POEME BIBLIQUE EN TROIS CHANTS, DE BAOUR-LORMIAN
Ce poëme n'est pas, à ce que je crois, aussi connu qu'il mérite de l'être : c'est une suite de tableaux gracieux exprimés en vers faciles et corrects, qui n'offrent peut-être qu'un défaut, l'uniformité, et dont il est difficile de préférer les uns aux autres. C'est une composition dans le genre de celles de Florian, mais
qui, selon nous, est bien supérieure : elle se rapproche du joli poëme de l'Enfant prodigue, par M. Campenon. Comme exemple de cette aimable poésie, nous citerons l'effet produit sur Rébecca par les cadeaux d'Éliézer :
Soudain, tout palpitant d'ardeur et d'espérance,
Près de l'un des chameaux on le voit accourir.
Là, parmi les présents qu'il est chargé d'offrir,
Il choisit un collier où sur trois rangs s'étale,
Dans toute sa splendeur la perle orientale,
Deux beaux bracelets d'or et deux anneaux brillants
Où le rubis se joue en éclairs scintillants,
Et présente ces dons à la vierge confuse,
Qui, baissant ses beaux yeux, croit qu'un songe l'abuse.
Tantôt, sur ces bijoux étincelants de feux,
Elle attache un moment ses regards curieux ;
Tantôt elle contemple, en souriant de joie,
Ce vieillard inconnu qui dans ses traits déploie,
D'un père et d'un ami îa douce majesté.
Enfin, elle s'enfuit avec légèreté,
Rentre dans sa maison, et va, comme éperdue,
Conter son aventure étrange, inattendue.
Et son récit confus, son pudique embarras,
Le feu des bracelets qui ceignent ses beaux bras,
Et l'éclat argenté dont le collier rayonne,
Tout enchante sa mère à la fois et l'étonné.
Dans la Bible, le frère et la mère de Rébecca demandent un sursis de dix jours avant qu'elle ne les quitte. Éliézer insiste pour le départ, et la jeune fille répond '.j'irai. M. Baour-Lormian a donné plus d'étendue à cet épisode. Il a supposé que Rébecca, comme toute jeune fille qui se sépare de sa mère,
— lui — éprouve de vives angoisses. Du reste, il a bien rendu la simplicité de sa réponse à Eliézer :
Le Seigneur l'a voulu ; tu connais sa loi sainte. Je suis prêt à quitter cette paisible enceinte, Prononce, il en est temps, un mot si désiré. Viendras-tu, jeune fille? Elle répond : J'irai.
Les impressions qu'Abraham éprouve en recevant sa bru, ne sont pas dans la Bible, mais elles ont été heureusement devinées par le poëte.
Abraham dans ses bras la reçoit, et sa main, Du long voile jaloux la dégageant soudain, 11 admire longtemps sa beauté merveilleuse, Et pour un fils son âme en devient orgueilleuse. Aimable fleur, qui viens de tes parfums naissants Entourer ma vieillesse et réjouir mes sens, Lui dit-il, sur nos bords à jamais transplantée, De l'orage et des vents sois toujours respectée. Le Seigneur maintenant peut m'appeler à lui, Dans mon fils) après moi, je te laisse un appui. Sara fut comme toi majestueuse et belle. Comme Sara, sans cesse à tes devoirs fidèle Du fils de mon amour tu feras le bonheur. Vivez longtemps heureux sous l'aile du Seigneur. Et toi, dont la beauté n'eut jamais de pareille, Sara, de l'Orient l'honneur et la merveille, Sur cette terre ingrate où tu m'as délaissé, Pour moi, depuis longtemps, tout bonheur a cessé. Mais, avant que mes yeux ne perdent la lumière, Aux pieds de Jéhova dépose ma prière.
Que ce Dieu tout-puissant dont je fus l'allié, Abaisse sur mon fils un regard de pitié; Sans trouble et sans douleur qu'il traverse la vie, C'est mon espoir. Et toi que la mort m'a ravie,
Que depuis si longtemps je brûle de revoir. Sous les parvis du ciel, ô viens me recevoir. Viens, brillante d'amour, d'éternelle jeunesse, Conduire le vieillard au banquet d'allégresse, Et dans ces beaux palais, de téux étincelants, Des roses de l'Éden couvrir mes cheveux blancs.
Il y a peut-être un peu trop de sentimentalité dans les derniers vers; mais, après tout, cette tirade, ce souvenir du patriarche, ce mine dimittis d'Abraham sont touchants.