‹ La poésie et les poëtes devant PascalChapitre 2 sur 3 · SI · texte numérisé non relu

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seur et écrivain se hissait^ lui aussi^ gagner au ciiarme, et il y restait comme soulevé et grandi jusqu'à ce qu'une pensée douteuse ou un vers obscur, enchevêtré, que sais- je ? vint brusquement le tirer de ces hauteurs... La chute était lourde, il faut en convenir : quel lecteur de Corneille (i) ne l'a éprouvée maintes fois ? Contre-coup inévitable, la poésie se dépouillait à ses yeux de ses splendeurs, et bientôt — la comparant avec sa chère géométrie — combien y trouvait-il plus de déceptions, moins de beautés régulières et assurées !

(i) Au sujet de ces fautes de goût que Ton constate dans beaucoup d'auteurs, doués pourtant de puissance ou de génie, Sainte-Beuve a des pages bien vraies cà et là, notamment p. 104 sqq. de son Etude sur Virgile dont nous citerons ce passage : « à côté de ces prouesses gigantesques du talent, ou de ces merveilles de peinture et de ces magnificences de tissu, ou de ces projections infinies et subtiles dans les sentiments raffinés, etc. : tout d'un coup une énormité, un quartier de rocher qui vous tombe sur la tête, une crudité qui vous révolte, en un mot, une offense à la délicatesse... De telles rencontres, de telles subites avanies corrompent tout plaisir et glacent dans sa source le bonheur de Tadmiration ». Ajoutons vite que cela s'applique seulement en partie à Corneille.

Il est incontestable, quoi qu'on ait prétendu, qu'entre Corneille et Pascal il y eut à la longue, non seulement sympathie de personnes (i), mais encore et jusqu'à un certain point commerce d'idées, de sentiments, de vues littéraires. Pascal, en homme de goût — et on sait s'il le fut ! —

(i) On a dit (M. Levallois : Corneille inconnu, p. 3 3 3) que « Etienne Pascal et les siens ne semblent pas avoir tenu à conserver des relations avec Corneille » ; depuis leur départ pour Paris en 1648, on ne voit pas (ibidem) a qu'il y ait eu de part ni d'autre la moindre démarche pour se revoir, ni le plus petit échange de correspondance. Des deux côtés, il y eut égale froideur, abandon tacite ».

Nous demanderons d'abord si c'est bien « Etienne Pascal et les siens » qui rompirent avec Corneille ou si ce n'est pas plutôt Corneille lui-même qui rompit avec les Pascal. Corneille, en effet, était grand ami des Jésuites, et qui sait — la question de rupture admise — si les Provinciales ne l'ont point indisposé, froissé contre leur auteur et sa famille ? A défaut de « correspondance » , lorsque le poète allait à Paris pour la représentation de ses pièces, ne pouvait-il faire quelques visites à la famille Pascal ?

Nous ne croyons pas à la c froideur », à 1' a abandon tacite » dont parle M. Levallois ; mais s'il y eut interruption dans les rapports formés à Rouen entre les Pascal et les Corneille, cela tint aux nécessités de la vie : éloignement de résidences, différence d'occupations, puis mort d'Etienne Pascal, puis entrée au couvent de Jacqueline, etc.

fît ses réserves sur certaines parties des œuvres, sur quelques œuvres mêmes de Corneille, puis le reste, c'est-à-dire la fine fleur, il l'approuva pleinement, il en sentit toute la beauté, il l'admira devant Corneille et devant tous.

C'est là, en somme, une vérité parfaite, absolue. Il y a donc lieu de repousser les assertions contraires, fut-ce même l'opinion de Sainte-Beuve répétée depuis par tant de critiques: « il ne paraît pas, a présumé l'historien de Pori-Royal, que le contact de Corneille ait en rien atteint Pascal qui ne s'inquiétait guère du Cid ni d'Horace, inventait la machine-arithmétique, et allait passer aux expériences sur le Vide.^ Est-ce que, par hasard, d'abord ce certain manque de naturel et de simplicité dans la poésie du grand Corneille empêchait Pascal d'y prendre ? Mieux vaut accuser sa distraction » (i).

(i) Sainte-Beuve, Port-Royaî. t. II, p. 470, sqq.

On peut contester en partie ce que dit Sainte-Beuve du « certain manque de naturel et de simplicité dans la poésie de Corneille » — dans celle, du moins, que Pascal a connue ou pu connaître. Depuis Le Cid jusqu'à Sertorius, cette poé-

Plus tard, il est vrai, Sainte-Beuve s'est rétracté lui-même, mais avec discrétion ; il reconnut « un point », au moins « un point », où Tatteinte secrète de Corneille se découvre chez Pascal : c'est lorsque l'austère moraliste réprouve la Comédie, tout en parlant d'elle avec une « impression de tendresse ». Et, là-dessus, Sainte-Beuve se demandait : « en écrivant cette page tendre, la plus tendre qu'il ait écrite — j'en excepte à peine celles du Discours de l'Amour — Pascal se souvenait-il d'avoir vu Chimène ? se reprochait-il, comme Saint-Augustin, les pleurs qu'il avait versés ? » (i)

Plus tard encore, Sainte-Beuve s'avança davan-

sîe ne manque en général (sauf les traits à Tespagnol et à la Lucaîn) ni de naturel, ni de simplicité : pas ou peu d*ornements étrangers ou disparates, d'abord ; le style traduit, ensuite, si fidèlement, si complètement la pensée, qu'il se moule sur elle ou plutôt ne fait qu'un avec elle. L'idée estelle médiocre, l'expression s'abaisse ; l'idée est-elle grande, magnifique, aussitôt l'expression s'élève, se purifie et devient tout naturellement sublime. Corneille a donc réalisé parfois l'idéal même de Pascal, — Cf. Guizot : Corneille et son temps, p. 258, sqq.

