‹ La poésie devant la BibleChapitre 12 sur 120 · ET LA CHUTE DE L'HOMME · texte numérisé non relu

ET LA CHUTE DE L'HOMME

opéra de DRYDEN, H>~â.

On sait que Mil ton , avant de faire un poëme épique du Paradis perdu, avait voulu en faire une tragédie. Dryden entreprit de réaliser ce projet. Sous le nom de l'Etat d'innocence et la chute de l'homme, il composa un opéra en cinq actes. Cette composition, en vers héroïques, ne lui coûta qu'un mois de travail, et comme il ne la destinait pas, sans doute, à être représentée , il ne fut pas arrêté par la difliculté des costumes. Cette œuvre de Dryden, homme de parti, très-en vie d'un côté, très-admiré de l'autre , rencontra de furieux détracteurs et des admirateurs très-chauds. Lée et Davenant étaient des amis de Dryden. Lée adressa une épitre laudative à son ami. 11 s'exprime ainsi dans ses vers :

« Ta renommée doit quelque chose au barde que nous avons perdu ; c'est Mil ton qui découvrit cette mine si riche et traita rudement la matière dont tu fais un si heureux emploi. Sur un vieux terrain mal labouré, il a tracé un chaos (la perfection du monde n'était pas encore trouvée) ; ton puissant génie est venu briller au milieu de ce chaos. Milton a trouve

- /l'j — l'or que tu as raffiné ; il a produit le premier une beauté rustique, à laquelle il a donné la force plutôt que la grâce. Toi, courtisant à ton tour cette belle, lu l'as ornée de pierreries, tu as adouci son trop rude langage, tu lui as enseigné des paroles et des manières plus douces ; la comète est devenue une étoile : elle n'etiraie pas, elle charme mes yeux surpris. Milton et toi, dans votre œuvre commune, vous avez surpassé l'Italie et la Grèce. Quand la nuit, de ses ombres, vient couvrir la face du ciel, on ne voit plus qu'une lumière douteuse ; mais cà et là brille une étoile qui éclaire les fantômes redoutables, jusqu'à ce qu'ils s'évanouissent au lever du jour : alors les belles prairies étalent leurs robes, et ce monde les regarde comme si elles venaient de naître. De même, ton sens exquis a éclairé les raisonnements mystiques du poëte, et la scène mélancolique s'est changée en scène riante : une nouvelle lumière a brillé, une nouvelle gloire nous a apparu , et tout ce qui était énergique est devenu doux (1) . »

Ces comparaisons, où Milton est sacrilié à Dryden, sont-elles justes? Nous ne le pensons pas. Dryden a suivi pas à pas le poëme de Milton, sans y mêler autre chose que des coups de théâtre et des machines. Ainsi le Pandemonium , le désir d'une compagne exprimé par Adam, Uriel descendant du ciel sur uii

1 Traduction inédite.

rayon de soleil, l'illusion d'Eve se mirant dans une fontaine , le désespoir de Satan (que Dryden nomme Lucifer) en voyant les amours d'Adam et d'Eve, le sommeil d'Eve et le songe que Satan lui envoie, le désir d'Eve de travailler à l'écart ei les représentations que lui fait son époux, la joie d'Eve en mangeant le fruit défendu, la terreur d'Adam en apprenant cette faute , le sentiment qui l'entraîne à la partager, l'effroi de nos premiers parents quand le tonnerre gronde, l'exhibition que fait Raphaël à Adam des divers genres de vie et de mort, enfin, les adieux d'Eve au Paradis terrestre , tout cela est dans Milton.

Je ne vois dans Dryden qu'une scène neuve, sinon pour le fond , au moins pour la forme. Eve s'est arrêtée devant l'arbre de la science ; elle voit le serpent s'en approcher et manger de son fruit; elle s'en étonne déjà. Lucifer reparaît sous une figure humaine ; il presse et séduit la première femme.

Ce sont les mêmes arguments que dans Milton , mais c'est un homme qui les présente. Cette nouveauté, conforme aux nécessités du théâtre, est tout à fait, comme on le voit, contraire à l'Écriture.

