IMITATION DU LIVRE DE JOB
par M. de LAMARTINE, 1820; — par A. de TIIOU, 1599; — par M. LEVAVASSEUR, 1826; — par BAOUR-LOR- MIAN, 1847; — par de PEYRONNET, 1858.
Citons le très-bel abrégé des plaintes de Job, par M. de Lamartine, dans son dithyrambe sur la poésie sacrée.
Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître! Ah! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu I
Et le sein qui m'a donné l'être,
Et les genoux qui m'ont reçu !
Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface; Que toujours obscurci des ombres du trépas, Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place ; Qu'il soit comme s'il n'était pas!
Maintenant, dans l'oubli je dormirais encore,
Et j'achèverais mon sommeil Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore, Avec ces conquérants que la terre dévore, Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore
Et qui n'a pas vu le soleil.
Mes jours déclinent comme l'ombre, Je voudrais les précipiter.
0 mon Dieu, retranchez le nombre Des soleils que je dois compter.
L'aspect de ma longue infortune, Éloigne, repousse, importune Mes frères lassés de mes maux; En vain je m'adresse à leur foule, Leur pitié m'échappe et s'écoule Comme l'onde au flanc des coteaux.
Ainsi qu'un nuage qui passe, Mou printemps s'est évanoui; Mes yeux ne verront plus la trace De tous ces biens dont j'ai joui. Par le souffle de la colère, Hélas ! arraché de la terre, Je vais d'où l'on ne revient pas :
Mes vallons, ma propre demeure, Et cet œil même qui me pleure.
Ne reverront jamais mes pas.
L'homme vit un jour sur la terre Entre la mort et la douleur ; Rassasié de sa misère, 11 tombe enfin comme la fleur ;
11 tombe! Au moins par la rosée, Des Heurs la racine arrosée, Peut-elle un moment refleurir; Mais l'homme, hélas! après la vie, C'est un lac dont l'eau s'est enfuie : On le cherche, il vient de tarir.
Mes jours fondent comme la neige Au souffle du courroux divin ; Mon espérance qu'il abrège, S'enfuit comme l'eau de ma main ; Ouvrez-moi mon dernier asile, Là j'ai dans l'ombre un lit tranquille, Lit préparé pour mes douleurs 0 tombeau ! vous êles mon père, Et je dis aux vers de la terre, Vous êtes ma mère et mes sœurs !
Mais les jours heureux do l'impie Ne s'éclipsent pas au matin ; Tranquiile, il prolonge sa vie Avec le sang de l'orphelin.
Il étend au loin ses racines, Comme un troupeau sur les collines.
Sa famille couvre Ségor ; Puis, dans un riche mausolée, Il est couché dans la vallée, Et l'on dirait qu'il vit encor.
C'est le secret de Dieu, je me tais et j'adore. C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore, Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieux. Pour lui l'abîme est nu, l'enfer même est sans voiles. Il a fondé la terre et semé les étoiles, Et qui suis-je à ses yeux?
Cette magnifique poésie n'a pas découragé d'au-
— 39b — très traducteurs en vers, du livre de Job, qu'on aimera peut-être avoir rapprochés de M. de Lamartine dans les mêmes passages. M. Le Vavasseur a profondément étudié le livre de Job ; il a examiné, avec un soin scrupuleux, le texte et les traductions qui ont précédé la sienne ; sans s'astreindre à l'uniformité de l'hexamètre, il a varié son rhythme toutes les fois qu'il fait parler ses personnages.
L'emploi nous en paraît des plus heureux dans ces éloquents reproches de Job à la nuit où il est né :
Nuit, que de tes flambeaux l'éclat se décolore,
Sur ton front morne et pâlissant !
Que s'éteigne pour toi le pourpre éblouissant
Des feux précurseurs de l'aurore,
0 toi, qui n'as pas de mes jours, Dès leur source arrêté le déplorable cours! Que ne m'a-t-on fermé les portes de la vie!
Que ne m'a-t-el!e été ravie
Sur les genoux qui m'ont reçu A l'heure où je sortis des flancs qui m'ont conçu ! Pourquoi dans mon berceau, ma nourrice iidèle, Ignorant le malheur qui m'était destiné, Aux lèvres d'un enfant à gémir condamné, A-t-elle présenté le lait de sa mamelle?
