POÉSIE CATHOLIQUE, PAR M. TURQUETY
M. Turquety a tracé sa poétique dans les lignes suivantes de sa préface :
« Si quelques formes de langage, si quelques ligures introduites dans ce recueil paraissent âpres et étranges, je prierai le lecteur de se rappeler la nature des sujets que j'y traite. Persuadé qu'il faut, avant tout, en poésie, abstraction et indépendance,
(1) Ginguené {Décade philosophique, mars 1805), fait observer que ce pardonne n'est pas dans le texte.
je n'ai suivi que l'impulsion de ma pensée. J'ai vécu seul, et, dans mon isolement, je n'ai lu, je n'ai médité qu'un seul livre, le plus beau, le plus vénérable de tous, il est vrai. Ai-je besoin de nommer les Saintes Écritures? »
La poésie de M. Turquety est donc indépendante, et quelquefois un peu risquée. Mais elle se distingue, en général, par l'harmonie et la convenance du rhythme. La variété du rhythme est une ressource que nos poètes n'emploient pas assez souvent, ou ne savent pas employer. Seule, elle peut sauver leurs vers de la monotonie. M. Turquety a chanté la chute de Satan, et sa première strophe est heureusement imitative.
Il tombait, il tombait de la suprême voûte, Le Séraphin déchu, l'Archange audacieux,
Déroulant son corps spacieux.
Il tombait comme un monde arraché de sa route,
Comme un vivant débris des cieux.
Il tombait, il tombait de la hauteur brillante, Où rayonnaient encor les Esprits, ses pareils. Il tombait dans l'espace, et sa tête brûlante, Rougissait, en passant, d'une rougeur sanglante,
La chevelure des soleils.
M. Turquety présente des images saisissantes. De ce nombre est celle de Satan voulant entraîner la lumière aux enfers. C'est une idée digne de Milton.
Enfin, les vastes cieux, les étoiles, les mondes, Tout s'effaça derrière lui;
Et l'Ange abandonné n'aperçut, dans la nuit,
Que des solitudes profondes.
11 s'effraie, il regarde... Un astre, un astre encor, Loin des cieux, loin du jour, égarait son essor;
Satan le voit, Satan arrive; Il le frappe, en passant, d'une main convulsive, L'entraîne, et, dans un bond, avec son bras de fer, Le pousse, haletant, jusqu'au seuil de l'enfer.
Deux fois il l'étreignit contre le gouffre immonde,
Cette comète vagabonde; Deux fois, comme un vautour qui lutte corps à corps,
Il l'épuisa par ses efforts ;
Et, deux fois, sa pâle victime, Suppliante, effarée, avec un cri sublime,
Eleva ses ailes de feu ; Et lui, deux fois vaincu par le grand nom de Dieu,
Retomba tout seul dans l'abîme.
Quelques-uns pourront dire que Satan foudroyé ne doit pas avoir le temps de chasser aux comètes ; mais ce serait être trop sévère. Milton a fait durer longtemps la chute de Satan, et c'est un trait de goût ; car il montre mieux l'abîme immense qui sépare le ciel de l'enfer.