LA POÉSIE & LES POÈTES
DEVANT
PASCAL
Il me souvient qu^un jour, à la lecture de Tune des plus émouvantes pensées de Pascal, un de nos bons professeurs du lycée de Poitiers ( i ) s'écriait tout saisi, enthousiasmé : « Oh ! que je regrette que Pascal n'ait pas été poëte ! Toutefois, supposez une seconde qu'il le fut: ne croiriezvous pas alors, comme moi, qu'il serait le plus grand poëte du monde — avec Homère? La
(i) Ce professeur, docteur ès-lettres, était Victor Faguet : on a de lui une traduction en vers du théâtre complet de Sophocle, un poëme Béatrix, une étude sur Métastase, etc. :
M. Emile Faguet, membre de T Académie française, est le fils de ce très distingué professeur.
France et la Grèce se toucheraient ainsi cœur à cœur »
S'imagine-t-on, en effet, dans le cas où il fût né vraiment poëte-versificateur, les inventions, les créations poétiques d'un Pascal: de cette imagination si vive et si fraîche, que Ton sait, unie à une âme tendre et puissante à l'excès, quelle poésie grandiose eût jailli ! Oui, malheureusement peut'êtrcy Pascal n'a fait que de la prose, quoique — si poète — combien sublime il dut être ; heureusement, devons-nous vite ajouter, la littérature française possède dans les provinciales et surtout dans les pensées les plus magnifiques, les meilleures compensations.
A mes yeux, Lucrèce est le plus original, le plus passionnant, le plus élevé des poètes latins — : et beaucoup sont du même avis ; supposez Pascal poète : ne vous semble-t-il pas qu'il serait notre Lucrèce, à nous Français, mais plus grand encore que Lucrèce ?
Non moins que le poète de Rome, il avait une merveilleuse intelligence des choses physiques et morales, et de plus il joignait — autant que lui.
sinon davantage — à un esprit étincelant et toujours en éveil un cœur fier, noble et ouvert aux pures émotions. Mélancolie, enthousiasme, volonté haute et forte, sensibilité profonde, amour et pitié du pauvre genre humain : ce sont tour-à-tour, chez l'un et chez l'autre, mêmes sentiments, mêmes qualités d'homme et d'écrivain. « Surprenante conformité, dit M. C. Martha, (i) dans une si grande diversité de doctrines ! Lucrèce et Pascal se rapprochent et se rencontrent, si on ose dire, dos à dos. Leur génie voisin, mais tourné en sens opposé, contemple chacun avec de sévères délices la profondeur mystérieuse qui s'ouvre devant lui. L'un place son espérance dans le néant et l'autre dans l'immortalité ; chacun trouve son ivresse dans un infini. Si on oublie leurs principes pour n'écouter que leur passion égale, on est tenté de croire que leurs voix sont à l'unisson. C'est qu'ils sont tous deux à la poursuite du même problème, impatients de le résoudre
(i) Le Poème de Lucrèce, par M. C. Martha, professeur à la Faculté des Lettres de Paris — 2® édition, p. 167.
pour leur propre bonheur, tous deux — par un contraste étrange — cherchant la paix avec une avide fureur, méprisant tout le reste et sans autre désir que la vérité où ils ont placé leur intérêt, leur vie, leur éternité. » Le de naturâ rerum et les Pensas sont deux .poèmes où, dans des condi tions de temps, de mœurs et de religion toutes différentes, on sent frémit la même âme et circuler le même souffle de grande poésie. Mais ici, c'est l'affirmation, la proclamation — après les péripéties du doute — de la foi la plus ardente (peu importe au fond l'objet de cette foi); là, c'est la négation absolue. de toute foi, de toute croyance religieuse: telle est la différence, telle est la portée des inspirations de ces deux génies. N'est-ce point marquer entre eux, du fait même de l'opposition de leurs tendances, un degré bien distinct de sympathie humaine, de force émotionnante et aussi de grandeur ?
Eh bien ! cette poésie, pour laquelle Pascal avait des qualités d'imagination et de sentiment si éminemment propres, non seulement il ne la sentait pas, mais — qui le croirait ? — il la niait
même ou la réduisait à de banales figures, à de simples métaphores : c'est ce que nous déclare Sainte-Beuve (i), à diverses reprises ; c'est ce que Victor Cousin (2) se hâte aussi d'affirmer le plus péremptoirement ; et, à leur suite, voici venir H. Rigault, Vinet, l'abbé Maynard (3) et nombre d'autres critiques ou biographes quelque peu abusés.
Où donc Sainte-Beuve a-t-il vu que Pascal ne sente pas la poésie ? Où a-t-il vu qu'il aille jusqu'à la nier ? Serait-ce dans cette Tensée :
« On ne passe point dans le monde pour se « connaître en vers si l'on n'a mis l'enseigne de « poëte, de mathématicien, etc. Mais les gens « universels ne veulent point d'enseigne, et ne ce mettent guère de différence entre le métier de « poëte et celui de brodeur ».
Pascal ne fait que constater ici la pensée, l'opi-
(i) Port-Royal (3* édition) — t. II, p. 466 ; t. III, p. 103.
(2) Jacqueline Pascal (4* édition), p. 462. Cf. 'Ûomat du même auteur, p. 194.
(3) L*abbé Maynard, cependant, n'ose tout-à-fait affirmer ; il conjecture, il doute...
— lO —
nion des « gens universels », c'est-à-dire de ces honnêtes hommes de son siècle qui — pour être dignes de ce titre — croyaient devoir ne professer aucun des métiers, tout en étant capables de les exercer et d'en être juges. Cet avis, fut-il le sien, et cela pouvait être, il y aurait sottise à le lui reprocher. Evidemment, lorsqu'on porte r « enseigne » de poëte, lorsqu'on affiche le « métier » de poëte, ou — à parler plus clair — lorsqu'on fait de la poésie, non pour elle-même et suivant l'inspiration, mais seulement à cause du profit et de l'argent ou bien à tout propos et par parade (comme c'était l'usage, alors), autant, dirons-nous avec Pascal, autant vaut être brodeur. Après ces termes précis « enseigne » et « métier », on ne saurait se méprendre sur la pensée de Pascal : le métier de poëte et la poésie, c'est deux ! Un poëte même, Boileau^ ne s'est pas contenté du « brodeur » :
Soyez plutôt goujat, si c'est votre métier !
