‹ La poésie des OttomansChapitre 77 sur 79 · I . Houmayoum-nameh, livre impérial ou royal · texte numérisé non relu

I . Houmayoum-nameh, livre impérial ou royal

aoo LA POESIE DES OTTOMANS.

à Ali Vazi son éconnement de ce qu'il n'eut pas employé ces longues années à approfondir quelque point de droit. Ramazanzadé, inspecteur de la chancellerie (defter émini)^ qui acheta le livre et le présenta à Souleïman, répéta ces vers qu'il avait composés contre Roustem, dontl'esprit prosaïque l'indignait : « L'orfèvre seul sait ce que valent les pierres précieuses, tandis que d'autres les prennent pour du verre ; il ne faut pas parler aux sots de vertu, car ils ne peuvent l'apprécier. »

Cette épigramme est assez inofFensive si on la compare à celles que Délibourader lançait contre ses ennemis. Un jour l'infortuné Korkoud, frère et victime de Sélim I^"", blessé de ses sarcasmes, voulut lui faire trancher la tête. Il ne fut sauvé que par sa présence d'esprit en affirmant au capidji-baschi que le prince, à la mort duquel il devait consacrer plus tard un chant aussi pathétique que courageux, ne lui pardonnerait pas d'avoir exécuté une sentence rendue dans un état d'ivresse. Sous le règne de Souleïman, il finit par se retirer en Arabie, où il mourut, car malgré l'indulgence des Turcs pour des vices qui font peu honneur à la morale musulmane, il s'était fait presque autant d'ennemis par

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son zèle à propager ces vicea que par ses épigrammes. C'est donc en vain qu'on en voudrait faire un Juvénal ottoman. Le temps n'était pas venu où la décadence de l'empire ferait naître un genre de satire plus élevé et moins personnel.

Si les poètes étaient déjà si hardis à une époque glorieuse pour les sultans, nous trouvons sous Mohammed III un épisode attestant le développement de l'esprit satirique, qui avec le temps se manifeste dans la poésie d'art autant que dans les œuvres populaires. Au moment où le grandvizir, Sinan-pacha, un de ces vaillants Albanais qui ont tant contribué à la puissance de l'empire, se proposait de couronner par la prise d'Erlau la gloire qu'il avait acquise par la conquête de la Goletta (la Goulette), de l'Arabie et de la Géorgie, il mourut le mercredi de la nouvelle lune (4 schâban 1004, 3 ^vril 1596), que les Turcs considèrent comme le jour le plus malheureux de l'année. Ce rude soldat, qui avait été cinq fois grand vizir, détestait autant la poésie que le christianisme. L'historien Ali, qui avait contre lui plus d'un grief, nous a conservé les épigrammes de quelques poètes contre leur implacable adversaire. Ils se moquent de Sinan

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parce qu'il a eu l'idée de se faire construire un sépulcre magnifique, prés de la porte Parmakkapou, dans le voisinage des tombeaux de plusieurs poètes, voisinage qui ne convenait nullement à un homme de son caractère. Le feu qui le jour de sa mort éclata dans le quartier de Parmakkapou sortit, selon eux, de sa tombe comme d'un gouffre infernal, tandis que son âme s'envolait dans un sombre nuage, pareille à un corbeau qui s'enfuit en poussant de lugubres croassements.

La mort tragique de Dervisch-pacha (lo schâban 1015^ II décembre 1605), grand vizir d^Ahmed P*", excita également la verve satirique de la poésie populaire. Dervisch s'était attiré la haine de Constantinople en mettant un impôt de mille ducats sur chaque balcon. Or les femmes cloîtrées, — musulmanes ou chrétiennes, — renoncent très -difficilement aux moyens qui leur restent de satisfaire la curiosité qu'une existence oisive rend si impérieuse. Comme Dervisch remuait encore après avoir été étranglé, on dit que le padischah lui coupa lui-même la tête, opération qui ravit l'historiographe de l'empire (ces gens-là se ressemblent partout) : « Sa tête roula, horrible comme la tête de Méduse, aux pieds du

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ciel étoile de la majesté. » La satire ne se contenta pas d'une simple métaphore; car un des poëtes les plus distingués de la Turquie, Azmizadé Haleti, composa seul quatre-vingts distiques sur ce sujet.

La décadence est déjà sensible sous Ahmed I""", temps de la mort du satirique Nigisari (1614). De Tavénement de Mourad III à l'époque où Mourad IV atteint l'âge d'homme, quelques poëtes seuls méritent la renommée sur 300 dont parlent les écrivains ottomans. Mourad, comme plus tard les Jacobins français de 1793, veut régénérer son pays par la terreur. Le « Néron chauve » de Juvénal semble un agneau comparé au poëte couronné, qui fit mourir presque tous ses vizirs et sous le règne duquel l'esprit satirique prit un si remarquable développement. D'une force et d'une agilité qui faisait penser à ses sauvages ancêtres, il avait la chevelure sombre et touffue, son œil noir flamboyait sous ses sourcils, partagés par des rides profondément creusées, sa barbe touffue et d'une couleur foncée ajoutait à la sinistre expression de sa physionomie.

Le café et le tabac* n'eurent pas d'ennemi

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