TRAGI-COMÉDIE EN VERS, PAR ROMAGNESJ, ACTEUR DU THÉÂTRE-ITALIEN
Voici, sans doute, le plus curieux des ouvrages dramatiques produits par l'histoire de Samson. En 1716, Riccoboni, chef d'une troupe italienne, la lit
(1) Traduction inédite.
accepter par le duc d'Orléans, alors régent. On sait que le principal mérite de cette troupe se trouvait dans les lazzis de l'arlequin. Cependant, le caractère des deux Riccoboni, le père et le fils, élait sérieux. De là un singulier mélange de gravité et de bouffonnerie que l'on va retrouver dans le Samson de Romagnesi, acteur de cette troupe.
Romagnesi a mis en scène les principaux traits de l'histoire de Samson, et, toutefois, il est impossible d'avoir plus effacé la couleur biblique du sujet.
Dalila,, vertueuse princesse du sang des rois Philistins, aime Samson d'un amour légitime. Par cette raison, elle refuse d'épouser Acab, favori du roi. Son amour devient d'autant plus fort, que Samson l'a délivrée d'un lion qui allait la dévorer. Samson ne brûle pas d'une flamme moins vive, et il néglige Tammatée, qu'il devait épouser. Cependant Dalila, intimidée par le roi Phanor et retenue par les lois des Philistins, ne peut se résoudre à épouser Samson. Il entre en fureur ; il saisit la mâchoire d'àue et met les Philistins en déroute. Plus tard, il signale encore sa force en enlevant sur ses épaules la porte de la prison où l'on a enfermé son père. Le roi des Philistins est atterré. Armilla, confidente de Dalila, persuade au roi d'intéresser la jalousie de la princesse à connaître le secret de Samson, en lui faisant croire que Samson le réserve pour Tammatée. Samson cède à Dalila. Armilla les écoute et surprend le
secret. Samson est condamné à la cécité ; mais on sait comment il se venge ; il renverse sur les Philistins les colonnes du temple de Dagon.
On se demande, peut-être, où on a pu trouver dans tout cela une place pour Arlequin. Aussi l'at-on introduit à peu près de force dans le drame, sous les traits d'un esclave d'Acab. Je ne reproduis pas ici toutes ses bouffonneries aussi insipides que déplacées; je transcris seulement la scène où il parodie Samson, dont il porte les cheveux en façon de perruque.
Il aperçoit un poulet dinde :
Aïe ! aïe ! quel monstre se présente.
Malepeste! un griffon! cet aspect m'épouvante; Ses griffes et son bec pourraient m'incomraoder. Que dis-tu, Sansonet? Il le faut aborder. Quel qu'en soit le péril, c'est à moi d'en découdre? Par derrière, en poltron? Je ne puis m'y résoudre. Mais il me poche l'œil, si je vais pïir devant. Il est ferme partout... 11 faut le prendre en flanc. Je le tiens. .. Ces cheveux produisent des merveilles Et pourront désormais garantir mes oreilles. Eh bien! te voilà pris, malheureux animal? Tu touches à présent à ton terme fatal; Car enfin aux griffons je ne fais point de grâce, Et je vais, d'un seul coup, t'assommer sur la place. Déchirons-le.. . Ah ! je suis attendri de ses pleurs. Et toujours la pitié régna dans les grands cœurs. Je te garde une place en ma ménagerie. Si pourtant nous allions dans quelque hôtellerie... J'y pourrais retrouver mon appétit perdu. Ce griffon paraît tendre, il est assez dodu.
Allons... Mais dans le temple ils m'attendent. N'importe La raison de la faim est toujours la plus forte. Que j'aurais du plaisir à plumer cet oiseau ! Servez-moi de trophée, agréable fardeau.
(Il met sur ses épaules le dindon et sa batte, à l'Imitation de Samson qui porte son père et les portes de sa prison.)
L'engouement pour Arlequin faisait supporter des lazzis intolérables.
Le style de cette pièce est, en général, mauvais, et d'ailleurs il exprime des sentiments mal placés dans la bouche des personnages que l'auteur fait parler. Cependant, quelques tirades ont une certaine fermeté. Emmanuel , père de Samson , lui reproche de demander à Dieu l'amour de Dalila pour récompense de ses travaux :
Samson, que parlez-vous de prix, de récompense? Quoi! vous taxez déjà la suprême puissance? Quels que soient vos travaux, osez-vous vous flattei Que Dieu daigne sur eux descendre et s'arrêter? Mais que dis-je? Ce fils, qu'un fol amour entraîne, Ne fera nul effort pour briser notre chaîne ! Lui-même, retenu par d'indignes liens, Me verra lâchement expirer dans les miens. Le ciel d'un saint devoir vous ouvre la carrière, Votre erreur en referme aussitôt la barrière. Et loin de résister à de lâches amours, Vos soins jusques au ciel leur cherchent du secours. Le croyez-vous auteur d'une telle faiblesse? Ah ! le caprice seul fait naître la tendresse. Mais le charme imposteur bientôt s'évanouit, Et le même caprice à son tour le détruit.
Cet ouvrage dramatique est revêtu de cette singulière approbation censoriale de Lamotte-Houdard :
« J'ai lu , par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, un manuscrit intitulé Samson, et j'ai cru que le public serait aussi content de la lecture qu'il l'a été de la représentation. »