La poésie serait-elle visée, méconnue encore dans cette autre Pensée :
« Le peuple a les opinions très saines, par
(( exemple, i° d'avoir choisi le divertissement et « la chasse plutôt que la poésie. Les demi-savants « s'en moquent, et triomphent à montrer là-dessus « la folie du monde ; mais par une raison qu'ils « ne pénètrent pas, on a raison »
Oui, « on a raison » dans ce cas, parce que chaque catégorie, chaque classe de la société a des plaisirs bien distincts et des distractions spéciales; parce que le « peuple », tout entier aux choses matérielles, ne prend goût d'habitude et ne réussit qu'à ce qui s'en rapproche le plus — comme la « chasse » et le « divertissement ». S'il y a là quelque irrévérence, ce n'est pas contre la poésie, c'est contre les « demi-savants », contre les pédants orgueilleux.
Enfin, la poésie serait-elle dédaignée davantage, voire niée, dans cette Pensée que cite Sainte- Beuve :
« Si la foudre tombait sur les lieux bas, les « poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur « les choses de cette nature manqueraient de « preuves ».
Cette boutade de Pascal contre les poètes qui
emploient de perpétuelles images ou comparaisons de foudre, d'éclair, de tonnerre, etc. : ne prouve — selon toutes vraisemblances — que Tennui et le dégoût que lui inspirait leur fade poésie ; du reste, cela est assez sensible par ce trait : « les poètes... qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature ». Conclure de là que Pascal n'aperçoit, en matière poétique, ni l'analogie sentie, ni l'harmonie devinée, ni Dieu sensible au cœur par la nature, c'est vouloir donner comme à plaisir d'un texte évident une interprétation téméraire, c'est tirer d'une simple brusquerie bien explicable d'étranges et lointaines conséquences, c'est pousser à outrance — sachons l'avouer — le droit de critique.
Eh quoi, vraiment, Pascal n'aurait pas senti la poésie et l'aurait niée, lui qui a jeté çà et là dans les PENSÉES des cris du plus profond sentiment, lui qui a laissé s'échapper du fond de son âme des accents que nul poëte n'a surpassés, lui qui nous émeut par un mot et d'un seul coup nous fait frissonner ! N'est-ce donc pas de la poésie — et de la plus belle et de la plus haute — que ce
sublime gémissement : « le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye » ; que ce cri de si grande fierté : « l'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant » ; que ce tableau d'un lugubre inouï : « le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais »...; que ce magnifique mouvement d'enthousiasme, au souvenir d'Archimède : « Oh ! qu'il a éclaté aux esprits ! » et mille autres jets d'idée, élans de cœur et splendides vivacités de langage ?
C'est ici, dirons-nous avec Ernest Havet, « c'est ici qu'il faut rappeler encore l'étonnant dialogue du Mystère de Jésus : « Je pensais à toi dans mon « agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour « toi... Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang « de mon humanité sans que tu donnes des lar- « mes?... Les médecins ne te guériront pas, car « tu mourras à la fin. Mais c'est moi qui guéris « et rends le corps immortel ».., Et tout le reste. . . Où sommes-nous ? Qu'entendons-nous ? Que sont devenus les seize cents ans qui séparent cet
homme du Calvaire ? La Passion lui est présente, le regard de Jésus est attaché sur lui, sa bouche divine laisse tomber pour lui une parole plaintive à la fois et consolante, où la paix du ciel se sent dans l'amertume de la mort. C'est un élan de l'imagination, c'est un ébranlement de Tânie qui serait le dernier effort de la poésie, s'il n'était le ravissement de la foi. Veut-on voir, après la poésie du Calvaire, celle de l'Ancien Testament ? Parmi les traductions que Pascal avait faites de divers passages des prophètes, pour servir à son Apologétique, nous en trouvons une qui est un chetd'œuvre, et où a passé toute l'inspiration du texte, le plus magnifique peut-être des textes des livres saints ; c'est celle du Chapitre XLIL d'Isaïe : « Ecoutez, peuples éloignés, etc. ». C'est l'original de la seconde partie de la prophétie de Joad, dans l'Athalie de Racine, et Racine même ne l'a pas égalé. On admire dans la traduction de Pascal la largeur de la phrase, la plénitude de l'expression, la liberté des mouvements ; cela est beau en français sans cesser d'être biblique ; il pense et sent avec le prophète ; il n'a pu méditer ces can-
tiques sans en être enflammé. Il n'en faut pas plus pour montrer combien ce grand esprit avait le sentiment de la poésie, quoique Voltaire et Condorcet l'aient tancé d'un ton fort dur sur son manque de goût. Mais qu'il y a loin de Voltaire à Isaïe ! « (i)
Non, certes, il n'en faut pas plus pour montrer que, loin de nier ou de méconnaître la poésie, Pascal la sentait profondément, si profondément qu'il en avait en lui-même la source vive — aussi vive qu'abondante. Où peut-on voir, en eôet, une poésie d'un caractère plus pur, plus élevé, plus saisissant, que cette poésie qui déborde, presque à chaque page, dans les Pensées} La poésie de Tâme, telle par exemple qu'il la trouvait dans la Bible, voilà la seule que Pascal comprît, la seule qu'il pût sentir, goûter et admettre.
Quant à celle qui résulte de sons plus ou moins harmonieux et de couleurs plus ou moins brillantes, c'est-à-dire celle-là même qui avait cours
(i) E. Havet. Edition des Pensas, t. I, p. xxxviii de l'Introduction.
au commencement du xvii* siècle et qu'il connut, il l'appréciait au juste, en savait la portée et au besoin la définissait de la meilleure &çon.
Ecoutez :
« On ne sait pas en quoi consiste l'agrément « qui est l'objet de la poésie ; on ne sait ce que (( c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter, « et à faute de cette connaissance, on a inventé « de certains termes bizarres :
« sîàle (Tor, merveille de nos jours , fatal , etc. : « et on appelle ce jargon beauté poétique... Ce « modèle-là consiste à dire de petites choses avec (( de grands mots. » (i)
Pascal compare, ensuite, avec une piquante ironie les sonnets qui n'ont pour eux qu'une vaine parure à des « reines de village ». Combien y avait-il alors de ces sonnets ! Combien en a-t-on produit depuis cette époque !
Et c'est précisément de cette allusion maligne, de ces traits si bien appliqués, que Victor Cousin a pris texte — de son côté — pour soutenir que
(i) P. Faugère. Edition des Pensas, t. I. p. 256.
