‹ La poésie devant la BibleChapitre 4 sur 120 · DE MILTON · texte numérisé non relu

DE MILTON

(La guerre des bons et des mauvais anges).

On a beaucoup dit que le mérite de Milton était resté longtemps inconnu en Angleterre, et que ce grand poëte n'avait pu jouir de sa gloire de son vivant. 11 est vrai que Milton vendit son poëme à trop bas prix: ; mais il n'est pas exact qu'il ait été aussi mal apprécié par les lecteurs que parle libraire.

— 1/1 -- Nous verrous, peu d'années après sa publication, Dryden imiter assez servilement te Paradis perdu* dans une pièce de théâtre, et il parait même que cet auteur, à la mode sous Charles II, qui se laissa placer au-dessus de Milton par ses amis, chanta, au contraire, le poëtc anglais, aussi sublime qu'Homère, aussi majestueux que Virgile, cl erré pur la nature pour les reproduire tous deux ensemble. C'est donc a Dryden qu'il faudrait reporter le mérite d'appréciation qu'on donne généralement à Addison (1).

Voltaire a dit aussi, en parlant des poêles épiques, que Milton était plus sublime qu'eux tous. Cet éloge excessif ne convient pas à Milton ; son bonheur est, au contraire, de ne pouvoir être comparé, et ce bonheur tient à l'originalité de son génie et du sujet qu'il osa choisir et développer.

Toutes les parties de ce sujet étaient difficiles à traiter; mais la plus difficile, peut-être, était le combat des bons et des mauvais anges, que l'Apocalypse avait entièrement laissé à l'imagination du poëte, et sur lequel l'imagination la plus heureuse ne pouvait s'exercer avec succès.

Milton a supposé que Dieu, ayant révélé à ses anges la génération du Fils et leur ayaut enjoint de se prosterner devant lui, cette injonction avait excité

(1) Il est vrai que dans son Épître dédicatoire de ['Enéide traduite, Dryden a parlé de Milton avec beaucoup moins d'estime ; mais son jugement est formait; en plaisanterie.

la jalousie de Lucifer, qui, réunissant ses compagnons dans une partie séparée du ciel, les avait poussés à la désobéissance et à la révolte armée.

Dans cette assemblée, où, sans doute, il a choisi ses auditeurs, Lucifer n'est contredit que par Abdéel. Tous les autres consentent à prendre les armes. L'armée du Messie, commandée par l'archange Michel, marche à leur rencontre. Le poëte fait entendre de louchants regrets sur ce combat.

De ses propres sujets faut-il que Dieu se venge?

Le ciel contre le ciel et l'ange contre l'ange

Vont donc combattre ensemble, eux qu'on vit tant de fois,

Enfants du même père, heureux des mêmes droits,

Dans les mêmes banquets, pleins d'une douce ivresse,

Savourer le nectar, l'amour et l'allégresse,

Ou, la lyre à la main, près du trône éternel.

Redire aux cieux ravis leur hymne fraternel.

Le combat s'engage. Abdéel porte à Lucifer, devenu Satan, un coup terrible. Supposez que le combat se passe entre deux géants, et vous trouverez magnifiques les vers qui suivent :

Il recule d'un pas, et son corps, qui succombe Sur son genou ployé, tremble, chancelle et tombe ; Mais sur sa lance énorme il demeure appuyé. Tel roule d'un vieux roc le sommet foudroyé. Tel, attaqué soudain dans sa base profonde, Par les flots souterrains ou les efforts de l'onde, À demi renversé, croule un antique mont, Avec les vieux sapins qui couronnent son front.

La lutte s'engage ensuite entre Michel et Satan. Satan est blessé, et un nectar, qui ressemble à du sang, coule de sa blessure. Les partisans de Satan sont vaincus.

La seconde bataille s'ouvre par la décharge de l'artillerie, dont Satan a révélé l'invention à ses soldats. L'artillerie renverse les ennemis de Satan. Mais ils se relèvent bientôt pour arracher les monts de leurs racines et en foudroyer les démons, qui se débattent en vain sous ces masses énormes. Enfin, Dieu envoie son fils lui-même pour assurer le triomphe. Le Messie se présente dans un appareil formidable.

Tout fuit, tout est chassé comme un troupeau timide. Jusqu'aux extrémités de l'empire des cieux. L'effroi hâte leurs pas. Tout à coup, cà leurs yeux S'ouvre un gouffre profond, immense, épouvantable. D'où se voit des enfers le séjour lamentable. La foule, à cet aspect, a reculé d'horreur ; L'abîme est devant eux, derrière eux la terreur. Poursuivis, et tremblants sous la main souveraine, Vers le bord redouté la foudre les ramène. Là, plongeant dans la nuit leurs yeux épouvantés, Tous, des hauteurs des cieux tombent précipités. Ils tombent; mais de Dieu la foudre inexorable, Ne laisse point de trêve à ce peuple exécrable Et les poursuit encor de ses flèches de feu. ..

Durant neuf longues nuits, durant neuf jours entiers,

Les bataillons vaincus roulèrent par milliers.

Du chaos étonné les régions tremblèrent;

De leurs vastes débris les gouffres se comblèrent;

Mais, enfin, de l'enfer l'abîme ténébreux

S'ouvrit, les engloutit, se referma sur eux. L'enfer, leur cligne asile, où mugit sur leur tête, D'un océan de feu l'éternelle tempête!

Lieux où régnent la nuit, la douleur et le deuil.

Ce tableau est saisissant.

L'analyse que nous venons de donner montre assez les défauts de cette partie du poëme.

11 faut être Addison ou Roscommon pour n'y trouver que des beautés. Nous ne pouvons accepter la théologie de Milton ; nous sommes choqués par la pensée de Dieu annonçant aux anges la naissance du Messie, par la pensée de Lucifer jaloux de la Divinité, espérant détrôner Dieu et aspirant pour son compte à la Divinité suprême. Nous ne comprenons pas que la nature angélique soit compatible avec ces blessures, cette effusion de sang. Nous comprenons encore moins qu'une bataille entre Dieu et des rebelles puisse durer trois jours, et que Satan fasse un seul moment balancer la victoire.

Milton a bien senti dans quelles difficultés il s'engageait; il a fait précéder le récit de l'ange d'un préambule ingénieux :

Et comment raconter à de faibles mortels,

Ces grands combats livrés dans les champs éternels!

Aux terrestres humains, comment rendre sensibles,

Des célestes héros les exploits invisibles?

Ces esprits, jadis purs, pourrai-je sans douleurs,

En rappeler la gloire et compter les malheurs?

Ai-je droit de tirer de cette nuit profonde,

Ces grands événements, secrets d'un autre monde? N'importe; ils vous peindront le céleste courroux, Et les crimes des cieux sont des leçons pour vous. Pardonne (1), quand des cieux je te décris la guerre, Si j'emprunte mes traits des scènes de la terre. Ne t'en étonne pas, je les connais tous deux; Ce monde, bien souvent, est l'image des cieux.

Ces derniers vers pallient et ne justifient pas les inconséquences du récit. D'ailleurs, au moment où l'ange parle, la terre n'a pas encore donné de spectacle semblable au combat des bons et des mauvais anges.

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