DE GROTIUS
CINQUIÈME ÉDITION. — LONDRES. I7b2 (1).
Quelques critiques ont cru trouver dans VAdamus cxul, de Grotius, le germe du Paradis perdu, de Milton. S'il eu était ainsi, Grotius aurait bien mal jugé son œuvre ; car il avait prescrit à son frère de la rayer du nombre de ses productions. Mon Adamus cxul, disait-il, est un péché de jeunesse.
Je ne vois, dans la tragédie de Grotius, qu'une
(1) On comprend que des poètes latins, du genre de ceux qu'on appelle poëtœ minores, se sont seuls présentés à mon examen. Fallait-il les admettre? Je me suis décidé pour l'affirmative.
J'aime la langue latine. Là, tous les mots heureux semblent faits pour les vers.
N'est-ce pas dans Virgile et dans Horace que nous avons senti l'harmonie poétique avant de la sentir dans Racine et dans Boileau?
D'ailleurs, le français, nous ne nous souvenons pas de l'avoir acquis. Le latin, nous nous en souvenons On aime toujours ce que l'on acquiert.
J'aime encore le latin, parce que mon père l'aimait, qu'il cultivait les lettres latines avec les Lemaire, les Nicolle, les Planche, les Billecocq, et qu'au milieu de ses travaux nombreux, il ne passait guère un jour sans relire ses poètes latins. Et môme sur le siège de la Cour de cassation, il échangeait des citations avec le savant Lasagny.
Enfin, je dirais volontiers comme Montaigne : « Je m'apperçois que le « latin me pipe par la faveur de sa dignité, au-delà de ce qui lui ap- « partient. »
Je suis donc heureux d'avoir reproduit ici quelques beaux fragments des poèmes de Masénius, de Cowley, de de Thon, de Frichlin, de Frascator, de Grotius, de Duchanan, du père Caussin.
idée que Milton ait pu lui emprunter. Dans X Adamus exuly comme dans le poëme, l'ange raconte à Adam la création. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Grotius interprète les sept jours de la création comme l'a l'ait la science moderne.
« Non illutl una singulis formis opus, « Perfecit hora ; quippè lapsu temporum a Digesta varios ceperunt gradus.
« L'œuvre de Dieu n'a pas revêtu sa forme dans l'espace d'une heure ; c'est dans une suite d'époques que tout s'est réglé par progrès. »
Milton. venu en France vers 1632, a-l-il connu YÂdamus eœul? La chose est possible, puisque Grotius, voyageant aussi en France, avait dans sa jeunesse, en 1601, dédié cet ouvrage au prince de Coudé, qui resta son ami. Dans tous les cas, Milton aurait tué son modèle.
Voici comment Grotius a conçu le plan de sa tragédie :
L'homme a été placé dans le Paradis avec puissance sur le nouvel univers; il a reçu de Dieu la défense de cueillir les fruits de l'arbre qui représente la science du bien et du mal. Satan, pour lui faire violer cet ordre, aborde d'abord l'homme (Adam) avec une feinte amitié. Il s'adresse ensuite, sous la figure du serpent, à la femme, qui se laisse séduire
et fait de L'homme son complice. Tous deux sont chassés du Paradis et dévoués à la mort et à la misère ; mais Dieu les console par l'espérance et par la foi du Messie à venir.
On voit qu'il y a ici quelque chose de trop ; c'est la tentation directe d'Adam par Satan. Le jeune Grotius n'a vu, dans une pareille scène, que les traits brillants qu'il pouvait y semer.