Pascal avait voulu faire fi de la poésie et la réduire toute à des figures. La prétention est singulière ! Mais, à ce compte, Molière ne traita guère la poésie d'une sorte moins impertinente, lorsqu'il dit :
Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n*est que jeu de mots, qu'affectation pure.
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Et à Molière et à Pascal il faut joindre ici Boileau lui-même, le législateur du Parnasse en personne, qui — se moquant des rimes faciles et des métaphores des poètes de son temps — disait qu'à leur école il aurait vite appris à coudre ensemble des mots :
Si je louais Philis, en miracles féconde.
Je trouverais bientôt à nulle autre seconde.
Si je voulais vanter un objet non pareil , Je mettrais à l'instant plus beau que le soleil. Enfin, parlant toujours di" astres et de merveilles ^ De chefs-d'œuvre des deux, de beautés sans pareilles, Avec tous ces beaux mots souvent mis au hasard, Je pourrais aisément, sans génie et sans art. Et transposant cent fois et le nom et le verbe, Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe...
|; En tel cas, Pascal a fait — autant que Molière
et Boileau, j'ajoute avant eux — œuvre de bon
sens et montre de bon goût. Il ne s'est point
laissé prendre aux apparences ; les vers ne sont pas
toujours de la poésie, et les vers qu'il avait en
vue encore moins que tous autres. Il n'avait
garde de s'y méprendre malgré l'engouement
général, et s'il réduisait, comme l'assure Victor
Cousin, toute la poésie à des figures, c'était —
entendons-nous ! — toute la poésie de l'époque,
toute cette triste poésie conspuée tout-à-l'heure et
par Molière et par Boileau (i). Il ne la réduisait
d'ailleurs, que là où elle se réduisait elle-même :
aussi se refuse-t-il à la décorer du nom de poésie,
il lui inflige le vocable de « jargon poétique »;
Cette distinction est d'une parfaite clarté, et il
ri
(i) Sainte-Beuve en a convenu dans ce passage des Causeries du lundi (t. VI, p. 407), qui nous paraît un correctif à SCS jugements trop absolus : « Pascal s'était moqué de la poésie et de ces oripeaux convenus, siècle d'or, merveille de nos
:}' jours, fatal laurier y bel astre ; et on appelle ce jargon, disait-il,
beauté poétique! Il s'agissait pour Boileau de rendre désormais la poésie respectable (elle ne l'était donc pas !) aux Pas-
;!* cals eux-mêmes, et de n'y rien souffrir qu'un bon jugement
réprouvât. »
y a lieu d'être surpris que Victor Cousin n'ait pu ou plutôt n'ait voulu l'apercevoir. Est-cç, de sà part, caprice systématique ou imprudence de plume ? On doit le remarquer, en effet : la distinction, ainsi posée, dressée entre la poésie et le .« jargon poétique », aurait dû d'autant mieux lui apparaître que Pascal lui-même avait pris soin de dire — avec une incomparable netteté — à quel critérium on reconnait la vraie poésie. La règle, aussi précise que juste, sera facile à déduire :
Il faut avant tout que la poésie se conforme à « ce modèle naturel o rappelé plus haut, c'est-àdire que les expressions dont se sert le poëte ne jurent pas avec les idées qu'elles nous représentent et ne les exagèrent point outre mesure, mais qu'il y ait entre elles exacte correspondance et corrélation réelle, effective, c'est-à-dire encore que la poésie doit toujours être fidèle à ce modèle d'agrément et de beauté — suivant les termes si justes, si précis de Pascal — qui consiste en un certain rapport entre notre nature^ faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît (i). Y a-t-il, vrai-
Ci) P. Faugère. Edition des Pensées, 1. 1. p. 255.
ment, une poétique plus simple et meilleure que celle-là ?
Mais, au commencement du xvii® siècle, parmi la grande foule des poètes ou prétendus tels, lequel donc (hors deux ou trois exceptions), lequel s'avisait de suivre ce « modèle naturel, ce modèle d'agrément et de beauté ? » On préférait de toutes parts — et c'est Boileau, et c'est Molière, et c'est Pascal même, qui le constatent d'un commun accord — on préférait presque unanimement dire de petites choses avec de grands mots, exprimer les sentiments les plus communs dans le langage le plus grandiose, en un mot faire du jargon.
Je me permets de le demander : Pascal aurait-il pu — lui, dont l'esprit était si net dans ses conceptions et si géométrique ou du moins si logique dans les formes du parler — je n'ose dire sentir, mais admettre seulement un tel genre de beauté poétique? Ce serait méconnaître, n'est-ce pas, le goût littéraire le plus pur que d'en douter.
Enfin, dernière et décisive preuve de l'existence chez Pascal du sentiment de la poésie, et là on
peut défier qui que ce soit, poëte ou critique, de nier avec justice qu'il sente, goûte, connaisse enfin la poésie, celui qui en fixe de cette sorte — avec tant d'exactitude — la loi et la règle :
« // faut de V agréable et du réel ; mais il faut que « cet agréable soit lui-même pris du vrai. » (i)
Serait-ce un esprit dédaigneux de la poésie et insensible à ses charmes qui pourrait en marquer ainsi, avant toute prosodie française, le principe et Tessence ? Serait-ce un homme d'un cœur rebelle à toute poésie qui pourrait d'une manière aussi sûre, aussi lumineuse, en définir même l'objet ?
Cependant — hâtons-nous de le constater — lorsque Pascal traçait ce précepte de vraie et grande poésie, déjà des chefs-d'œuvre, conformes à ce précepte même, avaient paru ou étaient sur le point de paraître.
Corneille, ouvrant la voie, produit coup sur coup Le Cidy Horace, Cinna, Polyeucte, Nicomède : dans ces tragédies sublimes, on voit briller sous quelques-unes de ses formes la pure beauté poé-
(i) P. Faugère. Edition des Pensées, 1. 1. p. 247.
tique exposée, réclamée par Pascal. Et bientôt Molière, Boileau, La Fontaine, Racine enfin allaient donner leurs œuvres immortelles, où Pascal — on TafErmera sans crainte — aurait eu le bonheur de voir (s'il avait survécu quelque temps encore) se réaliser tout entier son idéal en poésie. Oh ! certes, le génie de Pascal n'eût renié ou méconnu le génie de Racine, le génie de La Fontaine, le génie de Boileau, le génie de Molière, comme il n'a pu méconnaître ou renier le génie mênie de Corneille : aussi, bien téméraire serait — à notre avis — celui qui douterait de l'admiration tant sincère que profonde qu'il aurait eue pour Andromaque et AthaliCy pour le Misantrope et le Tartufe^ pour nombre de Fables, pour certaines Satires ou Epîtres et le Lutrin,..
