LA MERE DES MACHABEES
tragédie de ZACHARIE WERNER.
Nous ne connaissons pas la Mère des Mac/iabres, de Werner, mais nous en avons trouvé l'analyse dans un journal (Revue Encyclopédique). « La tragédie commence par une noce : l'aîné des Machabées célèbre son mariage avec Cidly, fille d'un grand- prêtre qui a subi le martyre. La fête a lieu dans une campagne, près d'Antioche, où la mère des Machabées s'est retirée avec ses enfants. Cidly chante, avec accompagnement de luth , le martyre de sou père, et, pendant cette ode lyrique, l'esprit
du père passe devant elle, portant une palme, avec laquelle il fait signe à la famille des Machabées, et les anges répètent les dernières strophes de l'ode de Gidly. Alors, entre le vieux serviteur de la maison, qui entretient la famille des présages sinistres qu'on a remarqués dans le ciel. Judas, oncle des Machabées, arrive sur ces entrefaites; il annonce que le danger de la persécution approche et qu'il est temps de fuir. Ce Judas a été doué, par le poëte, de tant de vivacité, qu'il s'écrie, en parlant au vieux serviteur de la maison : « Ne vois-tu pas, mâchoire d'âne, a patrouiller là-bas les troupes du roi? » C'est que ce vieux domestique, ayant oublié, dans sa fuite, de prendre son paquet, veut retourner à la maison, où les soldats se montrent déjà. Ou le prend pour Judas même et on l'arrête; conduit au camp du roi, il est mis à la torture, et la douleur lui arrache le secret des Machabées. Ils sont surpris et amenés en triomphe au camp. Le dernier acte se passe au temple de Jupiter. La foudre s'échappe des mains du dieu; un des sacrificateurs est frappé des feux du ciel. Cependant, le roi païen persiste à exiger que les Machabées adorent ses dieux. Les fils aînés sont conduits au supplice, pendant que la mère est forcée d'en être le témoin du haut de la colonnade du temple. Les autres fils et la mère subissent le même supplice. Tandis que la famille est suppliciée delà manière la plus horrible (et le poëte n'en épargne pas les dé-
tails aux spectateurs), les Juifs, commandés par Judas Machabée, attaquent la ville. Déjà , avant la victoire, le roi est saisi de mouvements convulsifs, que le poète attribue à la colique, et il tombe à terre en reconnaissant le Dieu suprême. Le fond de la scène s'ouvre, et l'on voit le lieu du supplice avec tout l'appareil des tourments, tels qu'un chaudron avec de l'huile bouillante , les restes des corps morts, etc. L'esprit de Salomé, mère des Machabées, plane dans les airs, étendant son manteau sur ses fils. Cidly, devenue veuve, tend la main au vainqueur, en lui disant naïvement : « Rends-moi mère « de héros sacrés. » Judas, qui comprend que c'est une invitation au mariage, termine la pièce en acceptant la proposition, pendant que l'esprit de Salomé annonce, dans un sonnet, la délivrance future du monde. »
Si cette analyse est exacte, une telle conception est plutôt l'œuvre d'un fou que d'un auteur dramatique. Du reste, Werner, tour à tour franc-maçon zélé et regardant Jésus-Christ comme le plus grandmaître de la maçonnerie, époux divorcé, et, à la fin de sa carrière, prêtre catholique et prédicateur ardent, a écrit des confessions où il a dit, a ce qu'il parait :
« Si quelqu'un s'écrie, en lisant ces confessions
Werner était un fou, il aura raison ; mais, s'il prétend que Werner était un coquin, il mentira. »
Ceci rappelle Jean-Jacques Rousseau (1).
(1) Dans un ouvrage intitulé : Fêtes et Souvenirs du Congrès de Vienne, on lit ce qui suit :
« Une circonstance à la fois poétique et romanesque, avait signalé la « conversion de Werner au catholicisme. Un soir, il se promenait, à « Vienne, sur la place de la cathédrale, en proie à une de ces sombres « rêveries, apanage particulier des poètes germaniques. Dans son exal- « tation, il contemplait cette masse imposante et les tours gothiques dont « la cime se perd dans les nuages. Tout à coup la porte s'ouvre; un prô~ « tre vénérable, vôtu de blanc, escorté de deux jeunes enfants, paraît et « va porter à un mourant les dernières consolations delà religion; une « torche répand sur sa marche une lumière tremblante. Frappé de ce « spectacle, le poète luthérien s'arrête et regarde avec respect le saint « cortège s'éloigner et disparaître comme une mystérieuse apparition. « A l'instant son imagination est frappée, son cœur est ému; la grandeur « et la sublimité de la religion catholique se révèlent à son esprit, dans « ce fait pourtant si simple d'un vieux prêtre portant le Saint-Sacrement « à un malade. Dès ce moment, Werner est catholique. Il quitte Vienne, « se rend à Rome, et abjure son erreur dans la basilique de Saint-Pierre. « Enfin, après avoir vécu dix ans dans un ermitage, au pied du Vésuve, « il était revenu en Allemagne, et, passant du théâtre à la chaire, il s'é- « tait mis à prêcher. La simplicité de sa conversion, son talent de pré- « dicateur, sa diction où se retrouvait encore l'exaltation et les couleurs « tour à tour sombres et brillantes de sa poésie d'autrefois, tout avait « concouru à le mettre à la mode. Chaque fois qu'il devait parler, l'é- « glise pouvait à peine contenir les flots des curieux.
« Les directeurs du théâtre, voyant le succès obtenu par le prédica- « teur, imaginèrent de remettre à la scène les tragédies du poète. La spé- « culation fut heureuse. Le matin, on venait se presser h la parole du « nouveau saint Paul, et le soir, la mémoire toute pleine encore des cita- « tions de l'Écriture et des Pères, les mêmes auditeurs allaient applaudir « Attila, Luther, te Fils de la Vallée, et les autres œuvres de l'héroïque « converti. Désolé de ces applaudissements, Werner se croyait obligé « de lancer l'anathême, du haut de sa chaire, contre ses premières er- « reurs, qu'il aurait voulu anéantir. Mais plus il tonnait, plus le contraste « semblait piquant, et son double succès de prédicateur et d'auteur dra- « matique allait toujours croissant. »