I. Michelet, Jusqu'à Waterloo, compte le tabac avec
plus acharné que Mourad IV. Non pas qu'il eue quelque prévention contre l'excitant et le narcotique que plus d'un Musulman met avec le vin et l'opium parmi les « ministres du Diable » , ou les « quatre colonnes de la tente de lubricité ». Mais il savait que toute réunion entretient l'esprit d'opposition, lequel dans les Etats despotiques fait toujours naître l'envie de se défaire du despote. La poésie populaire poursuivait lepadischah^ qui faisait la nuit la ronde en personne, afin de faire couper la tête à tout individu qu'on saisissait fumant du tabac ou buvant une tasse de ce café considéré par Bélighi comme un hôte aimable venu de l'Yémen : « Chassez les eunuques noirs qui nous font des nuits sans sommeil, disait la satire, avant de proscrire le nègre (le café), et avant de condamner l'innocente fumée du tabac, dissipez la vapeur sanglante qui s'élève des cœurs opprimés. » En général, les poètes ne partagent pas l'opinion que les légistes ont des excitants et des narcotiques ; car ils les nomment i les quatre éléments du monde de la jouissance » et a les quatre coussins du sopha du plaisir » .
l'alcool et le roman, parmi les causas qui ont le plus affaibli la vie intellectuelle dans son pays.
Un moment le goût pour la poésie, si vif chez plusieurs de ses aïeux^ parue l'emporter sur l'humeur atrabilaire de Mourad. Le plus grand poëte ottoman de Tépoque, Néfii, avait trouvé grâce devant lui, et les satires contre les om/êmasque contenaient les Traits du destin, n'avaient pas paru faire une impression défavorable sur cette intelligence sombre et défiante. Néfii, qui ne respectait personne, qui criblait d'épigrammes, assaisonnées d'injures, les vizirs et les écrivains les plus renommés, qui ne reculait pas devant l'emploi des épithètes d'éléphant, de fou, de traître, d'âne, de chien^ de pourceau de Géorgie, — toutes ces épithètes se trouvent accumulées dans l'invective assez courte dirigée contre le grand vizir Gourdchi-Mohammed — Néfii flattait sans doute le penchant qu'ont les tyrans à tout abaisser autour d'eux. Mais le 14 silkidé 1039 de l'hégire (25 juin 1630) un épouvantable orage éclata sur Constantinople. Le sultan, qui était au palais d'été de Beschiktasch , sous le kœschk (kiosque) du sultan Ahmed, lisait les satires de Néfii, les Traits du destin (Sehami Kasai Nejii). La foudre tomba à ses pieds. Mourad effrayé mit le livre en morceaux, éloigna le poëte de sa personne , et s'efforça d'apaiser la colère
d'Allah. Cependant la peur passée, le poëce rentra en grâce. Mais une violente satire contre le grand vizir Béiram-pacha coûta la vie à Néfii. Le sultan ne crut pas pouvoir repousser les réclamations du vizir, et les oulémas furent trop heureux de délivrer le fetva qui le livrait au bourreau. Ces légistes, se servant de l'ironie contre un homme qui en avait tant abusé , motivèrent leur sentence par ces vers persans : *
« Le poëte qui écrit des satires et s'appelle Néfii, -— peut être mis à mort comme un esprit de Tenfer. »
Ouveïs ou Veïsi, satirique des commencements du XVII® siècle, au lieu d'obéir comme Néfii, aux inspirations d'une humeur hargneuse , semble avoir été inspiré plutôt par un patriotisme que le spectacle des maux de son pays frappait trèsvivement. Cet écrivain qui se rendit célèbre par ses lettres, ses légendes du Prophète et une sanglante satire politique, le Conseil pour Constantin nople (Naisihati Isiambol) ^ tableau fidèle de la corruption et des désordres du temps, raconte que préoccupé du désir d'exposer au sultan
1. Au schaïr hedjagir ki nami ost Nefii — Katlesch betschar mezheb wadjib tschou katli efîi.
Admed I", un des prédécesseurs de Mourad IV, ses vues sur les réformes nécessaires, il se trouva transporté une nuit au milieu des personnages et des souverains les plus fameux, Adam, Abel, Seth, Moïse, Omar, Osman, Djenghis, etc. Ce livre des songes (Vakaanamei Veisi) ^ sous la forme d'un dialogue des morts, contient de graves leçons de politique et des considérations approfondies sur les causes de la décadence des empires. Il y avait chez Veïsi ^ un mélange de Tesprit de Juvénal et de Montesquieu. Mais les nations n'écoutent guère ces austères conseillers; elles aiment mieux prêter l'oreille à ceux qui partagent leurs illusions et qui sont indulgents pour leurs travers, quitte à expier par de cruelles épreuves ces imprudentes préférences. Le sommeil intellectuel du xviii* siècle, succédant à l'époque qui produisit les Veïsi et les Néfii, annonçait la décadence^ que rien n'a pu encore
1. La satire de Veïsi a été traduite par Diez dans les Fundgruben des Orients, t. I, 249-74.
2. Sous Mahmoud II, témoin irrité de cette décadence,nous trouvons encore un satirique Izzet, qui écrivit contre le sultan. Cet émule des Nighisari et des Kéféni fut un moment éloigné de la cour, mais le padischah finit par lui pardonner.
2o8 LA POESIE DES OTTOMANS.
arrêter, et dont les sagaces diplomates anglais faisaient, il y a quelques années un tableau si saisissant *.
I. Farther Reports from Her Majesty's diplomatie and consular agents respecting the conditions of the industrial classes and the purchase poiver of money inforeign countries. — Londres 1871.