Peut-être lui a-t-il été permis de connaître et d'apprécier Molière qui, grâce à V Etourdi (1653) et au Dépit amoureux (1656), commençait à percer vers l'époque de sa grande conversion. Mais les deux comédies que nous venons de citer n'ont pas à elles seules, malgré leur réel mérite, assez de qualités d'ensemble pour avoir forcé l'attention
publique, rendu d'emblée retentissant, illustre, le nom de Molière et satisfait absolument un esthéticien des plus délicats. D'ailleurs, les premières représentations de ces pièces ayant eu lieu soit dans le Lyonnais, soit dans le Languedoc (i), il fut impossible à Pascal, éloigné de ces provinces, de les connaître autrement que par ouï-dire ou par lecture (2) : nous savons, de reste, qu'il n'était guère disposé à recueillir, à accepter plus ou moins à l'aveugle les jugements d'autrui et qu'il ne lisait presque plus [exception faite pour la
(i) UEtourdi fut représenté pour la première fois à Lyon en 1653 et le Dépit amoureux à Béziers en 1656 : or, Pascal n'alla de sa vie, que nous sachions, ni dans Tune ni dans l'autre de ces villes. 11 est vrai que Molière joua, à Paris même, V Etourdi le 3 novembre 1658, puis le Dépit amoureux en décembre de la même année — et chaque fois avec un grand succès. Mais, à cette date, Pascal était retiré du monde, et il n'eut jamais consenti alors à mettre les pieds dans un théâtre, surtout pour des comédies censées plus ou moins folichonnes.
(2) La publication de ces deux comédies n'eut lieu qu'en 1663, du moins pour le Dépit amoureux ; iX est probable qu'une contrefaçon de VEtourdi parut dès 1658. Mais qu'importait, manuscrite ou imprimée, leur circulation à cette époque-là I Pascal les aurait-il lues ?
Bible] au moment où ces pièces purent circuler d'une manière ou d'autre dans le public.
Les autres œuvres de Molière jusqu'en 1662 — si l'on excepte les Précieuses Ridicules, écrites du reste en prose — n'offrent rien de plus remarquable que celles-là. Son premier chef-d'œuvre en vers, L Ecole des femmes, date précisément de la mort de Pascal ; il fut représenté quatre mois après, le 26 décembre 1662. Deux ans de plus, et le Tartufe, ce frère immortel de l'immortel Escobar, allait doter la scène française d'une de ses plus grandes splendeurs.
Pour cette œuvre si belle, digne pendant des ^Provinciales et par la moralité et par les qualités littéraires, personne ne pourra douter, ne doutera qu'elle eût emporté l'admiration de Pascal ; bien plus, il est certain qu'elle l'aurait réjoui et charmé !
Son entière approbation n'était-elle pas donnée d'avance, ici, puisqu'il avait dit : « il y a des matières qu'il faut mépriser et qui méritent d'être jouées et moquées » (i). Et quand ces « matières »
(i) ne Provinciale.
sont « jouées et moquées » comme elles le sont dans Tartufe, avec une poignante énergie de sentiments, dans un langage d'une appropriation merveilleuse au sujet, à Taide d'une poésie si grande parce qu'elle est toute naturelle, toute franche, toute vive, pleine d'une noble indignation et par là infiniment émouvante, quel est celui — doué d'un esprit juste et franc — qui resterait froid, insensible à de telles choses exprimées de telle façon ? Fut-il jamais quelqu'un, peut-on affirmer, mieux prédisposé qu'eût été Pascal pour comprendre comme pour goûter les beautés de toutes sortes, même les beautés purement poétiques, du chef-d'œuvre de Molière. Quel plaisir, quelle satisfaction intime et toute personnelle il aurait éprouvés, sinon à la représentation (qu'il se serait interdite, c'est à croire), du moins à la lecture de ce Tartufe I Ne se serait-il pas flatté d'avoir, en même temps qu'un égal en pensée et en talent, un digne successeur dans sa terrible lutte, dans sa guerre à mort contre les pires Tartufes — vous avez nommé les Jésuites, ces hideux suppôts de l'hypocrisie, de l'immoralité.
de la plus insidieuse et aussi de la plus ignoble des dominations ?
A coup sûr, l'auteur des Provinciales n'aurait pu qu'être pleinement satisfait de voir qu'en somme rien n'était changé, rien modifié — l'échelle des progressions mise à part — dans son grand projet de moralisation publique. S'il y avait quelque diflérence, d'un côté et d'autre, elle consistait peut-être dans la scène ou plutôt dans le décor seul...
Mais, à bien considérer, les Provinciales ne sont-elles pas elles-mêmes de vraies comédies ? C'est l'avis d'un bon juge, de l'auteur des Plaideursy de Racine (i) en personne ; c'est également l'avis de plusieurs critiques éminents (2). Si l'on rapproche, en effet, ces « comédies » de Pascal de la comédie de Molière, on sera frappé de l'affinité des idées ou des théories, de la ressemblance des principaux personnages, de la similitude dans l'emploi du comique et enfin — puisqu'il s'agit
(i) Voir la seconde lettre contre Tort-Royal. (2) Villemain, Sainte-Beuve, etc.
avant tout d'une question d'art — de la parenté, pour ainsi dire, de la poésie de l'un avec la prose de l'autre. En examinant des deux côtés ce que j'appellerai la physionomie du style, vous reconnaîtrez aussitôt plusieurs traits qui leur sont communs : Ici et là se trouvent, par exemple, une simplicité nerveuse, une parfaite justesse, de la rapidité, du* mouvement, de la chaleur, des éclairs.
Ces qualités, qui étaient les siennes mêmes, n'auraient pu qu'agréer à Pascal et l'eussent porté sans doute à estimer — comme elle vaut — la vraie, la saine poésie de Molière. Dans cette poésie, assurément, il aurait apprécié et aimé « l'ampleur du jet, l'ondoiement des contours et la flamme, les mâles appas » (i).