Les quatre vers que nous allons transcrire sont une paraphrase admirable de l'Écriture :
Mon corps défiguré n'est plus que pourriture; Les insectes rongeurs se disputent mes os; Ils épuisent mon sang, ma chair est leur pâture, Et, cadavre vivant, je tombe par lambeaux.
La France est trop riche en poésie; car nous croyons bien que de pareils vers sont généralement ignorés.
Voyons maintenant M. Baour-Lormian, qui refit trois fois la traduction de Job, et fit paraître la dernière en 1847, à l'âge de soixante-quinze ans. Voici comment il retrace le bonheur fugitif de l'impie. La fin de ce morceau est plutôt une paraphrase qu'une traduction, mais une belle paraphrase :
Quoi ! lorsqu'à tant de maux le ciel m'a condamné,
L'impie, insolemment tranquille et fortuné,
Voit tous ses vœux remplis au gré de son attente!
Le bonheur l'accompagne et veille sur sa tente ;
Les honneurs, les trésors enviés des humains,
Passent, quand il le veut, dans ses heureuses mains.
La foule des flatteurs autour de lui s'empresse,
Ses filles et ses fils, gages de sa tendresse,
Florissent sous ses yeux, rayonnants de santé.
La verge du Très-Haut, la verge d'équité,
Ne vient point le frapper dans sa coupable joie,
Et chaque jour pour lui se lève radieux.
L'or et l'argent, taillés en vases précieux,
Éclatent sur sa table où règne l'abondance.
Les nombreux serviteurs qui, dans sa dépendance,
Surveillent ses vergers, recueillent ses moissons,
L'animent tour à tour par de vives chansons.
Jamais de ses brebis les fécondes portées,
Ne meurent au printemps dans leur germe avortées;
De son paisible toit s'éloigne le chagrin;
Au son de la cithare, au bruit (\n tambourin,
Le front paré de fleurs, ses filles en cadence
Sur l'émail des gazons se livrent à la danse.
Quelquefois, l'auteur (et cela se comprend bien dans un pauvre vieillard aveugle) est infidèle au livre original. Ainsi, dans sa traduction, Job s'écrie :
Suis-je donc une mer ou suis-je une baleine, L'une de qui les monts ceignent les flancs pressés, L'autre toujours captive entre les flots glacés?
Suis-je une baleine? Celte apostrophe est bizarre ; voyez le texte et vous y trouverez :
« Suis-je comme la mer et ses monstres, pour m' enfermer comme dans une prison? »
Job est assez hardi pour ne pas ajouter encore à ses hardiesses.
De même, M. Baour-Lormian a mal rendu le célèbre passage sur la sagesse :
Elle n'est point en moi, dit Y orageuse mer; Elle m'est inconnue, a répondu l'enfer.
Cette version n'est pas compatible avec deux versets du texte :
« XIV. L'abîme dit : Elle n'est pas en moi, et la mer : Je ne la connais pas.
« XXII. L'enfer et la mer ont dit : Nous en avons ouï parler. »
Ce dernier verset est plein d'une terrible ironie que Baour ne paraît pas avoir sentie.
M. de Peyronnet s'est aussi placé, en 1848, au rang des traducteurs de Job. Sa vocation pour cette traduction, ce fut le malheur. Il la commença quand il perdit son fds ; c'est lui-même qui nous l'apprend dans sa préface ; il la poursuivit, sans doute, entre les murs d'une prison, et l'acheva lorsque, par le bénéfice de son malheur, comme il le dit encore, il fut laissé à lui-même, sans soins et sans devoirs.
Je ne crois pas que M. de Peyronnet ait surpassé les traducteurs qui l'ont précédé. Dans cette œuvre difficile, beaucoup d'incorrections pourraient être signalées. Nous avons vu, dans le livre de Job, plusieurs passages sublimes. Le nouveau traducteur est rarement à cette hauteur. Ainsi, presque toute la dernière partie, si belle dans le texte, est faible dans le traducteur. Mais les morceaux d'un style tempéré, sont plus heureusement traduits par M. de Peyronnet. Voici, par exemple, la description du deuil des amis de Job en apercevant sa misère :
Ils pleurent, et leur main jette au vent la poussière,
Qui revient couronner leur front, Et, plaignant sa misère et son ignoble affront, Et tant de biens si chers cfu'un seul jour lui retire,
Dans ses justes emportements,
Leur pieuse douleur déchire
La pourpre de leurs vêtements,
— ftOO —
Et leur sein haletant se soulève et soupire.
