TRAGÉDIE DE VONDEL, POETE HOLLANDAIS
« Alors il se donna une grande bataille dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le Dragon, et le Dragon, avec ses anges, combattit contre lui.
« Mais ceux-ci furent les plus faibles, et, depuis ce temps-là, ils ne parurent plus dans le ciel.
<r Et ce grand Dragon, cet ancien serpent, qui est appelé le Diable et Satan, qui séduit tout le monde, fut précipité en terre et ses anges avec lui. » {Apocalypse de saint Jean. )
(1) Quoique le récit d'un combat des bons et des mauvais anges soit, pour ainsi dire, anté- biblique, et qu'on ne puisse lui assigner aucune époque précise, nous avons pen>é qu'il servirait d'introduction naturelle aux récits de la Bible.
Vondel s'est emparé de ce sujet, même avant Milton, on, pour mieux dire, tous deux travaillaient en même temps sur ce thème. Vondel fit paraître sa tragédie en Hollande, en 165/j ; Milton , son poème, treize ans après, en Angleterre; mais, au milieu de ses travaux politiques, il l'avait probablement commencé dès 10/|8.
La tragédie de Vondel est peut-être la seule dont la scène soit dans le ciel. Ce n'est pas que Vondel fût un esprit irréligieux ; c'était, au contraire, un esprit mélancolique et sensible, qui fut rebuté par la sécheresse du luthéranisme et qui finit par embrasser la religion catholique.
Vondel était un simple bonnetier, qui apprit d'abord la langue française et qui, à vingt-six ans, entreprit de savoir le latin et le grec. 11 faut croire qu'il se passionna pour cette dernière langue, car c'est à l'imitation des tragédies grecques que la tragédie de Lucifer a été composée. Il suivit cette pensée dans le reste de sa carrière poétique. Son pays le comprit bien, et la Faculté des Lettres d'Utrecht proposa pour sujet du prix académique, en 1820, la comparaison du Gisbert d'Amslel, de Vondel, avec les règles et les lois de la tragédie grecque.
Par malheur, Vondel, romantique peut-être sans le savoir, a soumis sa tragédie de Lucifer à la règle classique des cinq actes : de là de grandes longueurs. L'uniformité règne dans tout ce drame: ce
sont d'éternels entretiens entre les bons et les mauvais anges, sur les privilèges que Dieu vient d'accorder à l'homme ; car c'est là l'origine du mécontentement et de la rébellion des Lucifériens, c'est-à-dire des anges qui ont pour chef Lucifer.
M. Cohen, dont nous empruntons ici la traduction, loue beaucoup Vondel d'avoir peint habilement les différents caractères que présente une guerre civile : le rebelle éhonté ; le mécontent intéressé ; le séditieux patelin, qui excite le peuple et se cache, et celui qui, sans prendre aucune résolution, se tient sur le guivive pour profiter de ce qui peut arriver. Nous n'avons pas aperçu que, dans la tragédie, l'intention fût aussi marquée ; il est vrai, néanmoins, que les sentiments et le langage des chefs sont différents de ceux du peuple des auges ; mais tout cela est si mauvais, ou du moins si étrange, quand on l'applique aux habitants des deux ; une révolte préconçue parait si antipathique à leur nature, que toute allusion semble être un sacrilège. L'esprit se repose plutôt sur la diversité des personnages que jouent les bons anges Michel, Gabriel, Raphaël : Raphaël, portant avec douceur des paroles de paix; Gabriel, dénonçant la guerre aux rebelles ; Michel , général de l'armée de Dieu et ministre de sa foudre.
