TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS, DE CHARLES MARENCO
« Toutes vos tragédies, écrivait Silvio Pellico à Marenco, ne seront potnt admises à recevoir, au théâtre, les applaudissements qui leur sont dus; mais toutes auront des lecteurs pour les admirer et, des deux couronnes, celle-ci est la plus désirable (1). *
Une autre fois, il écrivait au même : <r J'ai lu et admiré, pour toutes les beautés qu'il contient, votre Lévite d'ÉpItraïm (2). »
Cette approbation partielle de la tragédie du Lévite nous paraît plus restreinte que l'éloge général. Du reste, personne ne s'est traité plus sévèrement que Marenco lui-même qui, dans sa préface du Lévite, a déclaré qu'il avait traité un sujet impossible, et qu'il ne l'avait traité que par suite d'un défi qu'il s'était porté à lui-même.
11 reste un regret, c'est que tant de beautés admirées par Pellico [aient été prodiguées sur un sujet qu'il fallait écarter de la scène (où l'auteur n'a ja-
(1) Letlre 89, traduite par M. de La Tour.
(2) Lettre 61, traduite par M. de La Tour.
mais eu l'intention de le produire) et presque de la lecture.
Ne pouvant nous résoudre à laisser entièrement inconnue cette œuvre remarquable, nous en traduisons la dernière scène, entre Batuel, qui a donné l'hospitalité au lévite, et le lévite, aux pieds de qui vient mourir sa femme déshonorée.
BATUEL.
« Malheureuse ! Elle revenait à toi. A peine a-t-elle touché le seuil
ABIATA.
« Elle vit encore. 0 ma femme, tu es innocente ; viens dans mes bras. Prends courage, ma Géoraba , prends courage 0 cité infâme ! peuple abominable ! vos vices n'ont aucun frein. Gaba , quelle fureur épouvantable t'a saisie ! Où parle-t-on de pareils forfaits? Mais le sang innocent que tu as
versé demeurera au milieu de toi ; il ne sera pas comme le sang répandu sur la terre et que la poussière recouvre : il a été répandu sur une pierre sans tache et vu de celui qui veut le sang pour le sang ; il dépose contre toi par un irréfragable témoignage. Malédiction sur Gaba !
BATUEL.
« Qu'entends-je ? Quelles flammes sortent de tes yeux? Est-ce l'esprit de Dieu qui descend sur toi? Ah ! si cette terre impie pouvait abriter un seul juste ?
ABUTA.
(Inspiré jusqu'à la fin de la scène.)
« Ecoute, Israël, toi, qui t'oublies toi-même; écoute, peuple abattu, et secoue tes vices coupables. Punis le crime inexpiable ; baigne-toi dans le sang ; fais passer dans l'impie qui t'entoure la terreur qu'il t'inspire. La trompette guerrière a résonné dans la plaine de Maspha ; elle excite au combat de Dan à Bersabée. Entendez-vous sa voix? Accourez, accourez à vos frontières. Anathême au perfide Benjamin ! Peuple de Dieu, lance-lui l'anathème dans ta fureur. Où sont-ils? quel spectacle inouï s'offre à nos
regards! La trompette du lévite a retenti Oui,
sur les épaules des prêtres, je te vois guider les bataillons d'Israël et remplir de majesté le lieu où tu t'arrêtes, arche triomphante du Seigneur. 0 Gaba ! ô Benjamin ! un nuage horrible , qui contient la guerre, s'abaisse sur tes champs! Ils sont là, les forts, les vaillants d'Israël. O glorieux pavillon de Jacob ! je te salue. J'entends les rugissements des lions de Juda. Je crie vengeance, et tout Israël , comme un seul homme, a répété vengeance ! En vain tu t'obstines dans ton péché, Benjamin ; au lieu de s'éloigner ta ruine devient plus imminente. Israël t'a préparé une embûche et toutes les voies de salut te sont fermées. Tourne-toi, regarde! de l'impure Gaba une noire colonne de fumée s'élève ; un feu dévorant te saisit; te voilà réduit eu cendres.
Où Benjamin trouvera-t-il , dans sa fuite, des sentiers assez déserts pour n'y être pas atteints par Jnda?
BATUEL.
« Ah ! terribles accents ! ah ! pourquoi ai-je abandonné ma chère patrie (1) ! Malheureux ! malheureuse Gaba ! Où nous réfugier? Cher hôte, cesse
tes imprécations, cesse de maudire.
ABIATA.