(i) Port-Royal^ t. III, p. 113-114.

tage, et le « point » qui se bornait au Cid s'étendit jusqu'à Tolyeucfe : « cette pensée sur la G>médie, imaginait-il (i), put être écrite en sortant de voir quelque pièce de Corneille, à un lendemain de Pauline ou de Cbimène ».

Allons, un pas de plus à faire par Sainte-Beuve — et nous voilà presque ensemble ! Désir exprimé, désir satisfait. N'est-elle pas, effectivement, de Sainte-Beuve traitant du Discours de Pascal sur les Passions de V Amour ^ cette parole qui le trahît, cette affirmation si décisive : « Corneille et ses amants de théâtre ont passé par là » (2). Ainsi, de l'aveu de l'ondoyant critique, ce n'est plus seulement Chîmène, ce n'est plus seulement encore Pauline, c'est la foule des amants du théâtre de Corneille qui ont impressionné et touché Pascal. Ici — comme ailleurs et de temps en temps — Sainte-Beuve n*a pas de contradicteur plus redou table que lui-même. De ce coup, il ruine toute la série de ses conjectures : déclarer que Pascal a

(i) Port-Royal, t. III, p. 276 à la note.

(2) Ihidemy t. II, p. 501 (note).

gardé de Chimène, de Pauline, des amants enfin du théâtre de Corneille une « tendre impression », n'est-ce pas admettre formellement, assurer, que Pascal s'est plu aux grandes tragédies cornéliennes et qu'il s'est pénétré, inspiré, animé du feu quasi-sacré de leur poésie ? Déclarer — à propos du Discours de V Amour — que « Corneille et ses amants de théâtre ont passé par là », n'est-ce pas avouer clairement que Pascal s'est assimilé, sinon approprié, maintes idées de Corneille sur l'amour et aussi (pour être conséquent) sur bien d'autres choses. Bref, d'après Sainte-Beuve et malgré lui tout ensemble, les « atteintes » de Corneille se découvrent chez Pascal et nombreuses et profondes.

Il serait aisé de relever, de marquer dans les œuvres de Pascal les traces de l'influence morale et littéraire du grand poëte de Rouen. Outre les citations, que de souvenirs, que de réminiscences répandues de part et d'autre ! Nous ne voulons pas réunir ici, accumuler tous ces rapprochements : ce sera assez de choisir, à l'appui de notre démonstration, ceux qui oflrent le plus d'importance et d'intérêt.

Commençons, c'est de droit ! par cette pensée sur la « Comédie » ou le théâtre qu'a citée précisément Sainte-Beuve :

« Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la Comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour : principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car, plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée -sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi, l'on s'en va de la Comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour,

Tâme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu*on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que Ton a vus si bien dépeints dans la Comédie ».

Sans nul doute, cette pensée si tendre, si émue, a été écrite — comme le dit Sainte- Beuve — au souvenir de Chimène on de Pauline ; elle a été inspirée par le trop pieux remords de s'être intéressé, d'avoir pleuré peut-être à la représentation de leur « chaste » et « violent » amour.

Avant Corneille, qui donc avait introduit le vrai, le pur et grand amour sur la scène française ? Qui donc en avait peint de la sorte « toutes les douceurs » et « toutes les beautés », les « plaisirs » et les « sacrifices »? Et cet amour, n'est-il pas le seul qui convînt à la nature, au caractère de Pascal ? Cette violence dans une passion honnête et chaste, ce mélange de douceurs et de sacrifices, cette orgueilleuse volupté d'absorber un cœur, c'est bien — croyons-nous avec

M. Havct (t) — c'est Tamour tel que le concevait CorneîUe, tel aussi que le concevait Pascal ; c'est cet amour élevé que son âme fière et forte devait sentir, et c'est lui seul qu'il décrit dans son Discours de l'Amour. D'ailleurs, pour comble d'évidence, Pascal ne cite sur l'amour qu'un auteur, qu'un poëte, et c'est Corneille !

A ce fragment dirigé contre le trop attrayant amour des héros cornéliens, Sainte-Beuve rattache — par une contradiction dont nous faisons notre profit — une autre « observation intime du même genre » (2), celle-ci :

« Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir : car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre, et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec

(i) Edition des Pensées, t. II, p. 140.

(2) Port'Reya^, t. III, p. 114-115.

lui incline nécessairement le cœur à l'aimer ».

Cette nouvelle pensée ne s'applique-t-elle point encore à la « Comédie » ? A n'en pas douter, elle vise le théâtre même de Corneille, le seul — notons-le bien — le seul, à cette date, d'où l'on pût justement tirer ces points de comparaison. Les personnages de Corneille, en effet,, ses héroïnes surtout, ont le plus souvent le « discours naturel », c'est-à-dire celui qui peint au vif une passion ou un effet : de là le contre-coup chez le spectateur, chez Pascal par exemple, qui a trouvait en lui-même la vérité de ce qu'il entendait » et était « porté à aimer » — grâce à la « communauté d'intelligence » — ces êtres charmants pris à la nature, ces Chimène, ces Pauline et leurs dignes sœurs.