Il convient d'insister sur ce point essentiel : le « précieux » que Pascal tenait en horreur, le « guindé » qu'il dédaignait tant, le « bizarre » qui lui répugnait si fort, rien de tout cela n'altère
(i^ Ces expressions sont de Sainte-Beuve lui-même : voir Port-Royal, t. III, p. 300.
la beauté du Tartufe — pas plus que cela n'atteint, du reste, les comédies qui l'ont suivi ou même précédé. Après les Précieuses Ridicules, la première pièce de Molière dont Paris — ce foyer des Précieuses — eut la primeur, de pareilles taches n'étaient à craindre d'un homme doué d'un instinct si sûr et d'un ferme bon sens. A cet égard encore, Pascal et Molière se rencontrent de piano et marchent ensemble : ils ont la même rhétorique, au moins quant au naturel — selon la judicieuse remarque de Sainte-Beuve (i).
Est-il téméraire de penser qu'en cet ordre de choses, où était intéressé l'avenir de notre langue, ces deux génies de caractère si primesautier se soient compris et applaudis mutuellement, à leur insu sans doute : celui-ci en étudiant les Promn-ciales dont il devait tirer parti, celui-là en apprenant le succès des Précieuses Ridicules et peutêtre (par grande exception, alors !) en osant les lire — car il n'y a de l'un à l'autre de ces
(i) Port "Kpyaly t. III, p. 460.
ouvrages, ne l'oublions pas, qu'un intervalle de deux ans et demi (i).
J'irai jusqu'à présumer, ce qui paraîtra dès l'abord un comble, que Pascal a connu ou plutôt entrevu Molière dès 1652 et qu'il a assisté, vers cette époque, à quelques représentations de ses premiers essais, tels que Le Docteur amoureux, La jalousie du Barbouillé, Le Médecin volant y etc. Peut -être même lui fut-il donné, alors, d'être témoin des ébauches plus ou moins réussies que Molière dut tracer — suivant son habitude — de quelques-unes de ses belles comédies à venir.
Nous allons chercher à établir, ci-après, le fait, le semblant de fait ainsi indiqué.
(i) La dix-huitième et dernière Provinciale est datée du 24 mars 1657'; la première représentation des Précieuses eut lieu le 18 novembre 1659, la seconde 14 jours après et avec le même éclat — comme l'atteste Loret :
« Pour moi, j'y portai trente sous ; « Mais, oyant leurs fines paroles, « J'en ris pour plus de dix pistoles ».
(Lettre du 6 décemb. 1659) Les Précieuses Ridicules parurent en librairie dès le 20 janvier 1660.
Lors de la Fronde, on le sait, la Cour fit plu- L sieurs séjours à Poitiers : le dernier, qui fut le
plus long, dura plus de trois mois — du 31 octobre 165 1 au 3 février 1652. Pendant ce temps, \ les plaisirs et les distractions de toutes sortes ne
manquèrent point au jeune Louis XIV, non plus qu'à sa mère Anne d'Autriche belle encore (ardente même, dit-on) malgré ses cinquante ans, et la Gas^ette de Renaudot, exactement renseignée (i), informait le public que « le roi continuait de prendre ses divertissements au manège et au bal, comme la reine ses dévotions ». Le fameux Mazarin, lui, se trouvait de nouveau en exil ; mais rappelé par la Reine et lui-même impatient de ressaisir le pouvoir qui lui semblait à point — vu les divisions jetées, entretenues au camp des rebelles — il rentra en France, vit cette fois se rallier à lui nombre de grands seigneurs et généraux, guerroya avec eux çà et là, puis arriva
(i) Numéro du ler janvier 1652. —Renaudot devait être d'autant mieux « renseigné », en ce cas, qu'il était poitevin et avait sans doute dans son pays quelques correspondants.
enfin à Poitiers le 28 janvier 1652 (i). Grande joie à la Cour ! Le roi vint à sa rencontre aux portes de la ville, la reine-mère l'attendit à sa propre fenêtre — rapporte-t-on — deux heures durant, toute joyeuse et émue... Dix jours de fêtes, de grandes fêtes, suffirent à peine à Tépanchement de tant de bonheur.
Pour parfaire au mieux ces réjouissances, le théâtre n'était-il pas — comme toujours — presque indispensa:ble ? D'ailleurs, par suite des événements, la foule étant énorme à Poitiers, où abondait déjà la gent écolière, il y avait là pour une troupe un infaillible élément de succès. Il paraît certain qu'une occasion si favorable ne fut point manquée et que des pièces, farces ou comédies, durent être jouées soit en ville, soit à la Cour. Dans ce cas, le choix ne pouvait mieux tomber que sur y Illustre Théâtre, c'est-à-dire sur la troupe même de Molière : le grand comique était déjà fort réputé dans les provinces, mais il avait en outre
(i) Le 28 janvier, d'après M™® de Motteville ; le 27, suivant le cardinal de Retz.
— grâce aux fonctions de son père auprès du roi
— des attaches, des protections puissantes.
Aussi, un de nos érudits les plus ingénieux (i)
affirme sans la moindre hésitation qu' « à la fin de Tannée 1 631 le jeune directeur conduisit ses camarades à Poitiers » ; de son côté, un savant plus autorisé encore (2) croit qu' « il n'est pas invraisemblable, en effet, que la troupe des Béjart {aliàs de Molière) ait prêté son concours à ces grandes fêtes » de Poitiers. Nous ne saurions mieux faire, à ce point de vue, que d'adopter la thèse de ces maîtres écrivains de notre histoire littéraire — d'autant plus, ajouterons-nous aux motifs développés déjà, qu'on ne pourrait guère s'expliquer sans cette version si fortement assise, sans cette quasi-certitude d'un séjour de Molière en Poitou, l'introduction du patois poitevin dans quelques unes de ses comédies, par exemple dans le Don Juan.
A cette époque-là, précisément, il est très pos-
(i) Ed. Fournier : Le roman de Molière, p. 54.
(2) Loiseleur : Les points obscurs de la vie de O^olikrey p. 1 50.
sible, très probable même, que Pascal se trouvait à Poitiers.
