‹ La poésie devant la BibleChapitre 58 sur 120 · UN ISRAÉLITE · texte numérisé non relu

UN ISRAÉLITE

<r Une occasion me conduisait à la ville des Philistins. J'y entrais au lever du soleil. Les trompettes matinales proclamaient la fête dans chaque rue ; je

(1) Ginguené a critiqué avec raison ce mot revoir, appliqué à un aveugle. C'est une inadvertance.

— £26 — me hâtais, lorsque j'entends dire autour de moi que ce jour même Samson est tiré de sa prison pour montrer au peuple assemblé toute la puissance de sa force déployée dans des jeux publics ; le malheureux état de ce captif m'affligeait; toutefois, je résolus de ne pas rester étranger à ce spectacle. Le bâtiment où se donnaient les jeux était un spacieux théâtre; la moitié de cet édifice reposait sur deux colonnes fortement voûtées. Des sièges devaient recevoir les principaux des Philistins, et les hommes des autres classes placés selon leur condition. L'autre partie du théâtre, placée à ciel découvert, offrait des bancs et des échafauds à la foule. C'est parmi ces hommes obscurs que je me tenais à l'écart. Cependant, la fête s'échauffe. Gorgés de vin et de bonne chère, pleins d'une folle joie, les Philistins arrivent à leurs places. Samson paraît ; c'est un esclave, il porte la livrée de ses maîtres. Il marche précédé de musettes et de tambourins ; des gardes armés à pied et à cheval sont à ses côtés; devant et derrière lui, des archers, des frondeurs, des armes, des lances. A sa vue, le peuple remplit l'air d'un cri joyeux, il loue, il bénit son Dieu qui de son ennemi a fait son esclave. Lui, patient, mais intrépide, il accepte la place où on le conduit, et tout ce qu'on pose devant lui, tout ce dont on peut triompher sans le secours des yeux, il l'enlève, il le précipite, il le rompt, il le broie. Sa force incroyable, stupéfiante, ne trouve

pas d'antagonistes. On lui laisse un moment de repos et on le conduit près des colonnes. Samson alors demande à son guide (j'étais assez près pour l'entendre) de soulager sa lassitude en lui permettant d'embrasser un instant les deux massives colonnes qui supportent le toit courbé en forme d'arc. Le guide ne soupçonne rien ; lorsque Samson les sent entre ses bras, il incline un peu la tète ; ses yeux deviennent fixes, comme ceux d'un homme qui prie ou qui médite quelque grande résolution. A la fin, il lève la tète et jette un grand cri. « Philistins, dit-il, ce que vous m'avez commandé, je l'ai fait ; j'ai obéi, j'ai excité votre surprise et vos indignes applaudissements. Maintenant, je me commande à moi-même un autre essai de mes forces, un essai plus important et fait pour frapper ceux qui le verront. » Il dit, et contractant ses nerfs avec toute la force des eaux ou des vents comprimés qui font trembler les montagnes, il ébranle par une horrible convulsion ces deux énormes colonnes; il les tire, il les secoue jusqu'à ce qu'elles entraînent avec elles le toit tout entier, écrasant avec le bruit du tonnerre tous ceux qui étaient assis à son abri, la noblesse, la fleur non-seulement de Gaza, mais de toutes les villes d'alentour, des hommes venus de toutes parts pour célébrer cette fête. Samson s'ensevelit lui-même avec eux sous cette commune et inévitable destruction. Le vulgaire seul, qui se tenait hors la salle, échappa à ce désastre.

LE CHŒUR

« 0 vengeance chèrement achetée et toutefois glorieuse! Ta vie et ta mort, Samson, ont accompli l'œuvre pour laquelle tu avais été annoncé à Israël, et maintenant lu restes victorieux, succombant à une mort qui n'est pas volontaire, mais qui t'enveloppe dans les plis d'une cruelle nécessité. Sa loi te réunit à tes ennemis, massacrés en plus grand nombre dans un seul jour que pendant toute ta vie.

Page 1