Il y a, dans les Pensas, une autre remarque sur la « Comédie » ; c'est la suivante :

« Dans les Comédies, les scènes contentes sans crainte ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités âpres ».

C'est là, bien certainement, une nouvelle allu-

sion générale aux « comédies » de Corneille : n'est-ce pas comme la justification ou la critique de plusieurs scènes de ces « comédies » ?

Les « scènes contentes sans crainte » rappellent, dans Cinna, certaine scène où le « contentement » d'Auguste, parvenu enfin à l'Empire, est traversé par la « crainte » de quelques conspirations, ou encore, dans Polyeucte^ la scène où la « crainte » des présages d'un songe se mêle au « contentement » de Pauline. Les « extrêmes misères sans espérance » font aussitôt souvenir — entre autres traits — de 1' « extrènie misère » du Cid, vengeur de son père contre le père de Chimène, assuré du ressentiment, de la colère de celle qu'il aime contre lui-même, mais ayant reçu d'elle, malgré tout, 1' « espérance » d'être aimé et d'être suivi par elle au tombeau. Les « amours brutaux », c'est 1' « amour » si « brutal » d'Horace envers sa sœur Camille, c'est encore 1' « amour brutal » du même envers Sabine, sa femme. Les « sévérités âpres »y enfin, ne seraient-ce pas — suivant la juste remarque de M. Havet — celle de Polyeucte si Pauline ne le touchait pas du tout,

et celle de Félix s'il se montrait absolument indifférent au sort de son gendre et de sa fille ?

Tout-à-l'heure, il était question de « discours naturel » pour peindre une passion ou un effet, et là G)rneille était visiblement en jeu. Eh bien ! justifiant par avance cet éloge. Corneille avait demandé — dans Tune de ses premières œuvres — qu'on laissât parler la nature, surtout en amour :

... Je n*ai jamais vu de cervelles bien faites Qui traitassent Tamour à la façon des poètes. C'est tout ui) autre jeu. Le style d'un sonnet Est fort extravagant dedans un cabinet ; Il y faut bien louer la beauté qu'on adore Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore, Sans que l'éclat des lis, des roses, d'un beau jour Ait rien à démêler avecque notre amour (i).

Sur ce sujet piquant, après Corneille, il faut entendre Pascal, déjà cité là-dessus, mais incomplètement :

« On ne sait, dit-il, ce que c'est que ce

(i) La Galerie du Palais, — Cette pièce, représentée en • 1634 et imprimée en 1637, fut le plus grand succès de Corneille avant Le Cid,

modèle naturel qu'il Êiut imiter ; et à ùute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres, siècle d'or, merveille de nos fours, fatal, etc., et on appelle ce jargon beauté poétique Mais qui s'imaginera une femme sur ce

modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes dont il rira... Mais ceux qui ne s'y connaîtraient pas l'admireraient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la reine : et c'est pourquoi nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là, les reines de village » (i).

L'énergique protestation de Pascal contre la

(i) P. Faugère : Edition des Pensées, t. I, p. 256. Chacun connaît les vers de Boileau sur ces sonnets. si prétentieux :

Jadis de nos auteurs les pointes ignorées Furent de Tltalie en nos vers attirées.

Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément, A ce nouvel appât courut avidement...

Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé. Pour compléter ces rapprochements, qu'on se souvienne du fameux sonnet d'Oronte, dans le (hCisanthrope, et de Tadmirable critique de son « jargon ».

préciosité, contre l'emphase des poètes du temps, n'a-t-elle pas un air de filiation avec la tirade de Corneille ? Dans Tune comme dans l'autre, c'est la même critique, le même dédain de ces poètes et de leurs expressions sonores, ampoulées, rebattues, « extravagantes » ou « bizarres » ; des deux côtés — ce qui achève les ressemblances — c'est un égal mépris pour les sonnets, tant en vogue alors, et pour leur pompe aussi vaine que ridicule. Ces termes les lis, les roses, un beau jour, dont se raille Corneille, ont pour pendant chez Pascal ces termes similaires par leur pompeuse étrangeté siècle £or^ merveille de nos jours, fatal, etc. Le « jargon » poétique, fort en usage au xvii*' siècle (je parle des Voiture, des Benserade ou autres faiseurs de sonnets) et transmis à certaine race de nos poètes, se trouvait ainsi dès l'origine conspué, flétri, à la fois par un poëte au nom de la poésie et par un écrivain au nom du goût. Il est évident, pour nous, que Pascal avait vu ou lu La Galerie du Palais, d'où sont extraits les vers mordants reproduits ci-dessus : ce passage dut le frapper, sa mémoire en retint quelque chose —

le foqd, au moins — et cette bribe devenait plus tard une réminiscence.

Dans Polyeucte, Corneille fait parler le martyr enthousiaste, prêt à marcher au supplice, en ces vers brûlants de foi :

Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers...

Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.

Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre :

Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux ;

Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux ;

La prostitution, VaduUère, Vinceste,

Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,

C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.

A son tour, Pascal ne pense et ne s'exprime guère autrement :

« Dieu seul est son véritable bien ( à l'homme) ; et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange, qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste »...

