‹ La poésie devant la BibleChapitre 18 sur 120 · CHAM · texte numérisé non relu

CHAM

« Pourquoi prendre la mouche ? Tout homme qui naît devient vieux et caduc. Y a-t-il là de quoi se donner au diable? Je suis jeune et très-jeune ; j'aime à me divertir. Je n'irai pas m'absorber dans les tristes pensées, quand les plaisirs de la ville m'appellent. Ici, je n'ai qu'une femme maigre et grondeuse; à la ville, je puis en choisir cent, s'il me plaît, ici,

nous mangeons des herbes, des choses indigestes, nous sommes soumis au travail ; là, dans des demeures commodes, dans des jardins odoriférants, nous nous régalons de bonne viande. Vous pleurez et nous chantons. Vous voulez mourir en soupirant, soit; mais pourquoi vous plaindre que je cherche une autre société? Mon motif est bien simple, je cherche celle qui me donne le moyen de mourir joyeux et rassasié (1). »

Cependant, Japhet va épouser Sérafila, une des filles de Caïn, étrangère aux désordres de sa race. Cham veut absolument égayer la noce par les musiciens qu'il y amène. Au contraire, Noé et les siens se préparent à offrir un sacrifice à Dieu. La Tentation, qui s'est mêlée aux danseuses de la ville, et qui sent bien que toutes ses séductions échouent contre Noé, mais qui espère perdre ses fils, la Tentation discute avec le patriarche ce qu'il y a de plus convenable à faire un jour de noce. Mais voici un plus grand danger. Nachor, de la race de Caïn, aime Sérafila ; Lucifer a su lui persuader qu'il lui donnerait un philtre qui le ferait aimer. Nachor suscite les citadins contre la famille de Noé ; elle est vaincue et prisonnière.

Un an se passe entre le premier et le deuxième acte. L'arche est construite, il est temps d'y entrer.

On comprend difficilement comment Noé et ses enfants, comment Sérafila surtout, sont restés maîtres de leurs personnes. Quoi qu'il en soit, le déluge est plus imminent que jamais ; mais Lucifer sait persuader à Nachor que ce sont des sortilèges de Noé qu'il dissipera à son gré.

Lucifer ouvre dans les bois une vaste caverne où Nachor et Sem, qui n'en trouveront jamais la sortie, doivent être submergés par les eaux du déluge. Ainsi périra la postérité qui doit donner un rédempteur aux hommes. Cham entre le premier dans cette caverne ; il y trouve un repas bien servi, et surtout des raisins, encore inconnus au monde. Lucifer ne craint pas de le laisser sortir, car les enfants de Cham seront aussi méchants que lui.

Ici l'auteur a poussé la bouffonnerie à l'excès. Lucifer change le corps de Cham en cep et ses bras en grappe. —Mange-toi toi-même, dit-il à Cham. — Que restera-t-il de moi, dit Cham, si je me mange? — Tu le verras, répond Lucifer. C'est toi que j'ai choisi pour propager parmi les hommes ce vice infâme qui doit les priver de la raison (1). En effet, Cham suce ses bras et ses mains : il s'enivre et blasphème.

Noé donne ses derniers avertissements aux hommes;

(1) Dans son livre de L'Espagne sous Ferdinand III, le marquis de Custine dit que l'ivrognerie est odieuse aux Espagnols, et qu'ils la craignent plus que le meurtre.

il rassemble sa famille, qu'il doit sauver dans l'arche. Cham, trouvé endormi et toujours incrédule au déluge, commence cependant à y croire quand il voit, au commandement de Noé, les bêtes de toute espèce entrer dans le vaisseau. 11 fait beaucoup de lazzis sur ce rassemblement , mais il présente à son père un argument plus sérieux. — Pourquoi voulez-vous me sauver, si je suis la semence des méchants? Noé répond : Pour que la vertu brille en opposition avec le vice. Dieu tolérera les méchants par charité, non par rigueur ; s'il n'en existait pas, Dieu n'aurait pas matière à pardon.

Au troisième acte, le déluge a cessé. La famille de Noé sort de l'arche. Elle se disperse pour apprêter les matériaux d'un sacrifice. Cham reste seul ; mais quelle est sa stupéfaction en apercevant Lucifer qui semble aussi avoir survécu au déluge ! Le démon achève de lui ôter toute confiance aux paroles de Noé, en le montrant à Cham dans un état d'ivresse. Cham fait des railleries de son père. Sem et Japhet, au contraire, le couvrent de leurs manteaux. Noé maudit Chain, bénit ses deux autres fils ; l'archange Michel termine le drame en annonçant à tous trois leur future destinée.

On voit combien Zorrilla a travesti et interverti la Bible. Avant d'avoir lu ces deux drames, je n'aurais jamais cru que le théâtre espagnol en fût là en 18/i8, et que, sous prétexte de nationalité, il tînt si obsti-

nément à son grazioso que d'y adapter le personnage de Cham.