Et près de lui, couchés, mornes, silencieux,
Sept fois le jour mourant s'est éteint dans les cieux,
Sept fois l'ombre s'enfuit par le jour remplacée,
Et leur langue se tait, immobile et glacée,
Car leur reyard a vu l'excès de sa douleur,
Et leur pitié craindrait d'offenser son malheur.
Il règne aussi beaucoup de charme dans ces souvenirs des beaux jours de Job :
Qui me ramènera la paix que j'ai perdue? Qui de mes premiers jours me rendra le bonheur- Quand sur mon jeune front, doucement suspendue, S'étendait l'aile du Seigneur?
Sa lampe rayonnait sur ma tête innocente, Et je marchais dans l'ombre à sa douce clarté. Jours bénis ! heureux jours, où sous mon humble tente, En secret Dieu s'est arrêté.
Dieu marchait avec moi, Dieu marquait la carrière, Mes jeunes fds suivaient, beaux, hélas! et nombreux; Pour moi l'huile aux flots d'or ruisselait sous la pierre, Le lait lavait mes pieds poudreux.
J'allais, chef glorieux, aux port< s de la ville ; Assis au siège d'or où leurs mains m'élevaient, Mes enfants étonnés courbaient leur front docile, Les vieillards, émus, se levaient.
Le doigt mystérieux pressant leur lèvre oisive, Les sons éteints trompaient la voix qui les cherchait ; Tout se taisait; la langue impuissante et captive, Au palais brûlant s'attachait.
L'oreille a de mes jours connu le cours prospère, L'œil témoin de ma vie en a vu la douceur, En moi l'heureux pupille avait encore un père, Le pauvre avait un défenseur.
Mourants, ils m'ont béni. J'allais, juge suprême, De leurs veuves en pleurs consolant la vertu, Paré de mes décrets comme d'un diadème, De ma justice revêtu.
Mes soins pieux calmaient leur misère éplorée, J'étais l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux, Et du crime oublié, de la fraude ignorée Je fouillais les chemins douteux.
Ma main des ravisseurs brisait la dent farouche, Ma main ôtait sa proie à la dent du limier, Et je disais : Mes jours s'éteindront sur ma couche, Nombreux comme ceux du palmier.
Ma tige au bord du fleuve a goûté l'eau limpide, L'épi de mes sillons boit les pleurs de la nuit, Mon nom toujours nouveau poursuit son vol rapide, Dans ma main l'arc se réjouit.
Devant moi se tairait l'orgueil même et le doute, Je parlais, et la foule en silence attendait; Ils ne répondaient point, et sur eux goutte à goutte Ma sagesse se répandait.
Ils écoutaient, charmés, ouvrant leur bouche avide, Comme le sol brûlant s'ouvre aux vapeurs du soir. Si la joie un moment rit sur mon front rigide, A peine ont-ils osé la voir.
Les splendeurs de mon front montaient loin de la terre, Je marchais le premier quand j'allais avec eux,
Comme un chef entouré des pompes de la guerre, J'étais l'espoir des malheureux.
La liste des traducteurs se termine par le nom de Pcyronnet. Nous aurions dû l'ouvrir par le nom de Jacques-Auguste de Thou, qui publia, en 1599, une élégante et exacte traduction écrite en vers latins. Rien n'y est omis, rien n'y est ajouté ; on peut y admirer avec quelle facilité l'ami de Scaligcr et de Casaubon maniait la langue latine. Le traducteur n'est pas au-dessous de son modèle dans cet énergique tableau des souffrances de Job :
Intestis odiis in me grassatus, inermem, Persequitur Deus atque ardentia lumina vibrât, Dentibus infrendens, patulis mihi faucibus ecce, Agglomérat! hostes inhiant, barbamque jacenti, Vellere, et, indignum! proboso vulnere malas, Tundere conjunclis animis et viribus audent. Tradidit insontem sonti Deus, inque nocentem, Compedibus duro me sub custode tenendum; Nuper ego felix, sed me Deus ecee trisulco Fulmine contritum, canis prensumque capillis, Allisit, statuit que scopum sibi, densa sagittis, In quem missa seges non vanos stringeret ictus. Ënse latus, nullis precibus placabilis hausit, Raptaque dispersit vitalia fi'lle revulso, Addidit et plagis plâgas, cursuque citato, Nunc adeo invadit fortis bellator inermem.