On le voit, la pensée de Pascal a beaucoup d'analogie, pour la forme et pour le fond, avec la

magnifique apostrophe de Polyeucte : à l'exemple de Corneille, Pascal pose le vrai Dieu en face des faux dieux, il dénonce le ridicule ou l'odieux des divinités païennes, il montre du même coup l'aberration de l'homme qui a souillé ainsi sa raison et sa dignité. Seulement, d'un côté, l'idée est concise, sommairement énoncée ; de l'autre, elle se développe, s'amplifie, abonde en énumérations. Polyeucte, martyr impatient, n'a garde de s'étendre, mais Pascal peut aller et va jusqu'au bout. C'est assez dire, il nous semble, pour rendre sensible, indéniable, l'imitation du poëte par l'auteur des Tensées,

Voici encore un admirable fragment où Pascal s'est inspiré de Corneille :

... « Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu'obscurité. La nature ne m'ofire rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais rien qui marquât une Divinité, je me déterminerais à ne rien croire. Si je voyais partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je suis dans un état à

plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que, si un Pieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout-à-fait ; qu'elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'en l'état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition ni mon devoir »...

Déjà, dans Héraclius, Corneille s'était écrié par la bouche de Phocas, qui ne sait lequel — d'Héraclius ou de Martian — est vraiment son fils :

« Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire ?

« De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait ?

• Ne me dis rien du tout, ou parle tout-à-fait ! »

Ces beaux vers de l'admirable tirade, a dit Voltaire, ont été imités par Pascal, et c'est la meilleure de ses Pensées. On ne peut qu'être de l'avis de Voltaire, quand il affirme l'imitation ainsi faite par Pascal ; mais nous ne saurions croire avec lui que ce soit là la « meilleure de ses Pensées » : n'y aurait-il point dans ce jugement — à l'ordinaire du patriarche de Ferney — ou de l'ironie ou de la malignité ?

Assez des réminiscences, des souvenirs, des imitations ! Arrivons aux citations textuelles que Pascal a faites de deux tragédies de Corneille.

La première de ces citations paraît tirée de •

Midày où on lit :

c Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer Nous surprend, nous emporte et nous force d*aimer » (i)

Cette citation, des plus curieuses pour sa conséquence même, est la suivante :

« Qui voudra connaître à plein la vanité de l'homme n'a qu'à considérer les causes et les effets de l'amour. La cause en est un « je ne sais quoi » (Corneille) ; et les effets en sont effroyables. Ce ((je ne sais quoi », si peu de chose qu'on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ».

L'autre citation, concernant des antithèses morales, est prise dans Horace ; elle suit :

(i) Médée : acte II, scène 6. — Le tour de phrase, que cite Pascal, se retrouve dans d'autres pièces de Corneille ; mais, ici, 1 allusion s'applique parfaitement à Médée.

« Comminutum cor. » Saint-Paul. Voilà le caractère chrétien. — « Albe vous a nommé, je ne vous connais plus ». Corneille. Voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire ». • Ce serait le lieu, maintenant, de noter jusque dans le Discours de V Amour les traces de l'impression que, selon les termes de Sainte-Beuve, « Corneille et ses amants de théâtre », ont exercé sur Pascal. Ce Discours^ j'en conviens volontiers, ne jurerait pas dans la bouche et le cœur des héros cornéliens : il contient vraiment quelque chose de leurs sentiments, il est parsemé de traits où éclate leur noble fierté, il est plein d'observations dignes d'eux par la délicatesse ou par la subtilité, dirai-je qu'on y respire comme une émanation de leur chaste amour ?

Mais quant à s'imaginer, quant à dire que les pièces de Corneille renferment l'original de cet amour et que ce Discours en est la copie, la fidèle reproduction ou le reflet, non ! cela est impossible, non ! nous n'irons pas si loin — même avec un critique éminent comme Sainte-Beuve.

Que Pascal ait senti Tamour ainsi qu'en général

— yole sentent les héros de Corneille, qu'il Tait exprimé d'après les « passions » qui sont les leurs, je ne saurai le nier; mais qu'est-ce que prouve une telle coïncidence ? L'amour, le véritable amour, est toujours le même — ou à peu près — chez tous les hommes d'une certaine élévation morale ; en ce cas, la nature a une action toute puissante, presque souveraine : elle seule est l'initiatrice, elle seule provoque et excite les impressions, la part faite (bien entendu) d'abord au tempérament et au caractère, puis à l'esprit et au cœur de chacun. Corneille amoureux prête aux héros de son théâtre ses propres sentiments d'amour ; Pascal, amoureux lui aussi, épanche dans un Discours le flot débordant de ses passions — et ces passions-là, il ne les emprunte à personne, il les décrit sur le vif (on le sent bien à ses tressaillements), il suit dans son cœur leurs effets, leurs progrès, il est à lui-même son propre modèle, son sujet vivant et aimant(t). En consé-

(i) Sainte-Beuve, toutefois, veut bien accorder que Pascal « s'analyse par endroits ».,, Par endroits 1 La restriction est bizarre ; où ne s'est-il pas analysé, et pourquoi se serait-il

quence, il est juste de repousser, à l'égard d'un génie si absolument personnel, toute idée de plagiat, plus encore ! tout soupçon de paraphrase ou d'interprétation directe plus ou moins fidèle, plus ou moins ingénieuse, plus ou moins subtile — comme on voudra — des sentiments et rai* sonnements amoureux, si beaux qu'ils soient^ des amants de Corneille.

Il ne reste, après tout, de réel, d'incontestable, qu'une influence en quelque sorte générale, mais peu tacile à déterminer, qui résulta pour Pascal soit des lectures, soit des représentations de quelques tragédies cornéliennes. C'est ainsi qu'on s'explique, qu'on doit s'expliquer — avec son caractère tout spécial, sa nature bouillante, sa sensibilité maladive et délicate — cet amour grand, fier, héroïque qui l'anima et dont ce Discours reste le monument immortel.

