‹ La poésie devant la BibleChapitre 78 sur 120 · COMÉDIE EN TROIS JOURNÉES · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN TROIS JOURNÉES

par PEDRO CALDÉRON DE LA BARCA.

Cette comédie serait mieux appelée les Enfants de David; l'inceste d'Àmnon et de Thamar y figure au premier plan, sujet malheureux que la Bible présente en peu de lignes et sur lequel Caldéron insiste avec maladresse.

Les enfants de David se réjouissent d'une victoire remportée sur les Moabites. Âmnon seul, livré à la mélancolie dans la solitude, fuit la lumière et le commerce des hommes. Le secret de sa tristesse est sa violente passion pour la belle Thamar sa sœur, passion qu'il cache à tout le monde et qu'il voudrait se cacher à lui-même. David vieut s'informer de ce qui pourrait adoucir le chagrin de son fds. Amnon demande que Thamar lui soit envoyée pour lui apprêter ses aliments. Cependant aucun mauvais dessein ne l'anime encore; mais Jonadab, qui n'est pas, comme dans l'Ecriture, un ingénieux ami , mais un valet qui écoute aux portes, un Grazioso (bouffon) chargé de répandre le comique dans l'œuvre de Caldéron , conseille à son maître d'user de violence.

Le crime est dénoncé à David, et les plaintes que Thamar porte devant lui ne manquent pas d'éloquence.

« Montrez-vous, dit-elle à son père, montrez-vous le sang généreux d'Abraham dont l'obéissance leva le couteau sur la tête d'un (Ils innocent. Abraham n'en avait qu'un, vous en avez un grand nombre. Isaac était innocent, Amnon ne l'est pas. Abraham fut le serviteur de Dieu; soyez un autre Abraham, soyez le serviteur de Dieu. Roi , triomphez de vous-même, faites prévaloir la justice sur l'affection ; c'est une plus grande gloire que de mettre un lion en pièces (1). ■>

Mais David ne sait que pardonner ; à peine fait-il une légère réprimande à Amnon; il lui ouvre les bras. Absalon. indigné de l'affront fait à sa sœur et jaloux d'ailleurs de s'établir sur les ruines de son frère aine, dissimule cependant ses projets de vengeance: il invite le roi, il invite Salomon, Adonias, Amnon, a un festin qu'il veut leur offrir à sa maison de campagne. David hésite ; enfin il accepte.

Galdéron transporte la scène dans le domaine d' Absalon, Thamar assiste sous le voile aux préparatifs de la fête, mais garde un profond silence. Une certaine

Teuca, personnage d'invention . esclave éthiopienne, à qui le démon donne le pouvoir de connaître l'avenir, reçoit les princes; elle leur prédit leur sort futur, tout en leur distribuant des fleurs. Cette scène est gracieuse. Teuca donne à Amnon un lys, en l'avertissant que le lys tache lorsqu'on l'écrase; à Salomon une fleur qui figure là couronne d'un roi; Salomon est averti de ses brillantes destinées et des erreurs de sa vieillesse; enfin à Absalon une narcisse, en lui annonçant qu'il sera élevé par les cheveux, ce qu' Absalon entend des avantages que lui donnent parmi le peuple sa belle figure et sa chevelure magnifique.

A cette espèce de pastorale, Caldéron fait sans préparation succéder une scène d'horreur. Amnon est immolé et Absalon décore la table du festin de sa tête sanglante. David se lamente et ordonne qu'on poursuive Absalon.

De la seconde à la troisième journée plusieurs années s'écoulent : l'Ecriture dit quarante ans. Teuca revêt le costume d'une veuve dont les deux fils ont pris querelle ; l'un des deux a tué l'autre et , malgré son amour pour celui qu'elle a perdu, elle donne asile au meurtrier qu'on poursuit jusque chez elle. Le roi, en lui promettant sa protection, s'est condamné luimême; la grâce d' Absalon est comprise dans son jugement. Absalon revient donc au palais de sou père; David veut rester seul avec son fils.

« Tu crois peut-être, Absalon. lui dit-il, que j'ai

voulu rester seul avec toi pour me plaindre à toimême de ta désobéissance; non, tu n'entendras pas de reproches ; ce n'est pas pardonner que d'imprimer la crainte au coupable et de ne rien laisser à ses remords. Mon amour, Absalon , te prépare un traitement tout contraire ; je veux le récompenser du temps que j'ai passé sans te pardonner; ce pardon, sois en certain, je le désirais plus que toi-même. Oh ! que de fois j'ai gémi de ma persistance ; elle était forcée, mon cher Absalon : je t'aurais pardonné des fautes encore plus graves; mais je te retenais dans l'exil pour en prévenir de plus graves encore. Tout le monde t'accusait; je ne te dirai pas les soupçons, les scrupules, les doutes dont on m'accablai!. Ne pense plus qu'à une chose : je vis, je règne. Le sacré diadème est mieux que jamais assis sur mon front ; il fatigue plus