« J'étais en paix, et soudain Dieu m'a brisé; les yeux en feu et avec tous les signes de la fureur, il me poursuit, il me livre à mes ennemis amassés autour
de moi. Ils me renversent, ils m'arrachent la barbe, blessure plus honteuse encore? Ils réunissent leurs forces pour me frapper la mâchoire. Dieu livre l'innocent au coupable, il m'abandonne aux: fers d'un impitoyable maître, j'étais heureux, mais Dieu m'a frappé de sa triple foudre, il m'a saisi par mes cheveux blancs, il a fait de moi le but de ses flèches, et tous les coups ont porté ! Son épée redoutable s'est enfoncée dans mes flancs. Àucuiiè prière n'a pu l'apaiser. Il a répandu mes entrailles sur la terre; il m'a couvert de plaies. Un guerrier courageux s'élance avec moins de rapidité sur un ennemi désarmé. »
Cette poésie ne se compose pas de centons; elle ne s'habille pas de lambeaux empruntés à Horace ou à Virgile : Disjecli membra poetœ. Elle appartient tout entière au magistrat chargé dès sa jeunesse d'importantes missions politiques, à l'historien qui jetait aussi dès cette époque les fondements des annales qu'il nous a laissées. Ce même homme trouvait encore du loisir, non-seulement pour traduire le livre de Job, mais il mettait aussi en vers latins l'Ecclésiaste, les Lamentations de Jérémie, les prophéties de Joël, d'Amos, d'Habacuc et d'Aggée, enfin l'histoire de Jouas.
SUZAME
DRAME COMICO-TBAGIQCE, DE BÉTULÉIUS
Dans son prologue, Bétuléius insiste sur sa pensée habituelle que les personnages de Térence ne doivent pas être représentés par les jeunes élèves des écoles. Ce sont des drames sacrés qui leur conviennent ; mais quels drames sacrés ? La mort de Jésus- Christ a un inconvénient, c'est qr.'il y a un rôle de Judas-. Quant à l'histoire de Joseph, est-il possible de voir une courtisane plus impudente que Sephira. Cette réflexion est étrange comme préface au drame de Suzanne; car les amours des vieillards prévaricateurs y sont rendus en traits fort vifs.
Ce drame est, du reste, assez bien disposé, et la fable remplit convenablement cinq actes. Il y a, comme dans les autres ouvrages du professeur, un étalage d'érudition qui n'est pas toujours bien placé. Les juges sont avertis d'être sages comme Salomon, équitables comme Eaque et Rliadumante. La scène du jugement se renouvelle deux fois; elle a de la naïveté. Le président fait prononcer après lui aux vieillards ce serment terrible :
« Nous jurons par le Dieu vivant; nous appelons
comme témoin de nos paroles le Dieu de Sabaoth. S'il n'est pas vrai que nous ayons surpris Suzanne en état d'adultère, si le fait ne répond pas en tout à ce que nous affirmons, que Dieu nous envoie l'exil de Babylone et la mort ; qu'il ne nous soit jamais permis d'en revenir ; que la terre nous engloutisse comme autrefois Dathan et Abiron ; que la lèpre nous envahisse comme Naaman le Syrien; que les crimes de nos ancêtres retombent sur nos têtes; que nous soyons dévoués aux exécrations portées dans les lois de Moïse, et que les prophètes, nous poursuivant de leurs oracles, nous offrent au peuple comme uu exemple de parjures ! Amen ! »
Suzanne, qui s'est défendue par une simple dénégation, sans que sa pudeur lui ait même permis de dénoncer le mauvais vouloir des vieillards, est condamnée. Tout à coup, Daniel apparaît et charge les vieillards d'imprécations; ils sont convaincus de mensonge ; le peuple rétracte son arrêt ; Nabuchodonosor et sa cour viennent confirmer la condamnation des vieillards.