‹ La poésie devant la BibleChapitre 108 sur 120 · DU LIVRE DE JOB · texte numérisé non relu

DU LIVRE DE JOB

par YOUNG.

Le livre de Job ne se rattache pas précisément à l'histoire des Hébreux. On pourrait avoir cependant une autre pensée, si l'on adoptait l'opinion que le véritable nom de Job était Jobad, qu'il était le cinquième de la race d'Abraham, et qu'à ce titre il entre dans la généalogie des rois d'Idumée, rapportée au chapitre XXXVI, verset 37 de la Genèse.

Le nom de l'auteur du livre de Job est resté un mystère et l'objet de commentaires contradictoires. Quoi qu'il en soit, la poésie de ce livre n'est pas moins magnifique que celle de tous les livres inspirés ; aussi beaucoup d'auteurs ont-ils pensé que Moïse seul en avait été capable.

Le plan est simple. Job, par la permission de Dieu, est frappé dans ses biens, dans sa famille, dans sa chair. Il est assis sur le fumier, et il racle ses plaies avec un débris de vase cassé. C'est de ce trône d'un nouveau genre que sortent de magnifiques accents sur la puissance de Dieu, sur l'âcreté

du malheur, sur le dégoût d'une vie infortunée. Le poète introduit trois amis de Job, hommes d'un haut rang, qui viennent le consoler. L'un d'ouv commence par vanter les vertus de son ami malheureux : « Et toi-même, n'as-tu pas instruit les malheureux, fortifié leurs bras affaiblis? tes discours ont relevé celui qui se penchait vers sa ruine et tu as affermi les genoux chancelants. »

Mais ensuite ses amis entrent en dispute avec Job sur la justice de sa pénitence, et le même interlocuteur, Eliphaz, adresse au pauvre infortuné des reproches cruels. 11 va même jusqu'à se figurer que Job est criminel :

« N'as-tu pas retenu injustement les gages de tes frères, et dépouillé les pauvres de leurs vêtements?

a !N'as-tu pas refusé de l'eau à celui qui avait soif; du pain à celui qui avait faim ?

« L'héritage était au plus fort, l'homme puissant en devenait le possesseur.

« Tu as renvoyé la veuve sans secours et tu as brisé les bras de l'orpheliu. »

C'est là montrer, en moraliste profond, l'influence que la vue du malheur exerce sur la nature humaine. Il se trouve rarement des cœurs qui persistent dans leur géuérosité.

A la fin du livre, un nouvel interlocuteur se sent pressé de parler, et il reproche à Job ses plaintes et à ses amis leurs accusations.

Enfin Dieu lui-même se fait entendre. Il demande à Job qui il est pour entrer en jugement avec lui. Il le confond par rémunération des merveilles de la création. Enfin il lui fait grâce ou plutôt lui rend justice, le réintègre avec usure dans la jouissance de tous les dons qu'il avait perdus, et pardonne même à ses amis en sa faveur.

De cepoëme ressortent de grandes leçons, qui ont pour ainsi dire anticipé sur l'Évangile ; l'utilité et l'héroïsme de la patience, la promptitude et le danger des accusations contre les malheureux, la manifestation des justices de Dieu.

Young a étudié avec amour le livre de Job. De ses méditations est sortie pour lui la pensée que ce livre avait été composé par Moïse. Nous ne donnerons pas tous ses raisonnements à cet égard; mais il en est un que nous rapporterons, parce qu'il appartient à un poëte.

Young s'arrête sur ce trait magnifique : « Et j'ai dit à la mer: Tu n'iras pas plus loin. * Et il ajoute : « Tout ce qui précède est sur un ton élevé; mais ce trait-ci est vraiment sublime. Nous sommes frappés d'admiration en voyant ce vaste et ingouvernable océan recevoir un ordre et y obéir exactement ; c'est un cheval bien conduit ; il frémit, il bondit, il écume,

mais toujours il est tenu on bride par le maître qui le dirige. » Ce passage est inférieur en sublimité à celui de la Genèse : « Que la lumière soit l'aile, etc. ; » mais seulement dans les mûmes rapports d'infériorité que le gouvernement absolu de la nature à sa création.

