‹ La poésie devant la BibleChapitre 11 sur 120 · LA CHUTE D'ADAM ET DÈVE · texte numérisé non relu

LA CHUTE D'ADAM ET DÈVE

MADAME DU BOCGAGE, MILTON, PARSEVAL-GRANDMAISON, ZIÉGLEft, COURTIN.

Ce récit est très-court dans la Bible. C'est par l'orgueil bien plus que par la volupté qu'Eve est séduite. « Si vous mangez de ce fruit, lui dit le serpent, vous serez des dieux. » Milton, et après lui Madame du Boccage, ont dénaturé l'Écriture ; d'abord, en faisant prévaloir la volupté des sens sur la volupté de l'intelligence ; ensuite, en donnant à Eve, dans ce drame, un rôle bien plus important que celui de son époux.

Dans le Paradis de Madame du Boccage, le serpent parle à Eve comme à une véritable coquette :

De ces lieux vos appas sont la seule merveille, Tournez vers moi ces yeux dont les traité ravissants M'entraînent sur vos pas et régnent sur mes sens. Beauté que la nature avec plaisir vit naître, Tout s'arrête en extase en vous voyant paraître. Mais ces êtres bornés ne peuvent discerner Les présents dont le ciel a voulu vous orner; Un seul en sait le prix. Est-ce assez d'un hommage?

Eve goûte le fruit défendu, et, comme dans Milton, elle hésite un moment à partager son prétendu bonheur avec Adam ; mais elle se détermine par un sentiment que, certes, on ne s'attendait pas à voir

exprimer, et qui même est contraire à tout le reste du récit.

Ah! tandis que mes sens goûtent ce doux transport,

Si le ciel irrité me préparait la mort !

Mon époux obtiendrait une épouse nouvelle,

Se ferait un bonheur de respirer pour elle,

Et je ne serais plus! Quoi affreux avenir!

A mon sort, quel qu'il soit, Adam, je veux t'unir.

Ainsi, dans le moment même où elle doit penser qu'elle vient de conquérir Y immortalité, son imagination envisage la mort. En voulant faire du nouveau, les deux poètes, et surtout Madame du Boccage, ont fait du faux.

Ils ont aussi hasardé quelque chose de bien hardi, en supposant que l'intelligence d'Eve et d'Adam s'est agrandie alors jusqu'à pénétrer les mystères des cieux. L'Écriture dit que leurs yeux se sont ouverts, mais c'est sur leur nudité changée en turpitude. La Bible ne dit pas non plus qu'Adam ait accepté le fruit des mains d'Eve, en se résignant volontairement à perdre une heureuse et immortelle existence. Ce n'est pas sans danger que les poètes se sont écartés de la brièveté de la Bible.

La Genèse retrace ensuite nos premiers parents se cachant devant le Seigneur, Dieu les interrompant lui-même, la confession forcée d'Adam. Quel est le chrétien qui n'ait présent à la mémoire ce terrible Adam, ubi est Milton a cruellement allongé ce mor-

ceau. Il a supposé que c'était Dieu le fils qui, par l'ordre de Dieu le père, venait interroger Adam. Ce changement à la Bible n'amène aucune beauté. Milton supprime Dieu s' avançant dans le jardin et les coupables se cachant à son aspect. Il intervertit cet ordre.

Les deux époux erraient sous la voûte des bois, Et de Dieu, tout à coup, ils entendent la voix.

H est vrai qu'ils s'enfoncent alors dans un bosquet solitaire ; mais puisqu'ils étaient déjà sous la voûte des bois, on n'est plus du tout frappé de les voir choisir un bosquet solitaire. Au lieu de X Adam, ubi es? Milton place une tirade dans la bouche du Seigneur. La réponse d'Adam est plus concise :

Le son de ta parole est venu jusqu'à moi, Seigneur. Mais, étant nu, j'évitais ta présence. — Qui peut, lui répond-il, causer ta défiance, Et comment cette voix, qui consolait ton cœur. Peut-elle, dans ce jour, t'inspirer la terreur? Jadis ta nudité ne blessait point ta vue; Comment, et depuis quand t'est-elle donc connue? Parle. Aurais-tu cueilli d'une imprudente main, Ce fruit que t'interdit mon ordre souverain?