Pour résumer en une citation les beautés et les défauts de Vondel, nous placerons ici le récit du combat, avec ses traits brillants et ses anachro-
— u — nismes. C'est Tango Qriel qui parle à Raphaël. Je supprime les interruptions de l'interlocuteur :
« Averti d'en haut par l'envoyé du ciel, qui, plus prompt qu'un météore, avait volé vers lui, que Lucifer, plein d'orgueil, s'était ouvertement soulevé contre l'autorité suprême, et se préparait à guider au combat ceux qui l'avaient animé et qui avaient prêté serment à son étoile et à son étendard, Michel s'empressa ft endosser, à la prière du fidèle Gabriel, la cuirasse écailleuse, et donna, sur-le-champ, à ses généraux, a ses officiers, à ses chefs de légions, l'ordre de ranger, au nom de Dieu, leur armée en bataille, afin de réunir les forces pour chasser de la voûte pure et azurée cette populace parjure, et pour la précipiter, sans retard, au sein des ténèbres, de peur qu'elle ne nous surprit dans un moment où nous n'y serions pas préparés. A cet ordre, les bataillons de Dieu se rassemblent à la hâte, et se rangent en ligne avec la rapidité de la flèche lancée d'une corde tendue. Cette armée, composée d'une foule innombrable de soldats, s'était formée en triangle. On voyait une unité, dans une lumière triangulaire, taillée et polie comme un diamant. Cet ordre de bataille était plutôt fait pour l'intelligence de Dieu que pour celle des esprits. Le général, le foudre à la main, s'était placé devant l'étendard de Dieu, dans le cœur de l'armée, emblème heureux, qui apprend
que si l'on veut conserver le courage el remporter
la victoire, il faut surtout garder son cœur
« L'armée impie arriva pleine d'ardeur, car elle avait oublié sa fidélité, son obéissance, son honneur et ses serments, tant elle était pervertie et présomptueuse dans la colère qui l'excitait contre Dieu et contre nous. Elle augmenta rapidement et prit la tonne d'un croissant; elle aiguisa ses pointes et les dirigea contre nous. Tel on voit, parmi les constellations, le taureau menacer de ses cornes dorées les animaux célestes et les autres monstres qui errent autour de lui. La pointe droite est confiée au prince Belzébuth, qui est chargé de nous rogner les ailes ; la pointe gauche au prince Bélial. On les voit, l'une et l'autre, briller à l'envi sous leurs armes éclatantes. Le lieutenant de Dieu, maintenant le chef de ses ennemis, s'est placé au centre de l'armée afin de veiller sur le nœud qui réunit ses légions. L'étendard orgueilleux, où le jour semblait naître de son étoile matinale, est gardé derrière lui par Apollion, qui l'élève aussi haut qu'il peut, pour que tous les guerriers
qui l'entourent puissent l'apercevoir Lucifer,
entouré de ses valets vêtus de livrée verte, couvert de sa cuirasse dorée qui brillait sur sa cotte de mailles d'un pourpre éclatant, monta, poussé par une haine invétérée et implacable, sur son char étincelant, dont les roues d'or étaient ferrées de rubis. Le lion et le dragon terrible, le dos parsemé d'étoiles et at-
télés au char par des traits ornés de perles, se montraient prêts à prendre leur élan ; ils brûlaient de combattre, et respiraient la destruction. Dans sa main droite, le guerrier tenait sa hache d'armes, tandis qu'à son bras gauche paraissait le bouclier éblouissant sur lequel l'étoile du matin était représentée avec un art merveilleux. 11 allait ainsi risquer
le sort des combats Telle était la position des
deux armées prêtes à combattre ; les légions étaient rangées dans le plus bel ordre, chacune n'attendait plus que le commandement de ses chefs. Tout à coup, le grave tambour et la trompette éclatante mêlent leurs sons qui excitent les armes et les bras ; le bruit s'en élève jusqu'à la sainte lumière des lumières, et bientôt un sombre nuage vomit de son sein une brûlante grêle de flèches qui, semblables à un orage affreux, épouvante les deux et ébranle les colonnes du palais. Les astres, égarés dans leurs orbites, se mêlent, ou, étourdis à leurs postes, ne savent de quel côté se diriger, si c'est vers l'Orient ou l'Occident, vers le haut ou vers le bas ; on ne voit que des éclairs, on n'entend que le tonnerre. Qu'est-ce qui reste dans son état naturel? Tout est renversé. Après cette première décharge, les armées s'approchent; on combat corps à corps à coups de massues, de hallebardes, de sabres, de lances et de poignards. On ne songe plus qu'à pourfendre et qu'à pousser des boites; tous ceux qui se sentent en état de blesser