L'influence générale du poëte sur l'écrivain, que nous venons de constater en la limitant dans

analysé ici ou là et non partout ? Le Discours porte d'un bout à l'autre, à le bien considérer, les marques certaines d'une étude auto-psychique.

de justes bornes, se révèle matériellement — si Ton peut dire — par le fréquent usage des mêmes tours, par l'emploi presque identique de certaines expressions.

On nous permettra de signaler quelques-unes de ces rencontres, au hasard du coup d'œil :

Corneille :

« Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous

[sommes ».] (Le Cid : acte I, scène 3)

Pascal :

« Quelque élevés qu'ils soient, si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque endroit »...

Corneille :

« Un excès de plaisir nous rend tout languissants ».

(U Cid : A. IV, Se. 5)

Pascal :

« Trop de plaisir incommode ».

Corneille :

€ L'empire humain qu'exercent vos beautés

Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés >.

{Cinna : A. III, Se. 4)

Pascal :

« Les femmes ont un empire absolu sur l'esprit des hommes >...

Corneille , < On ne peut me résoudre à vivre sans honneur ».

(UCid: k. II, Se. 2)

Pascal :

« Qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme ».

Corneille :

« Nos félicités —

Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances ; Les plus cruels tourments lui sont des récompenses ».

{Polyeucte : A. V, Se. 2)

Pascal :

« La maladie est l'état naturel des chrétiens.. On doit s'estimer heureux d'être malade et de souffrir... Les douleurs sont la récompense des saints ».

Corneille :

« La foi

Elle est un don du ciel et non de la raison ».

{Polyeucte : A. V. Se. 2)

Pascal :

« La foi est un don de Dieu, non pas un don de raisonnement ».

Inutile de prolonger ce tableau et d'insister plus longtemps sur les similitudes d'idées ou de

phrases que l'on trouve chez deux génies d'allure différente, mais de trempe égale. Ces exemples, les plus typiques du reste, doivent suffire.

En réalité, de l'ensemble de nos observations — pensons-nous — il ressort nettement que Corneille eut sur Pascal quelque influence, avant tout au point de vue littéraire. De là à supposer que nous devions le grand écrivain au grand poëte, il y a loin, très loin ! mais il paraît indubitable que l'auteur du Cid et de Polyeucte est au moins pour quelque chose dans le style de haute allure, quoique naturel; fort, quoique simple; franc aussi et énergique de l'auteur des Provinciales et des Pensas.

Sans plus appuyer, ce que l'on a vu jusqu'à présent des rapports de famille, des échanges probables de vues, des rapprochements d'idées ou de phrases entre le créateur de notre poésie dramatique et le créateur de notre prose, peut amplement réfuter, détruire :

1° La supposition de Condorcet, que Pascal n'aurait jamais lu Corneille ;

2® La double assertion de Sainte-Beuve, que

Corneille n*a en rien atteint Pascal — sauf « un point » — et que celui-ci ne put « prendre » à la poésie cornélienne ;

3® Les hypothèses ou opinions sur les mêmes faits, plus ou moins motivées, de plusieurs autres critiques et historiens.

Là, pour la dernière fois, en dépit de toutes contradictions, de tous avis contraires, quels qu'ils soient, il nous appartiendra d'affirmer — haut et ferme — cette vérité, soit pour l'honneur de l'illustre poëte, soit pour l'honneur même du penseur de tant d'âme, d'esprit et de goût : Pascal sentit profondément et estima à leur prix celles des grandes tragédies de Corneille qu'il a pu connaître ; il s'enthousiasma, à l'audition de ces tragédies, de ces « vers pleins, tout d'une venue, de ces vers qui emportent la pièce, les grands vers eschyliens » (i) ; il fut charmé — à l'aurore de sa jeunesse — par la grâce, par l'honnêteté absolue, par la moralité de ce théâtre qu'il devait

(i) Termes employés par Sainte-Beuve pour qualifier, caractériser certains vers de Corneille. Port-Royal: 1. 1. p. 157.

proscrire plus tard en janséniste ; au même théâtre, enfin, il puisa un peu, si peu que ce soit (outre quelques principes de style) la fierté de caractère que nous lui connaissons, la noblesse des sentiments, la sublimité de l'âme.

Mais, à vrai dire, prouver ainsi que Pascal a senti et estimé la poésie de Corneille, n'est-ce point établir par contre-coup qu'il a senti et estimé la poésie en général, la vraie poésie ?

A ce moment du xvii* siècle, où était cette poésie-là, où paraissait-elle aux yeux du grand public ? Pour parler franc, elle ne rayonnait alors, elle n'éclatait que dans le Cid, dans Horace, dans CinnUy dans Polyeucte. Mais supposez-la non moins belle ailleurs : tout autorise à croire qu'elle eût touché Pascal aussi bien dans tout autre vrai poëte que dans le grand tragique.