Voici comment et à quelle occasion :
« M. le duc de Roannez (gouverneur du Poitou), rapporte Marguerite Périer (i), avait fait connaissance — je ne sais pas bien à quel âge — avec M. Pascal qui était son voisin. Il goûta fort son esprit, et le mena une ou deux fois en poitou AVEC lui, ne pouvant se passer de le voir ». Cette liaison, qui devint vite de l'intimité, ne se seraitelle pas formée sans doute, puis agrandie et fortifiée, pendant les deux ans — moins trois mois — que Pascal a passés sans interruption à Paris, d'abord seul avec sa sœur Jacqueline depuis la fin de l'été de 1647 jusqu'au printemps de 1648, puis avec son père et toute sa famille de mai 1648 à mai 1649 ? Il avait alors, lui, environ 23 ans ; le duc en avait 18 ou à peu près: deux âges qui se touchent et où la sympathie est si naturelle, si facile, surtout lorsque le cœur et l'esprit ont
(i) Faugère : Pensas, fragments et lettres de Pascal, 1. 1, p. 381.
encore leur grâce, leur fraîcheur, leur vivacité. Notez de plus que Pascal était déjà célèbre, qu'il cherchait — en tant que malade ou convalescent — des dérivatifs, des distractions de toutes sortes, qu'il avait de soi-même et par sa famille les meilleures relations, qu^l commençait enfin à se répandre dans le monde. Aucun autre moment de sa vie, comme aucun autre moment de la vie du duc, ne paraît plus propice sous tous les rapports à la naissance, au développement de cette belle amitié.
Mais, au mois de mai 1649, Etienne Pascal eriimena avec lui son fils et sa fille Jacqueline en Auvergne, berceau de la famille. Ce voyage se prolongea, du moins pour Jacqueline et son père, jusqu'en novembre 1650.
Le retour à Paris réservait à Biaise Pascal un coup terrible : le 24 septembre suivant, son père était enlevé à sa tendresse et à son respect. Jamais chef de famille n'eut plus que celui-là de soins, de dévouement pour les siens — surtout pour un fils ! C'est dire combien cette perte dut être pénible à Pascal, au moins dès l'abord : on aime
à croire que l'enthousiaste et profonde affection du duc de Roannez en allégea un peu le poids au cœur d'un ami si éprouvé.
Nous avons constaté précédemment que Pascal était à son début dans le commerce du monde.
Y i-t-il un chagrin, voire extrême — se permettra-t-on de demander ici — qui résiste longtemps, chez un jeune homme vif, impétueux, aux premières douceurs, aux délices, aux enivrements de cette vie mondaine ? Or, il est inutile d'insister sur le caractère ardent, « bouillant » même, de Pascal... Par-dessus tout, la religion offre à quiconque veut ou sait l'accueillir, le baume consolateur par excellence : la piélé de Pascal, toute humaine et traitable depuis un certain temps, ne le repoussa point ; au contraire, dirigée par de « grands » et « saints » (i) personnages, elle en reconnut l'efficacité et se l'appliqua dans une assez bonne mesure.
La longue lettre, subtile et raisonneuse — sur
(i) Ces termes sont employés par Pascal lui-même dans la lettre à M. et M°^e Périer sur la mort de son père.
laquelle s'appuie notre dernière assertion — fut écrite par Pascal vingt-quatre jours seulement après la mort de son père, à sa sœur Gilberte et à son beau-frère Florin Périer : elle est expédiée de Paris et a pour date le 17 octobre 163 1. Vers ce temps ou peu auparavant, le duc de Roannez avait séjourné lui-même à Paris ; il venait d'assister, avec les ducs et pairs, aux grandes cérémonies de la majorité de Louis XIV (i). Mais il ne tarda guère à partir pour le Poitou dont il était le gouverneur, et là, — à la tête de la noblesse convoquée de toutes parts — il reçut solennellement le roi, le 3 1 octobre, dans la ville de Poitiers. Avant ce départ, toutefois, le duc aura engagé Pascal à s'éloigner avec lui d'une cité où la guerre civile avait troublé, rompu sans doute toutes relations entre beaux esprits ou savants. Prétextant des motifs d'amitié, l'encourageant à se distraire de son deuil, à donner du repos à son esprit, à ranimer ses forces par le
(i) Mémoires de M'^e de Motteville, édition F. Riaux : t. III, p. 428.
mouvement et Tair, peut-être lui fit-il promettre — à défaut d'un déplacement immédiat — d'aller le rejoindre tôt ou tard dans son gouvernement.
Qui sait si Pascal, après les embarras de la succession de son père, après les difficultés survenues entre Jacqueline et lui, ne sentit pas — une fois libre ! — le besoin et comme une nécessité d'oublier, de s'étourdir, si l'on veut, de faire enfin une diversion violente à tous les ennuis, aux tracas multipliés qui l'avaient assailli ? Et n'eut-il pas, ainsi que tant d'autres, l'impérieux désir d'échapper (si peu que ce fût) au lieu qui lui rappelait tant de peines, tant de souflrances !
Donc, un voyage, tel que celui dont nous parlons, offre à tous égards les plus irrésistibles vraisemblances. Il n'y a pas de doute, pour nous, que Pascal l'ait mis de la sorte à exécution : parti de Paris vers le 5 ou 6 janvier 1652, dès que sa sœur est entrée à Port-Royal, il arrive le 14 ou le 13 à Poitiers, il devient l'hôte impatiemment attendu du duc de Roannez, il assiste aux fêtes et aux divertissements de la Cour, il se promène en voiture ou à cheval, il joue, il passe de plaisantes
soirées, il va surtout aux comédies de Molière... Deux grands mois ainsi écoulés, Pascal revient à Paris — fortifié et dispos ; puis, plein d'idées d'avenir et de gloire, il déploie une dévorante activité, partage son temps entre le travail et le plaisir, se répand de tous côtés^ un peu dans le monde des ruelles, beaucoup dans le monde des savants. Le voilà même qui fait des conférences publiques, comme en témoigne Loret, aux premiers jours d'avril :
« Je me rencontrai l'autre jour Dedans le petit Luxembour, Auquel beau lieu, que Dieu bénie.
Se trouva grande compagnie Tant duchesses que cordons-bleus.
Pour voir les effets merveilleux D'un ouvrage d'arithmétique Autrement de Mathématique, Où, par un secret sans égal.
Son rare auteur, nommé Pascal, Fit voir une spéculative Si claire et si persuasive Touchant le calcul et le jet Qu'on admira son grand projet.
« Il fit encor, sur des fontaines.
Des démonstrations si pleines D'esprit et de subtilité Que Ton vit bien, en vérité.
Qu'un très beau génie il possède, Et l'on le traita d'Archimède » (i)
En somme, à défaut de preuve positive, on ne saurait affirmer absolument le séjour de Pascal à Poitiers, en janvier 1652 ; si ce n'est là qu'une conjecture, elle est fondée à merveille sous tous les rapports : où mieux placer, dans la vie de Pascal, l'un de ces voyages en Poitou mentionnés par sa nièce Marguerite Périer ?