Voilà la Bible rendue en beaux vers. Mais pourquoi ajouter un parallèle présenté par Dieu lui-même entre son autorité et celle de la femme ? L'auteur n'at-il donc pas senti que Dieu, c'est la conscience,

et que la conscience ne discute pas, elle crie. La conversation de Dieu avec la femme est d'une brièveté qu'on voudrait trouver dans le reste :

0 femme, qui t'a fait violer ma défense?

Et pourquoi touchas-tu ces funestes rameaux?

Eve, les yeux baissés, répond en peu de mots :

« Le perfide serpent par qui je fus tentée,

« M'a vanté cette pomme, et moi je l'ai goûtée. »

En même temps que Delille, Parseval Grandmaison traduisait ou imitait Milton. Dans son poëme des Amours épiques, qui parut en 1806, il retrace les amours d'Eve et d'Adam, et peint en vers français la tentation de la première femme. 11 fait dire à Satan :

Bientôt je vais ramper.

Moi, ramper ! Il le faut, ce moyen seul me reste.

Ce trait seul prouve que l'auteur n'avait pas étudié profondément l'Écriture. Rien n'annonce que Satan se soit présenté sous la forme d'un animal rampant. La condamnation du serpent par Dieu exprime même le contraire. « Parce que tu as fait cela,, dit le Seigneur, tu ramperas sur le ventre. »

Du reste, Parseval a, comme son modèle, reproduit le mot important prononcé par le démon :

Prenez, goûtez ce fruit, et vous serez déesse.

Adam voit son malheur et s'y précipite volontairement. Un moment après, cependant, il repousse Eve avec fureur ; mais c'est sans transition et sans qu'on retrouve ici la péripétie de la Bible : « Leurs yeux s'ouvrirent, et ils aperçurent leur nudité. » C'est ainsi, cependant, qu'il fallait préparer la colère d'Adam contre Eve.

On a beaucoup parlé d'un drame italien qui avait pu donner à Milton l'idée du Paradis perdu, et l'on n'a rien dit de Ziégler, Allemand qui vivait au commencement du seizième siècle, auteur d'un drame latin comico-tragique, intitulé : Protoplastus. Ce drame, d'une bonne latinité, et dans lequel ou retrouve des vers d'Horace et d'Ovide, est tout simplement un récit paraphrasé de la Genèse, placé tour à tour dans la bouche de Dieu, d'Adam, d'Eve, des anges et des démons. Ceux-ci causent un peu familièrement de leurs affaires, et Ziégler n'a pas trop songé à les noircir. « 11 serait honteux pour nous, dit Lucifer, de nous laisser abattre pour une si petite faute. »

Plus loin, l'ange Raphaël presse Adam de sortir du Paradis terrestre, et il en donne une singulière raison. « Il se fait tard, dit-il, il est temps de fermer le jardin. »

Je ne sais si ce sont les traits comiques auxquels le titre fait allusion, mais je n'en vois pas d'autres.

— hl -

On ignore généralement qu'un professeur de l'Université, nommé Courtin, avait traité ce sujet du Paradis perdu bien longtemps avant que la traduction de Dupré de Saint-Maur eût parn, sous le titre de la Chute du premier homme, poëme chrétien. Ce poëme est d'une médiocrité qui va quelquefois jusqu'au comique ; car du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.

Ainsi, quand le Dragon (c'est le nom que l'auteur donne à Satan) a vainement conjuré les anges rebelles pour tenter Adam, il reprend l'espoir en voyant Eve à l'écart :

Voici, voici, dit-il à ses faibles seconds,

Voici qui fera plus que tout l'art des dénions.

Allez, retirez-vous, esprits trop imbéciles;

Pour vaincre, désormais vous m'êtes inutiles.

Cette femme suffit pour le dessein que j'ai ;

La victoire m'est sûre et l'enfer est vengé.

Pour triompher de l'homme, en vain il vous assemble;

Une femme peut plus que tout l'enfer ensemble.

Il faut pourtant dire que tout le poëme, composé de deux chants, n'est pas de ce style. Quelques vers sont assez bien frappés ; par exemple, ceux-ci :

0 faiblesse funeste ! 0 lâche complaisance ! Qui fait naître le crime et mourir l'innocence, Et, dans son berceau même étouffant la vertu, Releva du démon le courage abattu!

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