SATAN
c Je le promets, je le déclare, je m'y engage , je le jure.
ADAM
« Déserteur ! exilé ! rebelle ! perfide !
C'est le cliquetis du style de Sénèque.
On le retrouve aussi dans le prologue, dont Satan est l'unique acteur. Il parle des sentiments des damnés :
« ... . Pœnae et impatiens reus
« Ut stevus hostisardet et summum putat
« Inferre nulli posse quod putat malum
" Miserque non sic esse, quàm solus, dolét. »
« Impatient dos supplices, le condamné nourrit des sentiments cruels, et son plus grand mal est encore de ne pouvoir le communiquer. Il se consolerait plutôt d'être misérable, que de l'être seul. »
Satan se flatte de séduire la femme :
« Fœminae ingénium levé
« Negligere jussa facile, nec cœpti tenax « Variatur ultro, plurimùm indulget sibi, « Majora semper spe superbâ pnecipit « Amatque solùm quo caret. »
« L'esprit de la femme est léger, facile à la désobéissance, peu constant dans ses desseins ; il est variable , il se permet beaucoup de choses ; il envisage, avec un espoir superbe, une plus haute destinée, et ce qui lui est refusé est la seule chose qu'il aime. »
Dans la scène avec Eve , le démon lui prêche le fatalisme :
« Scripta divinâ manu,
« Décréta durant semper et recto suis
« Connexa caussis cuncta vadunt tramite.
« Ratus ordo, séries certa, Dea nécessitas
« Futura cogunt. Si volunt ea vos mori
a Effugere non est. Si negant, decerpere est
« Impunè fructum. . .
« ... Poteris mori
« Certè et renasci in melius. Hsrc lex corporum est. »
« Les décrets tracés par une main divine ne périssent pas; tout est lié à des causes immuables. Un ordre arrêté , un enchaînement certain , une nécessité puissante, font violence à l'avenir. Si elle veut que vous mouriez, la mort est inévitable ; si elle ne le veut pas, vous pouvez sans crainte cueillir ce fruit Sans doute, vous pourrez mourir, mais pour renaître dans un meilleur état : c'est une loi qui gouverne les corps, de marcher toujours vers un sort plus parfait. »
Eve a écouté, et c'est trop. Le serpent devient plus pressant :
« Invidit illud quod latet fructu bonum.
« Proh ! servitus odiosa, famulatus gravis ! »
« On vous envie le bien que vous trouveriez dans ce fruit. 0 l'odieuse servitude ! le triste assujettissement. »
Dans la réplique de Satan , on trouve le principe de l'éternelle tentation des orgueilleux :
« Animée est voluptas scire, res cognoscere « Bonas malasquc, nam raalum non est raalum « Quâ scitur; una hrec mentis est félicitas. »
« La volupté de l'âme , c'est de savoir, de connaître ce qui est bon ou mauvais. Le mal cesse d'être
- t,0 un mal , si on le sait : c'est là le vrai bonheur de l'esprit. »
Enfin, il prononce le mot suprême, mais dans un style qui ne parait pas assez noble :
« Ex homine morsus unus efficiet deam. »
e Femme, mordez ce fruit, et vous serez déesse. >
Eve en vient au désir. Elle jouit déjà de la pomme parla vue, par l'odorat ; puis vient le sophisme :
« Quod siseverus crimini veniam meo
« Non est daturas, haec quoque vocabit nefas,
« Tarn propè fuisse. . .
« Si mou crime ne doit pas être pardonné, ne serace pas moins un crime d'en avoir tant approché ? »
Satan triomphe. Eve a goûté la pomme.
Satan lui dit :
« Scies bonum, scies que, ne dubita. raalum.
« Vous saurez le bien ; vous saurez aussi le mal . n'en doutez pas. »
La plus grande erreur de Grotius, c'est d'avoir donné à Adam, après le mal commis, un désespoir qui va jusqu'à la pensée du suicide. C'est Eve qui le
— M — rassure, qui le raffermit ; enfin l'auteur lui a donné le beau rôle, ce qui forme un contre-sens avec le reste du drame.
Le dénouement de ce drame, on le connaît : Dieu appelle Adam ; celui-ci répond :
« Ecce nudus, obscœnos malè
« Velatus artus, ad forum sistor luum
« Talem creasti.