Dans tous les cas, étant admis (au gré de la critique) que ce voyage reste un problème, étant admis — qui plus est — que Molière ait été personnellement inconnu à Pascal, il nous suffira d'établir comme une vérité sans conteste que l'auteur des Provinciales avait trop de conformité de goûts, de sentiments, de pensées mêmes avec l'auteur du Tartufe pour ne pas apprécier hautement
(i) La OKw^e hiîtoriqut^ par J. Loret : édition Livet, t. I, p. 232.
— si tant est qu'il Tait vue éclore et s'il lui eut été donné de la voir dans toute son ampleur — pour ne pas apprécier, disons-nous, pour ne pas aimer et admirer la mâle poésie du plus grand des poètes comiques.
L'ombre qui nous a voilé les relations personnelles ou simplement littéraires des deuxéminents vengeurs de la morale et de notre langue, va disparaître comme à souhait, laissant cette fois à découvert et presque face à face Pascal et Corneille
— Pascal, le créateur de l'éloquence française — Corneille, le créateur de notre poésie tragique.
La rencontre de ces deux génies fut toute fortuite : elle est due, non à l'attraction réciproque de leur nature, non à la similitude des idées et des goûts, mais au hasard seul de la vie. Entre eux, il est vrai, n'y avait-il pas, outre une grande différence d'âge, la différence plus grande encore des travaux et des préoccupations ? Mais tout cela a-t-il pu empêcher Pascal, suivant l'opinion de plusieurs critiques, d'estimer à leur prix les vers de Corneille, d'en profiter même, de s'y plaire, de les applaudir ?
L'éclatant succès du Cidy on le sait, suscita tant d'envies, tant de haines jalouses, que Corneille — pour éviter l'orage qui le menaçait de toutes parts — se rendit bientôt de Paris à Rouen, demeure de sa famille et son propre berceau natal : il y resta dix ans de suite, presque sans interruption, de 1637 à 1647. Ce fut là sa grande période de création, de plein génie, de gloire pure et splendide. Coup sur coup, alors, naquirent Cinna, Horace, Tolyéuctây puis Le Menteur, puis Pompée^ puis Rodogune — tout un théâtre vraiment héroïque, sublime, pris en quelque sorte (exceptez Le S^enteur f) à l'un des âges d'or de l'humanité.
Lorsque, après trois ans de séjour en province et la tempête déjà loin, l'illustre poëte fut ressaisi par la plus superbe de ses inspirations — fort d'un repos vivifiant, surexcité aussi sans doute au souvenir de la lutte — lorsqu'il allait produire, enfanter, presque dans une seule gestation de son puissant esprit, et Cinna, et Horace, et Polyeucie, une grande famille, une famille digne de ces héros, dut venir de Paris à Rouen, comme Corneille lui-même : elle était composée du pré-
sident Pascal récemment nommé intendant de Normandie, de ses deux filles Gilberte et Jacqueline, de son fils Biaise à peine âgé de 17 ans et déjà mathématicien renommé.
De M. Corneille, « avocat du Roi aux sièges généraux de l'Amirauté et des Eaux et Forêts », à M. Pascal, « commissaire-intendant du Roi pour les tailles et pour les étapes et subsistance des troupes », c'est-à-dire de haut fonctionnaire à haut fonctionnaire, les rapprochements, les relations durent être très faciles, peut-être même obligées ; la distinction et l'égale honorabilité des ' deux maisons, s'ajoutant à cela, aidèrent d'une façon parfaite, décisive, à la fréquence des rapports ; rien, surtout — ce semble — ne put mieux resserrer encore cette liaison de familles que la liaison si douce de ces adolescentes, de ces jeunes filles qui se plurent sans doute et s'aimèrent à première vue, Berthe Corneille (i), Jac-
(i) Sœur de Pierre et de Thomas Corneille, elle épousa M. Le Bovier de Fontenelle et devint mère en 1657 ^^ ^ Fontenelle si fameux par sa science, par son esprit et par sa longévité.
queline et Gilberte Pascal, toutes trois belles, charmantes, spirituelles, enjouées, pleines de cœur et de raison.
En dehors ou plutôt au-dessus de ces raisons de sympathie et d'union, il paraît certain que c'est la poésie, « cette sirène de paix et d'amour dont la main unit ses fidèles par une chaîne de fleurs », qui créa d'abord le principe et détermina l'heureux développement de l'amitié sitôt faite entre les Corneille et les Pascal. Il sera facile de le montrer.
La plus jeune des filles du nouvel intendant, Jacqueline, était déjà connue à Paris et à la Cour — malgré ses 14 ans — autant par son talent de poëte (i) que par son habileté d'actrice de salon. Ce qui rendait, chez elle, le cas encore plus étrange, c'est qu'elle portait à peine et qu'on lui donnait tout au plus la moitié de son âge : en ce temps-là plutôt encore qu'en tout autre, il n'en fallait point davantage pour ériger la poétesse en
(i) Quelques-unes des poésies de Jacqueline, dédiées à la Reine, parurent en 1638 sous ce titre : Vers de la petite Pascal.
vrai phénomène. Aussi, à Rouen^ l'émotion futelle grande ! Dans les meilleures compagnies de la ville, raconte sa sœur Gilberte (i), elle obtint un « applaudissement général » ; bien plus, continue le même témoin, « on la souhaitait partout, et ceux qui n'avaient point d'habitude particulière avec elle recherchaient avec grand soin sa connaissance. Lorsqu'elle entrait en quelque compagnie où on ne l'attendait pas, on y voyait tout le monde se réjouir de sa venue »...
Les poètes rouennais — c'était de règle ! — se distinguèrent dès l'abord par leur enthousiasme et, parmi eux, l'auteur du Cid en personne tout le premier. « M. Corneille, raconte encore Gilberte, ne manqua pas de venir nous voir... Il était ravi devoir les choses que faisait ma sœur ». Il y a plus (et combien!), toujours d'après Gilberte: M. Corneille « pria ma sœur de faire des vers sur la Conception de la Vierge, qui est le jour qu'on donne des prix. Elle fit des stances, et on
(i) P. Faugère ; Lettres^ opuscules et MémoireSy p. 60-61.
lui en porta le prix avec des trompettes et des tambours en grande cérémonie ».
