, il ne serait pas plus aisé de soutenir que les poëtevS ont tous été assez réservés pour ne pas choquer beaucoup de musulmans comme les critiques chrétiens. Ainsi Ghazali, surnommé Délibourader^, écrivant à une époque où le despotisme, — le plus terrible dissolvant que connaisse l'âme humaine, — n'avait encore produit qu'une partie de ses conséquences, étonna les Ottomans, ainsi que son contemporain Ishak Tchélébi ^, parla licence de ses vers aussi bien que par sa conduite déréglée. Mais tant qu'une nation garde un cœur viril, une pareille poésie n'a pas l'action qu'elle a dans les siècles de décadence, d'insouciance et de mollesse. Le caractère de Délibourader lui-même n'a nullement cette lâcheté qui avilit les débauchés des bas empires. Ce cynique sait dans l'occasion se montrer reconnaissant et même intrépide; Quand

I. « Frère fou. » Ce surnom montre assez que l'opinion générale n'était pas favorable à Ghazali.

a. Tristement célèbre par ses déclamations mysogines. — V. mon Histoire des poètes ottomans {Rivista Europea, février-mars, 1877).

Sélim le Féroce fit tuer ses sept neveux et ses deux frères, Ahmed et Korkoud, Délibourader osa pleurer Korkoud, qui aimait les lettres et qui l'avait protégé ' . Moins reconnaissant il aurait eu des chances de disputer à Sati la faveur du padischah. En louant Korkoud, il parle en croyant d'une justice supérieure à celle des rois de la terre et des châtiments éternels réservés aux assassins. Il appartenait à une de ces époques où la licence n'exclut pas toujours la foi. Plus tard, nous trouvons même chez un débauché comme Mourad IV les idées d'un mystique. Quand il s'agit de la nature humaine, on ne doit s'étonner d'aucune contradiction.

Mais quand une société arrive àla période de dissolution, les germes semés par des esprits égoïstes et insouciants ne sauraient rester stériles. On sait quelles réflexions inspirèrent au roi des Parthes les livres trouvés, au moment où l'Empire allait succéder à la République romaine, dans les bagages de Crassus. Sous les Césars, quand toute activité politique avait péri, quand la vie militaire avait perdu son ancien prestige, quand le

I. V. son élégie sur la mort de Korkoud, et sa biographie dans mon Histoire des poètes ottomans.

rude patriotisme du vieux patriciat romain n'avait plus de représentants, quand les chefs de l'État donnaient eux-mêmes Texemple de tous les genres de désordres ^, la débauche devint une puissance redoutable. Dans l'empire ottoman, la corruption commence par les sultans, gâtés par une fortune trop constamment prospère, un pouvoir sans limites, la molle opulence des vaincus, la déplorable servilité 'des peuples. Lamartine, qui est bien loin d'être un ennemi de la Turquie, flétrit avec indignation les mœurs dépravées des Bayezid I*^"^ et des Mohammed IP, trop dignes de la Rome impériale ^. Tenté un moment d'attribuer le progrès de ces mœurs à la corruption des chrétiens esclaves des Turcs, il est obligé de convenir que l'Asie les avait introduites en Grèce, d'où elles se répandirent dans l'empire romain. Saint Paul, témoin irrité de la honteuse orgie romaine, croit qu'elle est le châtiment exceptionnel du crime de l'idolâtrie -i. Mais cette explication ne peut s'appliquer à l'Islam, qui réprouve les vices anathé-

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