leurs ennemis s'excitent, se poussent, frappent et blessent ; tous les liens sont rompus ; nul ne voit ni ne reconnaît plus sou concitoyen. Au milieu des éclairs, on voit voler à demi brûlées des toques de perles, des nulles de cheveux, des aigrettes et des plumes. On aperçoit des turouoises, de l'or, des diamants, des perles, et tout ce qui sert à orner les coiffures ; des bouts d'ailes et des flèches rompues remplissent les airs. D'affreux cris de guerre s'élèvent du sein du cortège vêtu de vert; c'est de ce côté que se portent les plus grands coups, et bientôt l'armée est obligée de se replier. Trois fois, dans sa rage, Lucifer recommence le combat ; il soutient la faiblesse de sa légion ; mais, semblable aux flots écumants de la mer qui frappent le rocher, elle retourne chaque fois en arrière, sans avoir pu l'ébranler Le vaillant Michel fait sonner honneur a Dieu! Ses légions, encouragées par ces sons et par son commandement, s'élèvent à la fois dans les airs, afin de gagner sur leurs ennemis l'avantage du vent. Ceux-ci s'élèvent aussi, mais plus lentement, et (missent par se trouver tout à fait en dessous. Tel on voit un faucon prendre son essor et s'élever dans les airs, avant que les hérons qui frémissent d'effroi dans la foret, près d'une prairie, l'aient reconnu ; mais aussitôt que le nid élevé a vu son ennemi, le héron jette un cri, s'élance, et, craignant les serres du faucon, dresse le bec, afin de l'enfoncer dans sa poitrine, au moment
oii d'en liaul il voudra se jelcr sur sa proie
« Celait un spectacle "magnifique à contempler : au-dessous, l'on voyait un demi-cercle, ou plutôt un croissant; au-dessus, un triangle. Les légions, qui se réunissent ou se déploient au moindre signe de leurs chefs, restent chacune autour de son drapeau, inébranlables comme des murs d'airain ; on eût dit qu'elles étaient soutenues comme parmi contre-poids dans les airs, avec leurs frondes, leur artillerie et leurs machines de guerre. Tel on se représente un nuage dans lequel se jouent les rayons du soleil, qui font élinceler de toute part des milliers d'arcs-enciel. L'aigle céleste, qui s'est élevé si haut dans les airs, épie au-dessous de lui la phalange ennemie des autours ; la joie lui fait battre des ailes; il lui permet un moment de voltiger et de le narguer en vain, mais il brûle d'impatience de tomber sur elle et de la dépouiller de son brillant plumage. 11 saisit pour cela l'instant où celle-ci aperçoit dans les airs une proie qui lui convient et que le vent emporte à ses yeux. Enfin, les troupes de Dieu s'élancent comme un torrent ou comme une chute d'eau qui tombe du haut des rochers dans les vallées profondes, avec un bruit qui fait frémir d'épouvante et les animaux et même les êtres inanimés; elle entraîne avec elle d'énormes masses de pierre et des troncs d'arbres sans nombre qui foulent et qui écrasent tout ce qui n'a pas la force de résister aux eaux, aux arbres et aux ro-
— 9 ■ — chers réunis. La tôle de l'armée frappe le centre du croissant et fait pleuvoir sur lui du soufre rouge et bleu, des flammes et des carreaux de foudre qui se suivent sans relâche. Des cris remplissent les airs. Le centre ennemi, comme accablé, commence peu à peu à délaisser le méchant, taudis que l'arc du croissant, tendu au dernier point et frappé à coups redoublés, plie sous le poids qui le presse et paraît au moment de se rompre s'il n'obtient un répit. L'orgueilleux Lucifer, poussé d'un côté et d'un autre, arrive au bruit, et, monté sur son char, paie noblement de sa personne. Il sent la nécessité de montrer du courage dans le moment du danger. 11 ranime ainsi ceux de ses guerriers qui cédaient. 11 ne cesse d'exciter ses féroces coursiers. Le lion et le dragon bleuâtre, devenus furieux, volent a sa voix avec une rapidité terrible. L'un rugit, mord et déchire; l'autre lance les poisons de sa langue fendue, répand autour de lui un air pestilentiel, entre en fureur, et fait sortir de ses naseaux un épais nuage de fumée.