Le ridicule de cette parodie n'est pas racheté par quelques rares beautés. Quelquefois, cependant, dans cette œuvre déplorable, règne un certain éclat de poésie. Nous citerons comme un brillant morceau la vision de Japhet :

« L'arc tendu, la flèche prête à partir, je suivais à la course une rapide biche ; mais, attentive à ma présence, elle sautait de rochers en rochers, et ma flèche ne pouvait suivre sa trace. En la poursuivant, je me perdis dans la profondeur de la foret ; tandis que je cherchais le sentier le plus court pour sortir de ces ténèbres,, un spectacle qu'un miracle seul pouvait expliquer se présenta à mes yeux étonnés : un ruisseau dont les eaux étaient fangeuses se précipitait à travers les rochers ; il traversait des terres incultes et ses deux rives étaient sablonneuses. Sur celle eu je me trouvais moi-même, une foule qui appartenait à un peuple étranger au nôtre, cherchait à passer d'un bord à l'autre bord ; tous ces hommes différaient par les costumes et par les habitudes. Les uns, pleins d'orgueil, étaient couronnés de guirlandes magnifiques; d'autres enveloppaient leur corps de haillons ; certains d'entre eux ornaient leur main droite de branches d'argent ; d'autres, revêtus de fer, agitaient des plumes et des enseignes ; d'autres encore.

les épaules couvertes de pierres précieuses, portaient pour vêtements de subtils tissus. On en voyait, en robes traînantes, brûler des parfums sacrés sur des autels de jaspe et d'agate. Mais tous, vieux et jeunes, s'efforçaient en vain de fendre le courant fangeux du torrent. Les uns, embarrassés de leurs habits et de leurs joyaux, s'enfonçaient sans retourdans les ondes; un grand nombre arrivait à la rive opposée après une lutte pénible soutenue à force de bras contre les eaux impétueuses. Tous n'en sortaient que salis et leurs robes déchirées, enfin méconnaissables depuis leur traversée. Une seule femme , plus blanche que la neige, plus belle que le ciel azuré, plus brillante que le soleil lorsqu'il se lève à l'Orient, vêtue d'un manteau bordé d'or et de perles, le front couronné d'étoiles éblouissantes, toucha d'un pied assuré la rivière aux ondes périlleuses et se prépara à la traverser. Sous ses pieds et pour ses pieds seuls je vis s'élever tout à coup un pont de lumière et d'or qui fraya le chemin à cette femme miraculeuse et ne l'ouvrit qu'à elle seule. Je contemplais en extase cette immortelle qui traversait ce pont, pleine de grâce , de sérénité, de beauté, quand une voix céleste, tendre et harmonieuse, me dit : Tu vois la reine qui jouit du privilège de n'être point touchée par ces eaux où tout autre se souille ; elle doit naître d'un fils de Noé et vaincre la mort et le péché. Elle sera la porte de la gloire. Pour que l'heureux père de cette femme

— Ih puisse se reconnaître, un laurier de cette forêt lui sera donné pour couronne. Tous lui doivent respect ; il est la tige et le chef de cette race bénie. »

Nous avons critiqué Zorrilla, il eût été plus loyal de le laisser se critiquer lui-même. Yoici comment il s'exprime dans sa préface du poëme de Marie, poème religieux en l'honneur de la Vierge, dédié à iccêque de Cordoue.

« Madrid, 1er janvier 1849.

o Je suis un de ces jeunes hommes bouillants qui, avec une incroyable opiniâtreté, ont voulu pénétrer de force dans le temple de la poésie, et qui, secondés par la fortune, applaudis par une multitude fascinée, ont publié, auteurs infatigables, volumes sur volumes, écrivant, sans frein ni boussole, vers sur vers, comme s'il avait été question de gagner a la course le prix de la poésie. Comme il est plus facile de mettre la main sur un mauvais recueil en vingt volumes que sur un beau livre qui n'en a qu'un, ma fécondité monstrueuse me mit à la mode. J'ai reçu plus d'éloges que d'autres auteurs qui, en conscience, valaient mieux que moi; et les cent quarante mille vers que j'ai publiés m'ont donné, bien malgré moi, des prosélytes et une école qui cependant ne m'a jamais vu monter en chaire, une troupe de sectaires qui sYsl attachée à mes pas, qui a copié mes pensées.

qui a imité les mètres dont je me servais, qui a adopté mes erreurs et mes extravagances, qui a torturé mes vers pour les faire siens, pour en faire une production originale, et qui n'est parvenue qu'à les estropier tout en altérant le fond des idées ; ils m'ont enlevé l'harmonie et l'heureuse combinaison de paroles, ainsi que la solide construction à laquelle j'étais parfois arrivé. Dans leurs corrections, je n'ai rien gagné, ni du côté des pensées, ni du côté de la clarté, de l'harmonie, de la force, de la précision. La même chose est arrivée aux écrivains qui, par leur mérite réel et leur travail constant, ont gagné la réputation que m'ont procurée la faveur du sort et l'opportunité de mon apparition sur la scène littéraire. Et pourtant mes prosélytes sont insupportables, et, ce qu'il y a de pire, infiniment nombreux. Considérant pourtant que je ne dois pas contribuer à la perte de leurs âmes, comme j'ai contribué (bien involontairement) à la perte de leurs esprits, j'ai résolu de changer de route et de m'occuper de la poésie sacrée; ainsi, en supposant que ces messieurs continuent à m'imiler, leurs rapsodies n'offenseront ni la morale, ni l'histoire, ni les traditions ; elles ne révolteront pas le goût des hommes sensés qui me croiraient à la fin leur chef volontaire, et au moins leurs vers, s'ils sont écrits avec une foi sincère, seront récompensés dans le ciel, s'ils ne sont pas appréciés sur la terre. Peut-être leurs âmes me devront-elles

d'être reçues au Paradis après leur mort, et la société nie sera redevable d'un grand bien, parce qu'en donnant à mon école cette sainte direction, je verrai mes disciples offrir de bons et pieux exemples et peutêtre de belles et chastes productions (1). »

Il nous semble qu'il y a encore beaucoup de légèreté dans cette confession et un certain orgueil.

Cependant,, il est juste d'ajouter que le reste de la préface est empreint d'une foi vive. Zorrilla s'y affranchit du respect humain et le combat même avec courage dans ses concitoyens.

(1) Traduction inédite.

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