Ces derniers mots font allusion à une vieille société littéraire de Rouen, longtemps florissante et en honneur, le puy, qui décernait chaque année les prix suivants :
Pour la meilleure « ballade » -— le prix de la Rose,
Pour la meilleure « stance » — k prix de la Tour ; mais stances et ballades, désignées sous un titre commun « Les Palinods », ne devaient avoir pour objet que la Conception de la Vierge.
Il n'est pas jusqu'à Corneille lui-même qui n'ait participé au concours de cette antique Société littéraire : ce fait mémorable eut lieu en 1633. Mais on regrette de constater que les stances cornéliennes, où la comparaison d'Eve avec Marie se trouve ressassée, ne forment qu'une longue série d'antithèses plus ou moins délicates et plus ou moins miroitantes.
Ce souvenir, que Corneille semblait garder par devers lui très précieusement, fut-il pour quelque chose dans le conseil qu'il donna à Jacqueline
d'envoyer des stances au T«y de 1640 ? En tout cas, quel sujet étrange, scabreux^ à traiter en vers que la « Conception de la Vierge » et spécialement — Corneille y songeait-il ?.. — par une jeune fille de 15 ans ! Soit déférence envers celui qui daignait la patronner, soit ambition de poëte, Jacqueline composa les stances dont voici les derniers et meilleurs vers :
Comment penseriez-vous que cette sainte Mère, Etant un temple impur, fût le temple de Dieu ?
Notre jeune poétesse remporta le prix de La Tour ; mais comme elle n'assistait pas à la séance — par modestie, sans doute — les juges des Palinods ne crurent trop faire pour elle en lui portant le prix, suivant le récit de sa sœur, avec trompettes et tambours. Avant cette grandiose cérémonie, quelqu'un se leva et — au nom de Jacqueline — adressa ce remercîment en vers au « Prince » ou président du Tuy :
Prince, je prendrai soin de vous remercier
Pour une jeune Muse absente.
Et son âge et son sexe ont de quoi convier A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante.
De nos poètes fameux les plus hardis projets Ont manqué bien souvent d'assez justes sujets,
Pour voir leurs muses couronnées.
Mais c'en est un beau qu'aujourd'hui
Une fille de douze années (i) A, seule de son sexe, eu des prix sur ce Puy,
L'orateur, dans cette circonstance solennelle, c'était Corneille ; ces vers de remercîment, c'étaient ceux de Tauteur du Cid ! Oublions, oublions vite cette pauvre poésie, née d'une improvisation trop rapide et sans chaleur — ce « jargon », aurait dit le sévère Pascal... Souvenons-nous seulement de l'intention qui fut bonne, de la courtoisie qui fut charmante.
Assurément, si Corneille se permit en public de suppléer ainsi Jacqueline, s'il crut devoir remercier pour elle — et avec quels vers ! — le « Prince » et les membres du Puy, s'il s'attribua le droit un peu extrême d'élever « jusqu'au ciel la gloire naissante d'une Muse de douze ans »,
U) C'est là une erreur : étant née le 4 octobre 1625, Jacqueline avait à cette date (décembre 1640) non pas douze ans, mais quinze ans bien sonnés.
il fallait qu'il se sentit pleinement autorisé à le faire, en un mot qu'il eût avec la jeune fille et avec ses parents les relations les plus tranches, les plus vives, les plus familières.
Les visites de 1' « Avocat du roi » et poëte chez le « Commissaire-Intendant », doublé luimême d'un savant, devaient présenter un immense intérêt. D'ordinaire, c'est probable, la poésie était le grand sujet des entretiens. Quel spectacle, alors ! Corneille et Jacqueline Élisaient sans doute chorus ; Gilberte et son père approuvaient le plus souvent ou critiquaient avec réserve ; quant au jeune Pascal, absorbé dans ses inventions mathématiques et physiques, il ne prêtait d'habitude qu'une oreille assez distraite à ces propos. Mais parfois était-il moins préoccupé, une théorie poétique le frappaît-elle ou encore certains vers venaient-ils à l'émouvoir, tout-à-coup vous l^eussiez vu se redresser, saisi, animé, le regard plein de flammes, prêt à parler — comme lui seul savait le faire — ardent à discuter, improuvant ou admirant. Tous écoutaient, silencieux, lors de ces superbes explosions... Toutefois, par instants,
n'y avait-il pas un curieux échange de coups d'œil entre Corneille et le « bouillant » interrupteur ? Ces deux génies, se devinant, se mesurant à leur hauteur, étaient étonnés l'un de l'autre.
Ces éblouissantes sorties, ces éclats se produisirent lorsque Corneille lut devant cet auditoire d'amis quelques unes de ses meilleures pièces, alors en préparation, Horace, Cinna, Polyeucte — Tolyeucte surtout — car sûr d'être compris et applaudi, il n'hésita point à donner à cette famille Pascal, qui en était digne à tous égards, la primeur des plus beaux fragments ou des scènes les plus splendides. A la lecture de tels vers, la grande âme de Pascal répondit d'un mouvement spontané, irrésistible, à la grande âme de Corneille. Oh ! certes, une poésie de ce souffle et de ce caractère, cette poésie cornélienne si noble, si haute, presque divine à tant d'endroits, notre Pascal — moins que tout autre, on doit le redire — ne put la répudier ou y paraître indifférent ; loin de iâ ! par suite de l'attraction séduisante du beau, du beau absolu, il en fut imprégné, disons plus, transporté.
— So —
Tout, d'ailleurs, ne semblait-il pas l'induire, à ce moment, à la plus vive et à la meilleure impression ? Il touchait à la fleur de l'âge, il n'avait encore vécu qu'au sein de sa famille — famille éminente par la tenue, le travail et la piété — il ne savait rien de l'existence vulgaire ; déjà, tout naturellement, son esprit et son cœur étaient disposés à s'ouvrir aux belles et grandes choses. Aux points de vue moral, intellectuel, religieux, idéal, on ne voit, personne à cette période du siècle qui ait dû être jutant que lui prévenu en faveur des idées et des créations de Corneille. Son tempérament çxtrême s'accordait au mieux avec celui des héros du poëte, son fier jugement adoptait d'emblée ou reconnaissait pour siens les actes de foi, de sacrifice et 4e volonté si noblement proclamés, son cœur battait à l'unisson des cœurs et des patriotes et des martyrs, enfin sa sensibilité littéraire s'éveillait d'elle-même à ce ravissant accord, à cette harmonie délicieuse que créent — en s'unissant dans le plus beau langage — l'intelligence et le sentiment.
Oui, comment en douter ! le futur grand pen-