C'est ainsi qu'elle le charmait jusque dans le vieil Homère, et lui-même rend au génie poétique de l'auteur de Ylliade le plus magnifique des hommages lorsqu'il l'accuse glorieusement — en ces termes — de nous' avoir légué un mensonge immortel :

« Homère fait un roman, qu'il donne pour tel; car personne ne doutait que Troie et Agamemnon n'avaient non plus été que la pomme d or. Il ne pensait pas aussi à en faire une histoire, mais seulement un divertissement... La beauté de l'ouvrage fait durer la chose : tout le monde l'apprend et en parle ; il la faut savoir, chacun la sait par cœur. Quatre cents ans après, les témoins des choses ne sont plus vivants... Cela peut passer pour vrai. »

Corneille et Homère ! En conscience, serait-il possible d'imputer, de reprocher un manque réel du sentiment, de la poésie à celui qui, comme Pascal, aimerait et exalterait les œuvres de tels poètes, l'un père de la poésie grecque, l'autre père de la poésie française ? Et admirant si vivement ces deux créateurs d'un langage divin, Pascal a-t-il pu se défendre d'une sympathie presque égale pour leurs émules, leurs rivaux de génie et de gloire, Eschyle ou Sophocle, Lucrèce ou Virgile ?

Combien d'autres poètes, avec ceux-là, a-t-il estimés sans doute et affectionnés! Son esprit actif, curieux à l'extrême, nous serait ici un sûr

garant. Mais pour n'en avoir rien dit — ce qui est le cas de la plupart des écrivains — faudrait-il donc présumer ou qu'il les méprisât ou qu'il leur fût indifférent ? On ne peut parler de tout, à moins d'être un encyclopédiste ou l'auteur du T>e omni re scibili.

Quoique devenu ennemi de la poésie facile et vulgaire tant en vogue en la première moitié du xvn® siècle, Pascal ne laissait pas d'y sourire quelquefois — au temps de sa prime jeunesse — et peut-être (qui le croirait ?) d'y sacrifier lui-même par instants : mais hâtons-nous de le dire à sa décharge, et pour cause, quelles rares échappées ce furent là !

D'ailleurs, il ne s'occupa guère de cela, paraît-il, que comme de gageures, comme de simples amusements de société. En pouvait-il être autrement ? Quel est le jeune homme à imagination brillante — on sait quelle fut celle de Pascal ! — qui n'a été et ne sera plus ou moins amateur de poésie? Quel est l'adolescent, au cœur tendre, à l'esprit orné, qui n'a commis de « péchés mignons » en vers de toutes sortes ? D'aucuns soutiennent qu'il

y a même, en matière poétique, une espèce de contagion qui éclôt dans certains milieux, se propage rapidement et gagne de proche en proche... Et justement, autour de Pascal, cette épidémie semblait faire fureur : tous ou presque tous à ses côtés, parents et amis, fussent-ils mathématiciens, jurisconsultes, etc., commettaient à qui mieux des vers français, latins, grecs, voire espagnols. Le démon poétique s'était glissé jusqu'au foyer de la famille Pascal, si austère pourtant : Jacqueline (i) était poëte ! Il y avait là, certes, pour un esprit prompt, fertile, ardent, la plus attrayante des invites, une tentation presque irrésistible.

Il est vrai que, les vers de Corneille exceptés, toute la versification des amis et connaissances de Pascal aurait pesé bien légèrement dans la balance des Muses. En général, c'est à croire, les vers de

(i) Il est certain que Jacqueline avait un talent naturel pour la poésie, mais à ce talent il aurait fallu ajouter et le travail et la maturité.

Elle improvisait à ravir, et on peut citer — parmi ses Impromptus — TEpigramme à Mlle de Montpensier, les Stances sur la bergère Sylvie et son amant, etc., etc.

Jacqueline comme ceux de Domat, de Le Pailleur, de Fermât, de Patrix (i), etc., — si Ton dut en

(i) DoMAT, le grand ami de Pascal, composait souvent des vers dans ses loisirs d'écrivain- juriste et d'avocat : il fit une inscription en vers pour l'entrée du Louvre, il mit des pensées en distiques ou monostiques, il envoya de sa campagne de Mirefleur plusieurs pièces de vers au docteur Valant, etc.

Cependant, savez-vous ce qu'il pensait au fond de la poésie ? « La poésie a d'ordinaire, dit-il, plus d'éclat et plus d'agrément que la prose ; mais ce n'est que comme le grotesque dans la peinture : ce qui y plaît est plus surprenant, mais assurément moins solide et moins beau que le naturel »... A quoi l'on peut objecter : rien de plus naturel — tant pour la pensée que pour l'expression même — que la pure et vraie poésie. Mais Domat ne faisait pas de différence entre celle-ci et l'autre.

— Le Pailleur, commensal dévoué de la maison Pascal, faisait, lui — en sa qualité de grand rieur — des vers pour rire, c'est-à-dire chants, chansons et chansonnettes. Un soir de carnaval, il alla jusqu'à chanter lui-même 88 de ces chansons !

— Fermât, correspondant et admirateur de Pascal, avait pour se distraire de ses travaux de magistrat et de mathématicien, les quatre lyres de poète français, de poète latin, de poète grec et de poète espagnol.

— Patrix était officier du duc d'Orléans. Il prêta à Pascal, lors de la composition des Petites Lettres, sa maison proche du Luxembourg et qui avait une sortie de derrière dans le jardin. C'était l'un des principaux poètes du temps.

distinguer quelques-uns, rari nantes.., — n'empruntaient leur valeur, aux yeux de Pascal, qu'à l'amour fraternel ou à Tamitié. Mais on n'était pas difficile, alors, et on ne pouvait l'être : la poésie française en était à peine au lendemain de ses balbutiements.