« Cependant, Lucifer brandit sa hache d'armes pour abattre la barrière divine qui s'abaisse vers lui, et d'où le nom de Dieu jette sur son visage enflammé une lumière plus belle et des rayons plus purs. Jugez s'il nous enviait l'imagé que nous portions ainsi devant nous ; la hache à la main, il frappe de tous côtés, repoussant les masses qui se pressent sur lui, les ren-
versant ou se défendant à l'aide de son bouclier, jusqu'à ce qu'enfin Michel se présente à ses yeux dans sa brillante armure, semblable à un Dieu entouré d'un cercle de soleils. — Arrêtez, ô Lucifer, et cédez «à Dieu la victoire. Déposez vos armes et votre étendard ; cédez, cédez à Dieu. Ramenez celte année impie, cette troupe sacrilège, ou craignez pour vousmême. — Telles furent les paroles que d'en haut prononça Michel. L'ennemi acharné du nom de Dieu, opiniâtre, inébranlable, devenu peut-être plus fier encore à ce discours, se hâte de recommencer le combat. Jusqu'à trois fois il tente de fendre avec sa hache le bouclier de diamants sur lequel est empreint le nom de Dieu. Mais celui qui brave le ciel éprouve tôt ou tard sa vengeance. La hache résonne et se brise contre le diamant sacré. Michel lève la main droite, et, fortifié par le Tout-Puissant, il lance sur l'audacieux la foudre, qui brise son casque, perce sa tête, et, pénétrant jusque dans ses yeux, le renverse de son char. Il tombe, et le char, avec le lion et le dragon, suit son maître dans sa chute. Cependant, l'étendard de l'étoile perd son éclat aussitôt qu'Apollion sent mon épée flamboyante. Il abandonne cet étendard pour se joindre aux innombrables guerriers qui se pressent autour du chef des légions infernales, pour le préserver, s'il est possible, des effets de sa chute. Ici, Belzébuth redouble d'efforts, là, Bélial nous brave. Ainsi, l'armée se dé-
bande et la chute du lieutenant rompt l'arc du croissant. Apollion revient néanmoins à la charge avec tous les monstres qu'il a pu rassembler dans le globe des deux. Les airs frémissent aux cris du géant Orion, qui essaie, avec sa massue, d'enfoncer la pointe de notre armée; mais elle ne craint ni les Orion, ni les géants, ni les massues. Les deux ourses du Nord se placent sur leurs pattes de derrière et frappent au hasard comme avec un levier. L'hydre vomit des poisons de ses cinquante gueules entr'ouverles. J'aperçois une suite de tableaux guerriers produits par ce combat, et qui s'étendent aussi loin
que la vue peut porter
« Comme le jour se change en une triste nuit, quand le soleil , se cachant sous l'horizon , ne verse plus des flots d'or ; ainsi sa beauté, en tombant, se change en une difformité horrible. Cette bouche si pure devient un affreux museau ; ses dents sont celles d'un animal, aiguisées pour ronger le fer ; ses pieds et ses mains prennent la forme de griffes, de quatre espèces différentes ; la nacre brillante se transforme en une peau noire ; du milieu du dos velu s'élèvent les ailes du dragon ; en un mot , l'archange, dont naguère encore tous les anges célébraient la beauté, n'est plus ce qu'il était : ses membres sont ceux de sept animaux différents, horriblement mêlés. On y reconnaît le lion, plein d'orgueil ; le porc, vorace et glouton; l'âne, paresseux ; le rhi-
nocéros, enflammé de colère; le singe, ardenl ci impudique; le dragon, envieux, et le loup, rempli d'avarice. Celle créature si belle n'est plus maintenant qu'un monstre en horreur à Dieu, aux esprits et aux hommes. Il frémit en jetant les yeux sur luimême, et cache ses traits affreux sous un épais nuage
de vapeur
« Apollion voyant, à la chute de rétoile, s'écouler les flols dont il était entoure, fuit, et chacun fuit avec lui. L'artillerie céleste, ne cessant de lancer ses foudres sur les monstres qui avaient gravi à la lumière, précipite leur fuite, et ses ronflements augmentent encore dans cette étrange chasse. Ah ! quel tourbillon de tempêtes mêlées ! quel bruit ! quels flots ! Notre armée, bénie de Dieu, s'avance, frappe et renverse tout ce qu'elle rencontre. Quels cris accompagnent la fuite de ces êtres, devenus méconnaissables ! On les entend mugir et hurler 1 L'un gémit, l'autre pleure. Que de traits différents, sur lesquels on distingue encore leur origine angélique, portent maintenant l'empreinte de l'enfer et de ses horreurs ! »
On pourrait croire que ce récit renferme la catastrophe de la tragédie. Nullement. Le cinquième acte contient un autre récit ; c'est celui de la chute d'Adam et d'Eve, séduits par le serpent. On a fait observer que Lucifer semblait ainsi triompher de
Dieu ; niais on n'a pas remarqué, qu'au dénouaient, la rédemption de l'homme est annoncée et glorifiée par le chœur final des anges.