‹ La poésie devant la BibleChapitre 19 sur 120 · MÉTASTASE, LEGOUVÉ, GILBERT · texte numérisé non relu

MÉTASTASE, LEGOUVÉ, GILBERT

La mort d'Abel est un des récits les plus dramatiques, mais les plus courts de la Bible. C'est en peu de mots que l'Écriture exprime l'avarice et la colère de Caïn, la piété d'Abel, sa mort, la punition de son frère. Adam et Eve n'y sont pas même nommés. Mais ils ont été ajoutés aux deux principaux personnages par tous ceux qui ont mis cette action en scène. Métastase n'a pas réussi, selon moi, dans ces deux rôles. Surtout après la mort d'Abel, la douleur d'Adam est froide ; il s'arrête à rechercher les rapports d'Abel et du Christ, ce qui est édifiant, mais s'éloigne trop de la nature paternelle.

La haine de Caïn est aussi vigoureusement retracée que le permet la langue italienne. Nous avons traduit quelques vers du dialogue.

CAIN

Pour réparer mes torts, pour obtenir justice, Oui, j'ai dessein d'offrir un nouveau sacrifice.

ABEL

Quand?

CAÏN

Dans peu.

ABEL

Dans quel lieu?

CAIN

Dans un lieu peu distant.

ABEL

Et la rictime?

CAIN

Est prête.

ABEL

Et ton cœur?

CAIN

Est content.

ABEL

Crois-tu que ta victime à ton Dieu puisse plaire?

CAIN

Ma victime à ses yeux est précieuse et chère.

ABEL

Et laquelle offres-tu?

CAIN

Bientôt tu le sauras.

ABEL

0 mon frère, permets que je suive tes pas.

CAIN

Oui, je te le permets.

Ce dialogue, qui rappelle les beautés du dialogue d'Iphigénie et d'Agameninon, n'a certainement pas le môme mérite, mais il intéresse vivement. Ce qu'on peut reprocher à l'auteur, c'est d'avoir donné à Caïn un sentiment de dissimulation prolongé qui est peutêtre d'un âge du monde plus avancé.

M. Legouvé (tragédie de la Mort d'Abcl, représentée en 1792) est tombé, pour les rôles d'Adam et

d'Eve, dans les mêmes défauts que Métastase. Il a sacrifié tout le reste au rôle de Caïn.

On peut lui faire un autre reproche, et il est bien grave, c'est d'avoir, par la con texture de son drame, présenté Dieu comme injuste envers Caïn. En effet, Adam l'a ramené à son frère, ils offrent ensemble un sacrifice , et Dieu accueille les dons d'Abel et repousse ceux de Caïn. En vain l'auteur dit dans sa préface, pour combattre cette critique : Mais plus loin Caïn s'écrie :

Moi ! va, si dans ces lieux j'ai dit que je t'aimais, Traître, je t'ai trompé, je ne t'aimai jamais.

Ces deux vers viennent trop tard. Caïn semble accuser Dieu avec raison quand il dit :

Impitoyable Dieu, voilà donc ta justice!

Je tombe aux pieds d'Adam. De remords pénétré,

Je reçois dans mes bras cet Abel préféré.

J'étouffe mon courroux. Dans une âme plus pure,

J'appelle la vertu, l'amitié, la nature;

J'implore la faveur que je crus mériter. ..

Et ta main me repousse! Et, pour mieux m'irriter,

Tu mets, en refusant mes dons et ma prière,

Auprès de mes affronts, le triomphe d'un frère.

Tu me veux criminel.. . Eh bien ! je le serai.

Caïn n'est plus Caïn, c'est un Oreste.

Du reste, ces vers sont un exemple du style presque toujours louable de M. Legouvé, qui offre très-peu

de taches et quelquefois de grandes beautés, comme dans la seconde scène du deuxième acte entre Adam et Caïn.

Certains vers sont même restés célèbres, entre autres celui-ci :

Un frère est un ami donné par la nature.

Les trois actes de M. Legouvé se dénouent bien, le premier, par la consternation qu'éprouve la famille en voyant Gain absent de la prière commune ; le second, par la scène du double sacrifice ; le troisième, par la mort d'Abel.

Mais ce dénouement final offre une grave singularité. M. Legouvé n'a pas craint d'introduire la voix de Dieu sur le théâtre. Cela tient, sans doute, à la très-grande liberté de l'époque (1792). Il faudrait remonter jusqu'aux mystères, pour trouver une pareille licence.

M. Legouvé n'a pas dissimulé qu'il avait emprunté ses principales situations au poëme allemand de Gessner, qui parut en 1758 et fît un grand effet.