Ici l'auteur change son rliythmc; ce qui suit est lyrique. )
« Malheureuse épouse, sors de ce monde ; descends parmi ceux qui ne meurent plus ; descends à
dernière demeure»
« Pale, pâle, tu es étendue sans vie ; le voile de ton sein est lacéré ; tes beaux cheveux sont épars.
« Sur ton visage vivent encore mille ineffables angoisses qui t'ont conduite à cette fin douloureuse.
« Quelles cruelles pensées dans tes derniers moments ! Ton cœur mourant sentait l'impression de l'opprobre et la trahison de l'amour.
« Misérables fils de Bélial , Dieu avait donc créé pour vous cette pudeur, ces roses , ces lys , tristes ornements d'une aussi malheureuse beauté.
« Et toutes ces grâces aimables devaient être livrées à une cité impie.
« L'infortunée ! A peine aux portes de Gaba , elle
(I) Batuel est né en Éphraïm.
avait senti le froid de la mort clans ses veines. Sans doute, l'ange de la mort avait passe près d'elle et l'avait touchée d'un coup de ses ailes funèbres.
« Pleurez, ô filles d'Israël. Que Silo, qu'Éfrata
retentissent de vos pleurs Mais, que dis-je? la
vierge pudique n'osera te pleurer, et les épouses entendront tes malheurs avec étonnement et rougeur.
«Quelques chants suivront-ils ta mémoire? Te fera-t-on l'aumône d'une larme, aimable fille de Juda?
x Du sang, et non des pleurs.
BATCEL.
« Ah ! sa fureur se ranime ?
ABTATA.
<r Oh ! mes vengeurs ! que faites-vous ? Quelle lamentation s'élève au milieu de vous? Dans la maison de Dieu, quelle catastrophe excite vos pleurs? Pourquoi sacrifiez-vous ces pacifiques victimes? Israël comptait douze fils. Hélas ! une triste guerre a rayé le malheureux Benjamin du nombre de ses enfants. Benjamin n'est plus ; pleure, Israël Mais ma fureur renaît. Pleurer ! non , Israël , il ne faut pas pleurer. Gaba a tué ma Géoraba ! Et tu pleures ! et tu ne te venges pas de Benjamin ! et tu pleures ! Tu as d'infâmes scélérats à punir, et tu pleures ! Ne laisse pas vivre ce germe d'iniquité ; fais tout périr.
BATUEL.
« Mon fils !
ABIATA.
« Chère épouse, reçois mon dernier baiser Et
maintenant je te convie, ma dague fidèle, à une horrible tache. Autant qu'Israël compte de tribus, autant, pour l'extermination de Benjamin , je vais faire de parts de ce triste cadavre ; chaque tribu en recevra un ; je ne lui donnerai pas d'autre nouvelle de cet horrible forfait. Tous s'écrieront
BATUEL.
« Arrête ! »
SAUL
mélodies hébraïques, de lord BYRON.
« Toi, dont îa magie sait évoquer les morts, montre-moi le prophète Samuel. — Samuel sort du tombeau. — Roi, voici le fantôme du prophète !
« La terre s'est ouverte ; le fantôme a paru au sein d'un nuage ; la lumière a changé de couleur en quittant son linceul. La mort habite dans son œil vitreux et fixe ; sa main est flétrie ; ses veines sont desséchées ; son pied osseux glisse et ne marche pas; ses jambes, raccourcies et sans nerfs, montrent leur triste nudité ; sa parole s'échappe sans mouvement et sans haleine , et sort de lui comme les vents sortent de leurs cavernes.
« Saiil l'a vu ; il tombe à terre comme tombe un chêne tout à coup brûlé par un coup de tonnerre.
« Qui trouble mon repos ? qui rappelle les morts ? Est-ce toi, Saul ? Vois ces membres glacés ; ce sont les miens : ainsi seront les tiens demain, après-demain. Avant que demain soit accompli, Saûl, tu me rejoindras, toi et ton fds. Adieu donc, mais pour un jour. Toi , ta race pâle et humiliée , percée de plus d'un trait, vous mêlerez votre poussière à ma poussière, et l'épée que tu portes à ton côté, ta main la
tournera contre ton sein. Tombez donc sans couronne et sans vie, maison de Saiil (1). »
Le texte de la Bible est changé dans plusieurs parties du récit. Quand Saiil voit Samuel, il ne tombe pas comme un chêne ; il se prosterne et l'adore ; c'est une marque de respect et non de terreur. Il n'est troublé que par les paroles prophétiques de Samuel, et c'est alors qu'il veut se laisser mourir de faim. Lord Byron n'a considéré que le pittoresque d'une apparition.