Q.uoi qu'il en soit, malgré l'exemple contagieux de sa sœur et de ses amis, malgré les vraies séductions du théâtre de Corneille, Pascal ne se rendit pas à discrétion à la Poésie, cette douce sirène qui l'appelait ainsi de toutes parts, qui l'enveloppait en quelque sorte : on se demande si, vraiment, il y eut en lui résistance, opposition systématique à l'entraînement ; je croirais plutôt qu'il était doué d'un instinct, d'une organisation intellectuelle, d'un génie absolument contraires. Si, malgré tout, il succomba à la longue et fit des concessions à la Muse, ce ne dut être qu'à la dérobée, en guise de passe- temps ou pour agréer à des Dames dont le désir était un ordre. Il ne prêta, d'ailleurs, aucune importance à ces bagatelles et les enfouit dans l'ombre.

Quatre bluettes seulement — je dis quatre —

lui sont attribuables et attribuées, ajoutons à tort ou à raison. Il conviendra de maintenir cette réserve, qui paraît prudente.

Les dates approximatives de ces petites pièces s'appliquent aux années 165 1 ou 1652, pour la première, aux années 1657 ou 1658 pour les autres. Trois d'elles virenî: le jour en Poitou. Ce Poitou, semble-t-il, était une région, une terre privilégiée : à l'instar d'Antée, lorsque Pascal la touchait, il avait aussitôt de nouvelles aptitudes et devenait poëte.

Un bel-esprit de l'époque, le Chevalier de Méré(i), qui fut l'ami, presque le familier de

(i) Ce Chevalier (d'une haute origine, allié même aux Condé) était des plus érudits ou — pour mieux dire — savant : il connaissait à fond plusieurs langues modernes, il savait aussi les langues anciennes, grecque et latine.

Il fut à la fois ou plutôt tour-à-tour homme du monde, écrivain, guerrier.

Ses oeuvres, en retard sur le siècle, ont cependant certaine valeur. On y remarque les deux qualités principales du langage, pureté et netteté. En voici les titres et les dates :

Les Conversations (du Maréchal de Clérembaut et du Chevalier de Méré), 1668. La 3e édition, en 167 1, contient un Traité sur la Justesse.

Pascal, a fait le piquant récit des premières tendances d'émancipation littéraire et morale du futur grand écrivain : évidemment, il s'attribue à lui-

Discours de V Esprit f de la Conversation y des Agréments, 1677. Ces trois Discours sont réunis ensemble.

Lettres, 1682.

Œuvres posthumes y 1700, éditées par Fabbé Nadal.

Dans l'Histoire de notre Littérature, la place du Chevalier devrait être entre Balzac et Voiture. Lui aussi, comme Balzac, a apporté au moins une assise pour la formation de la langue française.

Etre et paraître soi-même « honnête homme », puis dresser autrui sur ce modèle : voilà l'objet fondamental de ses théories, voilà son idée fixe et maîtresse. Tout au monde, pour lui, pivotait là-dessus.

Il joua un certain rôle auprès de M"e de Maintenon, sa compatriote, qu'il tâcha de faire son élève ; mais elle le renia plus tard, comme elle fit de bien d'autres.

Méré exerça sur Pascal une influence réelle : il lui agrandit l'horizon, il le façonna au monde, il sut lui insinuer même quelques principes de style. C'est lui qui inspira, dit-on, à l'auteur des Provinciales de rompre (à la 5 e Petite Lettre) la discussion théologique pour aborder le sujet brûlant de la morale ; il lui donnait ainsi une grande et féconde idée et, du même coup, un immense atout dans sa lutte contre les Jésuites.

Né en 1604, le Chevalier mourut en 1684.

— Nous avons l'intention de publier à bref délai une Etude biographique et littéraire sur le Chevalier de Méré, avec un choix de ses Pensées et de ses Lettres.

même — en cette circonstance — le principal mérite d'une telle transformation ou métamorphose qu'il exagère à dessein. Ce phénomène aurait eu lieu vers 1651 ou 1652.

Racontant un voyage qu'il fit de Paris à Poitiers avec le duc de Roannez, Mitton (i) et Pascal, le chevalier nous révèle qu'à ce moment-là ce dernier, « grand mathématicien » et ignorant du reste, n'avait encore « ni goût ni sentiment », était presque étranger au bon esprit, à l'éloquence, enfin aux « agréments du monde ». Mais ce « mathématicien » avait une grande lumière (Tin-

(i) Mitton, trésorier des Gardes Ecossaises, avait su se créer à Paris une bonne et belle situation. Spirituel, affable, prévenant, il tenait académie, c'est-à-dire « il rassemblait chez lui — au témoignage de Mathieu Marais — des gens de bonne compagnie ; on y causait et jouait ».

Il professa ouvertement les doctripes de l'épicurisme le plus avancé ; il allait même, assure-t-on, jusqu'à l'athéisme.

Malgré sa paresse à écrire que lui reprochaient ses amis, il écrivit plusieurs petits traités dont l'un parut dans le tome VI des Œuvres niéle'es de Saint-Evremond et sous le titre « Pensées sur l'honnêteté ».

Mitton mourut en 1687, trois ans après son intime ami le Chevalier de Méré.

telligence, un discernement des plus subtils : à voir et à entendre le duc, Mitton et Méré, à fréquenter particulièrement ces deux types des Académies et des Salons, sa vue s'éclaircit comme par un charme, son esprit se dégagea et prit aussitôt de libres envolées; il lui suflSt de quelques jours pour dépouiller sa grossièreté (grossièreté relative, très relative, s'entend!) et pour devenir — à la façon de ses compagnons de voyage — un parfait « honnête homme » (i).