Pour faire un poëme du récit de la mort d'Abel, il a fallu que Gessner y mêlât les impressions d'Eve au sortir du Paradis terrestre, une maladie mortelle d'Adam, conjurée par les prières d'Abel ; enfin, l'apothéose de son héros, li a prodigué les apparitions célestes, et il a inventé le rôle d'un démon subal-

— Kl —

terne qui, jaloux de Satan, veut le détrôner par son succès auprès de Caïn.

Mais on ne peut contester que cet ouvrage respire le parfum des mœurs primitives du monde.

Madame du Boccage essaya, je crois, la première, de mettre eu vers une partie du poème allemand. Ce fut avec bien peu de succès. Ses vers sont faibles et prosaïques; son style est un anachronisme continuel; dans son poëme abrégé, jamais Gain ne s'endort que par l'assistance de Morphée.

Une tentative plus heureuse fut celle de 111 h. Un éditeur confia à plusieurs hommes de lettres le soin de traduire les œuvres complètes de Gessner. Le traducteur de la plus grande partiede la Mort d'Abel fut un sieur Marteau, peu connu d'ailleurs et dont le travail n'est cependant pas sans mérite.

Mais Gilbert, le fameux poète satirique, s'étant rencontré avec l'éditeur dans la pensée de faire paraître une imitation de la Mort d'Abel, fut chargé de la partie tragique du poëme, et, comme sa plume se prêtait aux traits de force, il traça supérieurement la catastrophe :

Caïn, que vas tu faire? AÎi! malheureux, arrête! C'eu est fait ; la massue a sifflé sur sa tète. Abel tombe ; et, blessé d'un coup trop assuré, Se roule, se débat, sanglant, défiguré.

Cherche encore de l'œil l'humble toit de son pM'e, Et tourmentant sa voix pour appeler son frère,

Lui pardonne des yeux, et meurt. Lâelie assassin, Après ce coup fatal, qu'est devenu Caïa?

Le songe qui précède le meurtre et par lequel le démon séduit Gain en lui montrant le contraste du sort de ses descendants avec celui des fils d'Abc), offre, peut-être, les pins beaux vers imita tifs de notre langue.

Le désespoir d'Eve est peint avec la même énergie. Adam veut la consoler ; Eve lui répond :

Ah ! cruel, je t'entends, je te crois ; Ton Dieu, dans ce moment, me défend d'être mère. Sans doute il me faudrait, pour ne point lui déplaire, Voir mon (ils tout sanglant, et, sage en mes douleurs, Me vaincre à ton exemple, et dévorer mes pleurs! Je laisse à ta vertu cet excès de constance, Et je me plains d'un Dieu qui punit l'innocence ; Ou plutôt c'est à toi de répondre pour lui. Où mon Abel est-il? Parle, est-ce d'aujourd'hui Que nous craignons Caïn, que tu connais sa haine? N'en prévoyais-tu pas la suite trop certaine? Et lu n'as pas tremblé! Sur quelle foi, comment, As-tu pu, de ton fils, t'éloigner un moment? Que faisais je moi-même? où m'étais-jo égarée, Quand le monstre est sorti, quand sa main abhorrée, Sur son front innocent levait les premiers coups? 0 ciel, ô fratricide, ô trop aveugle époux! Qu'avez vous fait d'Abel? Ah ! vérité funeste! Le cadavre insensible est tout ce qui me reste.

Enfin, c'est par quelques vers magnifiques que Gilbert peint la joie du démon et sa confusion :

Des maux qu'il a causés le démon orç>U6illeux»

Se lève, touche au ciel de son front sourcilleux, Couvre Abel de se/ycux êtînceîânts de joie,

Et, s'admirant en lui : t\m l'enfer me revoie, Dit-il, et que Satan s'égale encore à moi (l) ! Parce triomphe seul, je puis marcher son roi. Et toi, l'ami du ciel, frère, amant, tils si tendre, Lève-toi, chante un Dieu qui n'a pu te défendre. Ce Dieu créa le monde, il commande à la mort, ïl s'en flatte du moins... et, maître de ton sort, Pouvant te rendre au jour, il hésite, il balance! Je l'ai donc, une fois, convaincu d'impuissance! Et regardant les cieux, il les brave de l'œil. Dieu parie, et ce visage où reluisait l'orgueil, • Du morne désespoir porto la noire empreinte. Il s'indigne, il frémit de connaître la crainte, Et, d'un fleuve de feu, couvert, environné, Il retombe, en hurlant, dans l'enfer étonné.

LA MORT DMJB.fil

Page 1