Maintenant, est-il vrai que Milton ait traité rudement la matière et que Dryden seul ait été habile à l'orner? Je ne nierai pas que Dryden ait déployé beaucoup d'esprit et de talent; mais souvent, dans le. dialogue, il n'a fait que reproduire, en les abrégeant,

il est vrai, les idées de Milton. Quelquefois aussi il est tombé dans la mignardise; enfin, il n'a pas été étranger au défaut qu'on a reproché à Milton, celui d'être philosophe où il fallait être poëte. Ainsi, l'opéra de Dryden offre une discussion sur le libre arbitre , entre Adam et l'ange Raphaël , bien versifiée peut-être, mais tout à fait inutile.

Non, Milton n'a pas été aussi rude qu'on le dit. Ici, nous nous appuierons sur l'opinion de M. Michaud, dans sa préface de la traduction de Delille. « Qui a pu , dit-il , dévoiler à Milton le secret des amours d'Éden ? ni les âges présents, ni les âges passés ne nous en offrent aucun modèle ; toutes ses couleurs doivent être empruntées du monde idéal, et la poésie a fidèlement retracé ce que les yeux n'ont point vu, ce que l'oreille n'a pas entendu. On dit que les amours d'Énée et de Didon étaient un ouvrage à part dans l'antiquité ; les amours d'Adam et d'Eve ne ressemblent à rien de ce que nous ont laissé les anciens et de ce qu'ont fait les modernes : cependant, la peinture en est si vraie, qu'on croirait que le poëte en a été le témoin. Ses descriptions ont tant de vérité , qu'on pourrait prendre le quatrième livre pour la flore du Paradis. L'idée de l'innocence du monde, de la jeunesse de l'univers, se mêle sans cesse, dans ses tableaux, à l'idée des premiers amours du genre humain. Il semble que l'esprit du lecteur s'épure à la lecture de ce quatrième livre, et

— à 2 — qu'il ait quelque chose de celte ingénuité, de celle pudeur toute céleste, qui empêchaient Adam et Eve de voir leur nudité. »

M. Villemain n'a pas été moins vrai dans l'hommage qu'il a rendu à Milton. « Le poëte, a-t-il dit , dans le récit que le premier homme lait à l'ange Raphaël, ranime la peinture d'Adam et d'Eve sortant des mains du Créateur ; il arrête lentement l'imagination charmée sur ce premier amour naissant avec la vie, et il semble recueillir, avec un soin religieux , toutes les traces du suprême bonheur qui va disparaître. Ce fatal dénouement du poëme lui inspire encore des images, non plus animées d'une grâce majestueuse, comme l'innocence, mais embellies d'une grâce touchante, comme la faiblesse unie à la beauté. »

L'opéra de Dryden est précédé d'une dédicace qui a excité l'indignation de Johnson et les moqueries de Walter Scott , biographes de Dryden. En effet , l'exagération de l'éloge donné à la beauté de la duchesse d'York y est portée au dernier degré, et le mauvais goùl y règne d'un bout a l'autre.

Dryden, nous l'avons dit, fut vivement attaqué. Il se défendit vivement aussi : eu voici un exemple. Dryden avait placé, dans la scène du Pandemonuim, ces quatre vers, qu'il met dans la bou-

che du démon. C'est Satan qui parle des anges du ciel:

Insouciants et vains, ivres de leurs succès. Ils gardent mal le ciel dont nous cherchons l'accès. Triomphent sans relâche, et, tout pleins de leur gloire, Se fondent tout entiers dans leurs cris de victoire (1).

« J'ai quelquefois entendu parler, avait dit un critique, d'anchois qui se fondent dans la sauce ; mais jamais d'un ange qui se fond dans les alléluias. »

« — C'est une charmante plaisanterie, répond Dryden ; mais il doit y avoir quelque différence entre un railleur et un critique. Il aurait pu travestir aussi Virgile, de qui j'ai emprunté cette image :

Tnvadunt urbem somno vinoque sepultam.

a Une ville ensevelie dans le vin, n'est-ce pas la même chose qu'un ange qui se fond dans la joie et dans les chants de triomphe? »

L'analogie me parait fausse. L'idée d'une ville rappelle l'idée d'une réunion d'habitants, et l'esprit ne fait aucune difficulté de se les représenter ensevelis , c'est-à-dire immobiles comme des cadavres, par l'effet du sommeil et du vin. On ne peut se figu-

[i Traduction inédite.

— SA — rer de même un ange, un être immortel , qui se fond ou se confond avec des chants.

Dryden avait donc doublement tort, comme écrivain et comme critique, quoiqu'il eût une grande réputation dans ce genre et que Johnson dise qu'il a fondé la saine critique en Angleterre. Mais on se trompe dans sa propre cause.

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