Et « cela fut bien remarquable, aflSrme le chevalier, qu'avant que nous fussions arrivés à P. (Poitiers), il ne disait presque rien qui ne fût bon et que nous n'eussions voulu dire, et sans mentir c'était être revenu de bien loin. Aussi, pour dire le vrai, la joie qu'il nous, témoignait d'avoir pris tout un autre esprit était si visible, que je ne crois pas qu'on en puisse sentir une plus grande ;

IL NOUS LA FAISAIT CONNAITRE d'uNE MANIÈRE ENVELOPPÉE ET MYSTÉRIEUSE :

(i) Honnête homme, au XYii* siècle, avait un double sens que rend bien aujourd'hui Taccouplemeut de ces termes : galant homme et homme galant.

Quel subit changement du sort qui me conduit ! J'étais en ces climats où la neige et la glace

Font à la terre une horrible surface Pendant cinq ou six mois d'une profonde nuit :

Après, quand le Soleil y revient à son tour, Il se montre si bas, et si pâle et si sombre,

Que c'est plutôt son fantôme ou son ombre Que l'aimable Soleil qui ramène le jour.

Dans un triste silence et comme en un tombeau Je cherchais à me plaire, où l'extrême froidure

Ensevelit au sein de la nature, Par un nuage épais, ce qu'elle a de plus beau.

« Cependant, continuait cet homme (i), etc.

Ainsi, le chevalier de Méré déclare que ces vers sont bien de Pascal ; ses expressions, à ce sujet, sont très claires, très précises, très formelles : il nous la (sa joie) jaisait connaître, accentue- t-il, d'une manière enveloppée et mystérieuse, c'està-dire poétiquement, par des vers, et en effet les vers suivent. Puis, remarquez bien — lorsque le chevalier revient à la prose — ces mots nets, catégoriques : « cependant, continuait cet

(i) Discours de V Esprit, 1677, p. 103-104.

HOMME »... Il y a là, par conséquent, double aflSrmation.

Mais comment Méré a-t-il pu avoir, se procurer les trois stances citées par lui ? De la façon la plus simple, sans doute : s'il ne les confia pas immédiatement à sa mémoire, il dut les prendre sur ces fameuses « tablettes » où Pascal notait ses impressions, ses pensées, et qu'il avait alors avec lui(i). Quant au reste du discours, tout prosaïque, rapporté ensuite, le chevalier Ta sûrement retenu de souvenir, comme il advint plus tard à Fontaine, à Nicole et à d'autres, tant la parole de « cet homme » faisait une impression profonde et durable.

Il paraît assez naturel, vu l'occasion, que Pascal ait improvisé ces vers. Une lumière nouvelle l'avait tout à coup frappé, ébloui, transporté en même temps de bonheur : les renaissances intellectuelles de cet ordre, les éclosions soudaines à

(i) C*est encore le chevalier qui relate ce fait : « il avait des tablettes qu'il tirait de temps en temps, où il mettait quelque observation »... (^Discours de VEsprit, p. ici).

Ces tablettes de Pascal sont devenues historiques.

une vie inconnue et séduisante d'aspect, la vision du grand monde qui s'ouvre devant vous, tout cela ne se manifeste-t-il pas chez la plupart — si peu qu'ils soient ardents — par des échappées émues, voire dithyrambiques, quelles qu'elles soient, discours, chants ou poésies ? Ce sont là, pour eux, des mouvements, des élans spontanés et irrésistibles: Et pourquoi Pascal, dans la joie si vive qui l'animait, sous l'action de l'enthousiasme, n'aurait-il pu aussi (fût-ce par exception) se servir du seul langage qui répondît alors à ses sentiments ?

Il faut observer, néanmoins, que le chevalier de Méré — en bel-esprit qu'il est et reste toujours — se permet de produire çà et là, dans ses Œuvres, des tirades plus ou moins poétiques, d'aligner des alexandrins ou autres, de construire des strophes, etc., et tout cet appareil provient de son fonds, de son propre cru. Ici, il a soin de dégager sa responsabilité, il désigne l'auteur des vers : créance lui est due.

En cas d'exagération de sa part ou d'invention, n'y aurait-il pas eu peut-être un démenti à craindre ? Les deux témoins du mémorable voyage

décrit de la sorte, le duc de Roannez et Mîtton, ont survécu longtemps à la publication de ce récit. Le duc de Roannez, surtout, était trop intéressé à la gloire de Pascal, il était trop jaloux de sa pure renommée — comme il l'a montré à l'occasion — pour ne pas intervenir personnellement, s'il l'avait fallu, dans un débat de ce genre. Sans supposer une telle chose, hâtons-nous de reconnaître que le chevalier fut sincère, loyal, et partant véridique ; ses Conversations, par exemple, où il fait parler le maréchal de Clérembaut., portent avec elles les marques les moins douteuses de l'exactitude et de la fidélité.

Toutes les présomptions concourent à établir que Pascal aurait imaginé, écrit les trois stances dont nous venons de parler. Une ombre subsistera peut-être, je le crains, autour de cette paternité. En sera-t-il de même pour la 2* poésie qui lui est attribuée ?

Lorsque, en 1657, o^i réunit en volume les dix-huit Lettres au Provincial parues déjà séparément, une par une, cette édition globale reçut la signature de Louis de Montalte, pseudonyme avéré

de Biaise Pascal ; elle était précédée d'un Avertissement et d'un Rondeau.

Ce Rondeau qu'on va lire se trouvait à la suite de l'Avertissement :

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