VERS
Lorsque Milton voulut produire un drame, il ne chercha pas son modèle dans les œuvres de Shakspeare. Nourri d'une lecture assidue de la Bible, familier avec la littérature italienne qui, dès lors, prenait habituellement ses drames dans les sujets bibliques, Milton voulut composer une tragédie dans le genre antique sur un sujet sacré. 11 en ébaucha plusieurs, mais il s'attacha surtout à Samson, et il l'exécuta complètement. Cette tragédie a obtenu d'illustres suffrages, celui d'Atterbury, celui de Chateaubriand. C'est un motif pour en parler avec discrétion. Cependant j'ose dire qu'au milieu des beautés du premier ordre qu'elle renferme et qui annoncent le grand poëte, son plan est vicieux, son ordonnance monotone, ses scènes et son dialogue semés de traits de mauvais goût (1). Milton a commencé l'histoire de Samson après sa captivité. Il occupe la scène presque tout le temps que dure la pièce. Son père,
(1) Je suis heureux d'avoir pour moi M. Villemain, qui dit : « La tragédie de Samson manque à la fois de régularité et de mouvement dramatique. •>
Manoch, veut le consoler et lui offrir l'espoir d'une rançon. Dalila cherche à se réconcilier avec lui; elle échoue dans sa tentative. Un chef Philistin vient à son tour insulter Samson, et lui intimer l'ordre d'assister à une fête en l' honneur de Dagon, pour y donner une représentation de sa force prodigieuse. Samson répond qu'il ne cédera qu'à la contrainte. Un nouveau messager vient renouveler les mêmes ordres. Samson est exhorté par le chœur à céder. Ce chœur, qui ne quitte pas la scène et qui se compose d'une réunion d'amis de Samson, est considéré, par les partisans de Milton, comme sa meilleure création. Samson se rend à la tète. 11 obéit aux caprices des Philistins; mais ensuite, après avoir invoqué Dieu, il ébranle le temple et fait périr trois mille Philistins, la fleur de la nation, avec lesquels il s'ensevelit sous les ruines.
Cette manière de traiter le sujet ne comporte ni péripétie ni variété. Les deux personnages que Milton a introduits, Dalila et le chef Philistin, ne sont convenables ni l'un ni l'autre. Dalila est trop audacieuse, elle a trop indignement trahi Samson pour qu'on puisse s'intéresser à son prétendu repentir ; aussi ne paraît-elle que pour recevoir des injures, et même des injures un peu grossières. D'un autre côté, il est inconvenant que le chef Philistin vienne outrager Samson dans les fers. Tout cela ne sert qu'à fournir à Samson des vers énergiques. Le chœur lui-
— 22Zj — même est une grave invraisemblance ; les Philistins tourmentent Samson autant qu'ils le peuvent. Comment supposer qu'ils laissent autour de lui, pendant toute la durée de l'action, un groupe de consolateurs?
Au point de vue du style, l'auteur mérite de grands éloges. « La tragédie de Samson slgonislès, dit M. de Chateaubriand, respire la force et la simplicité antiques. Le poëte s'est peint dans la personne de l'Israélite aveugle, prisonnier et malheureux. Noble manière de se venger de son siècle ! » M. de Chateaubriand cite ensuite le monologue qui forme l'exposition de la tragédie. Mais, comme le fait observer avec raison un commentateur, il n'y a dans ce monologue aucun sentiment qui n'ait été mieux rendu dans le début du troisième livre du Paradis perdu, que nous reproduisons de préférence :
Salut, clarté du jour, éternelle lumière, Du ciel la fille aînée et la beauté première, Peut-être du Très-Haut rayon co-éternel, Si te nommer ainsi n'outrage pas le ciel. Que dis-je? Dieu t'unit à sa divine essence, Dieu même est la lumière, et sa toute-puissance, Comme d'un pavillon s'environna de toi.
Éclatant tabernacle où réside ton roi, Brillant écoulement de sa gloire immortelle, Comme elle inaltérable, et féconde comme elle. Ruisseau pur et sensé, qui coulant à jamais, En dérobant ta source épanches tes bienfaits. Salut! Avant qu'un mot eût enfanté le monde, Eût arraché la terre aux abîmes de l'onde,
Eût assis le soleil sur le trône des airs,
Et sur le vide immense eût conquis l'univers,
Tu brillais de ses feux. L'insensible matière,
En recevant la vie a senti la lumière,
Et comme un voile pur, du ciel resplendissant,
Tu jetas la clarté sur ce monde naissant.
Enfin je viens à toi de la nuit du Tartare, Je viens revoir le ciel, revoir ce monde heureux (1 ), Brillant de tes rayons, échauffé de tes feux. Je sens déjà ta flamme, aliment de la vie ; Mais, hélas! à mes yeux, ta lumière est ravie. En vain leur globe éteint et roulant dans la nuit, Cherche aux voûtes des cieux la clarté qui me fuit, Tu ne visites plus ma débile prunelle.
La scène de Samson Agonistès qui contient le récit de la catastrophe est composée à merveille. Milton ne s'est pas exposé au reproche qu'on a fait à Racine, celui de présenter un père qui a perdu son fils et qui entend le long et pompeux récit de sa mort sans l'interrompre. C'est après un dialogue entrecoupé où s'est exhalée sa douleur, que Manoch, le père de Samson, écoute le récit plus détaillé qui suit :