TRAGÏ-COMKMK EN TROIS ACTES, PAR LOPE DE VEGA
Tobie est un abrégé de Job; il est pieux et bon comme son modèle; il nourrit ses pauvres concitoyens dans sa captivité ; il quitte le repas de famille, il brave le courroux du souverain pour aller enterrer les morts. Cependant il ne reçoit d'abord pour récompense que la cécité qui vient le frapper à la suite
d'une bonne action ; mais il ne murmure pas. 11 est vrai que le malheur de Tobie diffère du malheur de Job en un point important : Job a perdu tous ses enfants; Tobie a conservé son fils unique, pieux et doux comme lui, docile à ses conseils, et qui ne partage pas la faiblesse d'Anne, sa mère, lorsque celle-ci reproche au vieux Tobie son imprévoyance et sa trop grande charité.
Dans le drame de Lopc de Yéga, la patience, la résignation et la vertu de Tobie sont bien exprimées ; les autres rôles sont faibles ou ridicules. Sennachérib est un fanfaron. « Je suis, dit-il, le géant sur lequel l'Assyrie fait porter le poids de son empire souverain ; votre arche sainte (il parle aux Hébreux) sera ma prisonnière ; les Séraphins qui la gardent, trembleront sous ma main. »
Il se promet un triomphe facile :
« Demain, je serai dans Sion; ses champs sont maintenant occupés par mes courageux capitaines; demain, je boirai dans des vases de jaspe le vin doux et parfumé; demain, de belles jeunes filles viendront nous accueillir avec douceur, avec tendresse ; elles nous prodigueront leurs caresses, leurs chants, leurs danses; demain, le temple de Salomon servira d'abri âmes chevaux (1). »
(1) Traduction inédite.
Mais l'Ange du Seigneur frappe de mort cent quatre-vingt-cinq mille hommes dans l'armée de Sennachérib. A son tour, le roi d'Assyrie ordonne un massacre des Hébreux. Tobie exerce sa charité sur les morts des deux partis.
Le théâtre change d'acte en acte, ou plutôt de scène en scène. Nous sommes transportés aux noces de Sara et de Fison, septième époux de Sara, qui ne doit pas être moins malheureux que les six autres. Le démon Asmodée y assiste invisible. « Je viens, dit il, assaisonner la noce. » Dieu l'appelle ; il lui permet de tuer Fison, époux trop hardi de Sara.
Fison meurt; Raguel lui fait creuser une fosse, et les deux valets chargés de ce soin mêlent à leur besogne des bouffonneries. Bato a peur; Joram lui conseille de distraire sa pensée :
JORAM
<r Le meilleur remède à la peur, c'est de tourner ses pensées ailleurs.
BATO
« Puis-je me rassurer quand je crois voir une légion d'esprits sortir de cette fosse, comme une troupe de grues qui s'abat sur un bois.
JORAM
« Pense que tu as beaucoup d'argent et de bijoux.
BATO
a Je n'en aurai pas moins peur ; j'aurai peur des voleurs, de mes enfants, de mes valets.
JOBAM.
« Pense que lu as une femme belle et gracieuse.
BATO
« J'aurai encore mille fois plus peur de riiommc puissant, de l'homme galant, de l'homme riche, de l'ami traître, du parent.
JOBAM.
« Pense que lu tiens un grand état dans le monde, que tu le gouvernes, que tu es empereur.
BATO
« Quoi ! je n'aurai pas peur?
JOBAM.
« Les grands craignent-ils quelque chose !
BATO
« Plus que tout autre, à la moindre fièvre, à la moindre misère. La mort n'a-t-elle pas prise sur tout ce qui est mortel?
JORAM
« Imagine que tu fais un voyage.
BATO
« Et les voleurs ?
JOBAM.
« Imagine que tu es sur la mer.
BATO
« Et la tempête ?
JOBAM.
« Donne-toi par la pensée un joli costume,
BATO
« J'aurai peur qu'il se tache ou se déchire.
JORAM
« Un ami fidèle et loyal.
BATO
« Ne me conseille pas des pensées impossibles.
JORAM
« Assieds-toi à une table bien servie.
BATO
« Si je mange beaucoup ne serai-je pas malade ?
JORAM
« Pense au ciel.
BATO
« Oui, le Ciel est le seul lieu où un homme peut être tranquille ; c'est le seul où n'existe pas la crainte. »
On a beaucoup glosé sur les fossoyeurs de Shakspeare ; ceux-ci ont bien aussi leur originalité. Il faut surtout remarquer qu'avec le public espagnol, les plaisanteries doivent être suivies d'une sentence pieuse.
Cependant l'ange Raphaël, sous le nom d'Azarias, guide le jeune Tobie vers Sara ; chemin faisant, il se montre fort érudit. Le fleuve du Tigre, lui dit-il, s'appelle de ce nom parce qu'en langue médique Tigris signifie flèche et que le cours rapide du fleuve imite la rapidité de la flèche lancée par la corde de l'arc.
Pendant ce voyage, Anne et le vieux Tobie se
désespèrent. Ils vont tous les jours au-devant de leur fils absent. Tobie est aveugle, mais il prête l'oreille. « L'àme voit par l'oreille, dit-il, quand les yeux, ne voient pas. »
Tobie et Sara ayant, parle conseil de l'ange, passé trois nuits en prière, ont vaincu le démon. Il avoue sa défaite :
« Raphaël, Tobie, Sara, Ragucl, pasteur, Gabélus, voisins, Ninive, champs heureux, mère de Tobie, vieux père aveugle, vous vivez tous, et moi je meurs mille fois, sans pouvoir une fois mourir. . . . Tobie a augmenté mon désespoir; ma crainte devient plus forte en voyant Dieu protéger son peuple. Combats, colères, rages, chagrins, jalousie, blasphèmes, inimitiés, désespoir, crainte, ouvrez-moi, ouvrez-moi le centre de la terre, le lieu de mon supplice. »
L'ange Raphaël a remis le jeune Tobie dans les bras de ses parents. Il remonte aux deux et voici ses dernières paroles :
« La prière sainte, le jeûne et l'aumône abondante valent mieux que des trésors amassés; l'aumône délivre de la mort. Les morts que vous avez enterrés, en quittant pour eux le repos de la famille, ont porté votre plainte aux pieds du Seigneur, qui éprouve ceux qu'il aime. Il m'a envoyé pour vous
secourir ; car je ne suis pas Azarias, je suis l'ange Raphaël, un de ceux qui se tiennent près de la triple majesté de Dieu. Que la paix, la joie, le bonheur soient avec vous ; je remonte au ciel, je retourne à ma chère patrie. »