‹ La poésie devant la BibleChapitre 33 sur 120 · LUTTE DE JACOB · texte numérisé non relu

LUTTE DE JACOB

CONTRE UN ANGE par M. de LAMARTINE.

« Il demeura seul, et voilà qu'un homme lutta avec lui jusqu'au matin.

a Et quand cet homme vit qu'il ne pouvait le vaincre, il toucha le nerf de sa cuisse, qui aussitôt se sécha.

« Et il lui dit : quel est ton nom? et il répondit : Jacob.

« Mais il lui dit : ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël; car si tu as été fort contre Dieu, combien plus seras-tu fort contre les hommes?

« Jacob demanda quel était son nom, et il répondit : pourquoi demandes-tu mon nom? et il le bénit au même lieu.

« Et Jacob appela ce lieu du nom de Phanuel, disant : J'ai vu le Seigneur face à face, et mon âme a été délivrée.

« Et le soleil se leva aussitôt après qu'il eut passé Phanuel, et il boitait.

« C'est pourquoi les enfants d'Israël ne mangent point aujourd'hui même le nerf qui fut desséché en

— \hk — la cuisse de Jacob, parce que l'ange avait touché le nerf de sa cuisse, et qu'il fut desséché. »

C'est là l'étrange et mystérieux récit de la Bible, et il est tellement étrange et tellement mystérieux, qu'il me semble qu'on n'aurait pas dû y toucher.

M. de Lamartine l'a délayé dans quatre strophes de sa sixième méditation, et c'est, selon moi, une de ses plus faibles poésies, une de celles où il s'est le moins pénétré de l'esprit du texte.

Ses derniers vers sembleraient signifier que Jacob a eu tort de lutter contre l'esprit du Seigneur, et l'Écriture loue, au contraire, Jacob d'avoir été fort contre Dieu.

M. de Lamartine représente l'un des deux combattants (l'ange) comme plein de courroux et d'emportement; l'autre (Jacob), comme palpitant de rage. Enfin, il veut que le sein de l'ange vaincu soit gonflé de honte ; tout cela n'est ni biblique ni convenable.

OMASIS

tragédie de M. BAOUR-LORMIAN.

M. Baour-Lormian a trouvé sans doute le sujet de Joseph en Egypte trop pastoral ; il en a fait une tragédie, ou, du moins, il a prêté des desseins tragiques à deux de ses personnages ; car, du reste, le dénouement est heureux pour tout le monde.

L'auteur (Y Omasis a changé l'histoire de Joseph, et ceux qui ne la connaîtraient que par sa tragédie, la connaîtraient mal. Il a supposé que Siméon et Benjamin étaient les seuls des frères de Joseph retenus à la cour d'Egypte depuis plus de six mois, sans que Joseph ait encore vu Benjamin, ce qui assurément, malgré l'explication que l'auteur cherche à en donner, ne satisfait pas la raison.

Siméon, amoureux d' Aimais et rival d'Omasis, est entraîné par sa jalousie dans une conspiration contre le ministre, et vient de jurer qu'il le poignardera, au moment où Omasis, qui connaît ses projets, paraît et demande à Siméon, en style entortillé, un aveu que celui-ci ne fait pas.

Cependant Jacob, dont Omasis a exigé la venue en Egypte, arrive avec ses autres enfants, et depuis

celte arrivée, qui est le ressort principal de la tragédie telle que M. Baour l'a conçue, le drame est beaucoup plus beau.

Le rôle de Jacob est tout patriarcal ; les vers placés dans sa bouche sont presque tous nobles et touchants. Quoi de mieux, par exemple, que cette réponse aux reproches que lui fait Nepbtali de parler toujours de Joseph?

Hélas! depuis quinze ans, environné d'alarmes, Je dérobe à vos y» ux la moitié de mes larmes ; Et lorsque malgré moi je gémis devant vous, J'éveille en votre cœur des sentiments jaloux. Moi, ne plus vous aimer, ingrats, ma douleur même Ne prouve-t-elle pas à quel point je vous aime?

Enfin, la reconnaissance de Jacob et de Joseph, ménagée avec art, est peut-être ce qu'on a vu de plus pathétique depuis celle de Zaïre et de Lusignan.

Siméon vient de s'accuser, et, par conséquent, ses frères, excepté Nephtali (la tragédie dit Nephtaii, mais la Bible dit Ruben) d'avoir vendu Joseph à un marchand d'esclaves. Jacob est accablé de cette nouvelle douleur.

OMÀSIS.

Et vous avez quinze ans par un noir artifice, De ce digne vieillard causé le long supplice! Contre un père, un enfant, qui put vous animer? Tout son crime peut-être était de vous aimer?

JACOB

Quoi! tandis que le deuil, la honte, l'esclavage,

De sa jeunesse en pleurs était le seul partage,

Je vivais entouré de ses bourreaux affreux !

Mes bénédictions se répandaient sur eux !

0 mon fils bien-aimé! moins heureux que nos pères,

Nous mourons tous les deux aux rives étrangères.

OMASIS.

Ne désespérez pas de l'immortel appui.

Peut-être le Seigneur a-t-il veillé sur lui ; Peut-être qu'en dépit d'un destin trop funeste, Ses yeux s'ouvrent encor à la clarté céleste.

JACOB

Que dites- vous? Mais non... errant... chargé de fers, Sans doute il a péri des maux qu'il a soufferts.

OMASIS.

Dieu couvre ses desseins d'un voile impénétrable, Vous ne l'ignorez pas.

JACOB

D'un père déplorable Il aurait eu pitié...

OMASIS.

Par son bras soutenu, Si votre fils, bientôt, à vos pieds revenu...

JACOB

Se pourrait-il? 0 Dieu que ma vieillesse implore, Rends-moi, rends-moi mon fils.

OMASIS.

Eh bien ! il vit encore.

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