Young renferme dans un court récit tout ce qui précède l'intervention et le discours de Dieu. C'est ce discours de Dieu à Job qu'il paraphrase. L'entreprise est hardie. Il faut reconnaître toutefois que si les beautés qu'il ajoute n'égalent pas celles du livre saint, quelquefois elles en approchent.

« Parle, as-tu exploré les secrètes profondeurs de la mer, où reposent, inaccessibles, d'innombrables trésors, où, séparée du jour par des milliers de toises, coule la grande fontaine qui produit les mers? Tes pas hardis ont-ils foulé ces chemins obscurs où l'immensité des eaux roulerait sur ta tête? Le centre de la terre s' est-il ouvert pour toi? As-tu visité les chambres intérieures de la mort ? As-tu heurté à sa porte redoutable ? Às-tu traversé les ombres pour arriver à son noir portail?... Qui peut se vanter de souffler la gelée des régions du nord, d'en frapper la mer, de la changer en pierre, et la moitié de la création en un vaste désert?

« Qui peut rafraîchir la plaine brûlante et sablonneuse? Qui peut éteindre l'ardeur de l'été par

une masse de pluie? Qui pourra, dans ce rude désert où le travail humain n'a pas pénétré, donner les productions au rocher et le sourire à la désolation? On voit naître les fleurs dans des lieux où jamais aucun homme n'a paru et c'est au soleil seul qu'elles étalent leurs beautés.

<r Qui donc éveille le soleil et lui ordonne de marcher en avant? Est-ce toi qui Tas placé sur son trône de gloire et de flammes, et lui as dit de parcourir le cercle spacieux du ciel et de réjouir le monde de ses rayons obéissants?...

<r Qui a donné à l'àme ses riches facultés? Qui a fait luire la raison dans le cœur humain ? Elle brille, et son éclat s'augmente encore quand le soleil et les étoiles sont placés dans une éternelle nuit...

« L'aigle échappe à la vue humaine et suit le soleil dans son vol infatigable. Est-ce toi qui le dirige au plus haut des airs, et qui le place dans un lieu escarpé , vivant seul loin et au-dessus du monde que tu habites, et s' appropriant la force des rochers? De là il étend sur la nature sa terrible surveillance et d'un coup d'œil rapide, il fixe d'avance sa proie; 11 réjouit ses aiglons avec du sang et il se fait une fête d'un meurtre à accomplir. (1) »

Young étend beaucoup la description du Léviathan

(1) Traduction inédiie,

qui, selon lui, est le crocodile, et, de la peinture qu'il fait de cette massive et puissante créature, il tire cette belle apostrophe de Dieu à l' homme :

« Suis-je ton débiteur ? as-tu jamais su d'où viennent les dons que je te prodigue? mes fruits nombreux remplissent des milliers de vallées ; ils sont à moi ces troupeaux qui paissent sur des milliers de collines. La mer, la terre, L'air, toute la nature m'appartient : les étoiles et le soleil ne sont que de la poussière devant mon trône ; et tu oses te mesurer avec le grand créateur du monde, toi qui trembles sous les regards de ma créature !

Young a beaucoup amplifié la description du lion.

o Le lion, roi des animaux, s'avance encore avec plus de fierté ; autour de luises regards font la solitude, et toutes les créatures vivantes fuient. Homme, dis-moi si c'est toi qui lui commande de se lever et de rugir. Est-ce toi qui le nourrit en tendant ton arc dans les forêts, qui lui jette le morceau qu'il doit manger dans sa caverne obscure, où, méditant la mort, il se couche dans une terrible embuscade, et palpite pour le sang ? C'est aussi là, qu'étendu sur des membres broyés, il passe le jour enveloppé dans les ténèbres, et s'endorl sur sa proie. Mais, quand la

paie lune paraît à l'horizon, il suit le chemin que je lui ai marqué ; il bat ses flancs de sa queue; furieux, il déchire la terre; avec rage, il teint ses mâchoires voraces d'une écume rougeâtre, et, quand le banquet est fini, il se retire et marque ses pas avec du sang. Le berger ne place plus son espoir que dans la fuite, et frémit en voyant les traces du lion dans la poussière. »

L'œuvre d'Young n'est donc pas une simple paraphrase, quoiqu'il lui ait donné ce nom ; c'est plutôt une imitation mêlée d'additions hardies, faites à ses risques et périls.

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