que tu ne penses , tu le sauras

« Mais ce n'est pas dans ce jour qu'il faut parler ainsi. Je n'ai plus aucun doute, plus aucune crainte sur ton obéissance. Soyons amis, Absalon, et soyonsle à l'envi l'un de l'autre; je te le demande les larmes aux yeux, et si la pourpre que je porte, si mes cheveux blancs le permettaient, je te le demanderais humblement prosterné à tes genoux. Maintenant je te demande comme un père, que lu m'obéisses comme un fils ; et pour que lu voies que ta sincérité ne m'est pas suspecte, je ne te demande pas

de réponse, sachant quelle réponse Ui peux nie faire. (1) »

Ce langage est noble cl poétique; cependant il ne touche point Absalon, qui, resté seul, s'écrie : « Que mon père devient caduc! Quelle fausseté ! Il me parle de ses larmes, et je sais qu'il est près de faire Salomon roi. »

Àchitophel le conseiller perfide ne peut que fortifier de pareils sentiments ; il pousse Absalon à la révolte, et quand David, désespéré, s'enfuit dans les montagnes avec Adonias et Salomon, ce même Achitophel, pour ne laisser aucun retour de réconciliation entre le père et le fils, veut qu' Absalon se fasse livrer les concubines de David. La raison d'État le veut ainsi, dit Achitophel. Absalon accepte cette nouvelle souillure. Mais plus tard les conseils d'Ensaï (dans l'Écriture GSmsaï ) sont préférés à ceux d' Achitophel. Le premier obtient dans Israël la place de juge, ambitionnée par le second. « Est-ce là, dit le disgracié , est-ce là ce que je devais attendre de mes services? J'ai des refus pour récompense î Avec quelle force , avec quelle rigueur mon cœur se sent mordre par la vipère de l'envie ? Je reste sans vie et sans haleine ! Le soleil me refuse sa lumière, la terre me

(1) Traduction inédite.

fuit, le vont lui-même nie blesse. Mon cœur demande à sortir de sa place; il abhorre la vie, il cherche la cruelle mort. Oui, cet aspic introduit dans mon sein me dévore. Soyons le ministre de mon propre trépas ; rien à espérer d'Absalon qui me hait, de David que j'abhorre ; le désespoir est ma seule ressource ; que l'air soit mon tombeau, si la terre me le refuse. Puisque vivant je ne suis plus que l'ombre de moimême, que cette ombre après ma mort reste suspendue après une corde. »

On connaît le dénouement, mais on ne s'attendrait peut-être pas à le voir mis en action. Absalon paraît à cheval ; il s'élance pour rallier les siens, son cheval s'emporte , Absalon reste pendu à un chêne, Joab le perce de sa lance et David s'écrie : 0 mon fils Absalon, faut-il que tu meures avant moi !

Certes, ce drame n'est pas l'œuvre d'un homme médiocre. Mais il présente des irrégularités choquantes. Nous avons déjà blâmé le développement donné à l'amour criminel d'Amnon. Comment supporter un bouffon dans un pareil sujet? Comment admettre un valet menteur et intrigant parmi les personnages de la Bible ? Comment tolérer des plaisanteries comme celle-ci : Thamar soupçonne Jonadab d'avoir excité Âmnon au crime, et Jonadabs'excuse en disant : « Je suis un valet, donc un intrigant? du reste, je suis un saint. »

En I66/1, Molière voulut, pour les fêtes de Versailles, faire représenter devant une reine, Espagnole de naissance, l'imitation d'une pièce espagnole de Moreto, Dédain pour dédain. Il imita malheureusement, dans la princesse d'Élide jusqu'au grazioso espagnol, et dans sa comédie historique il plaça des vers comme ceux-ci :

Ton extrême rigueur S'acharne sur mon cœur.

Ah ! Philis, je trépasse ; Daigne me secourir.

En seras-tu plus grasse De m'avoir fait mourir?

Je n'établis aucune comparaison, Molière n'a commis cette faute qu'une fois, sans quoi il serait peutêtre le plus coupable des deux auteurs, car il écrivait pour la cour polie de Louis XIV.

Pour en revenir à Galdéron, quel spectacle dégoûtant que la tête d'Amnon exposée sur un plat, arrosée de son sang !

On a vu aussi sur la scène française un mari servant à sa femme le cœur de son amant. Il s'est trouvé des amateurs de ce spectacle aussi absurde que répugnant ; car, dans la tragédie de de Belloy, Fayel ne cesse pas un seul instant d'aimer et d'estimer son épouse. Rien ne justifie donc cette monstruosité.

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