RONDEAU
AUX RR. PP. JÉSUITES sur la morale accommodante.
Retirez-vous, péchés ; l'adresse sans seconde De la troupe fameuse en Escobars féconde Nous laisse vos douceurs sans leur mortel venin : On les goûte sans crime, et ce nouveau chemin Mène sans peine au ciel dans une paix profonde.
L'enfer y perd ses droits, et si le diable en gronde, On n*aura qu'à lui dire : « Allez, esprit immonde, De par Bauny, Sanchez, Castro, Gans, Tambourin, Retirez-vous. »
Mais, ô Pères flatteurs I sot qui sur vous se fonde, Car l'auteur inconnu qui par Lettres vous fronde De votre politique a découvert le fin.
Vos probabilités sont proches de leur fin :
On en est revenu ; cherchez un nouveau monde ; Retirez-vous.
Sans ancun contredit (sauf peut-être celui des Jésuites, qui ne compte pas — et pour cause !), il est reconnu que Pascal lui-même a fait, admirablement bien fait les Petites Lettres. L'Avertissement qui les précède dans l'édition de 1657 est sorti de la plume de Nicole : c'est un point de notoriété publique. Mais de quel auteur provient le Rondeau adressé aux « RR. PP. Jésuites » ?
Si, à propos de ce Rondeau, on mettait en avant le nom de Nicole, il serait juste d'objecter que la composition d'un Avertissement en prose n'autorise pas à supposer du même écrivain la composition d'une pièce de vers qui le suit.. Jamais, d'ailleurs, Nicole n'a commis — que nous sachions — de vers ou versiculets quelconques. Au surplus, il n'avait rien de facétieux, rien d'enjoué ou dans l'esprit ou dans l'imagination ou dans le caractère.
Tout considéré, il vaux mieux admettre que Pascal a tourné de sa propre initiative le Rondeau en question. Ce n'a été, d'abord, qu'un simple jeu pour lui. A l'exemple de Rabelais, qui a mis des dizains, épigrammes, etc., en tête de plusieurs
de ses « beaux livres de haute graisse », suivant
son axiome :
Mieux est de ris que de larmes écrire, Pour ce que rire est le propre deThomme,
Pascal a pensé qu'il lui seyait de rire — une suprême fois — de ses implacables adversaires et de vouer tous les Escobars au ridicule, dès le frontispice même de son Œuvre. Au besoin, il s'était justifié d'avance en s'appliquant ces mots vengeurs de Tertulien : « c'est à la vérité qu'il appartient de rire, parce qu'elle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce qu'elle est assurée de la victoire ». Le Rondeau dédié aux PP. Jésuites ne vous paraît-il pas, précisément, comme un chant de « victoire » ? C'est pourquoi personne n'était plus autorisé que Pascal à le produire et à le mettre en évidence, dès l'entrée même du champ clos où il avait vaincu.
Dans le cas, en outre, que cette piécette de fantaisie ne fût pas vraiment de Tauteur des Provinciales, de Louis de Montalte, il est à supposer qu'une indiscrétion quelconque — venue des Port-Royalistes ou d'ailleurs — aurait découvert
tôt ou tard le poëte anonyme, comme on a su l'écrivain qui avait fait l'Avertissement. Ce silence de toutes parts est significatif : Louis de Montalte en bénéficie, si bénéfice il y a !
De même que le pavillon couvre la marchandise, ainsi la signature couvre l'écrit. Un publiciste, quel qu'il soit, pamphlétaire, historien, etc. qui fait paraître un ouvrage sous son nom ou sous un pseudonyme lui appartenant, l'avoue, le proclame tout entier pour sien, s'il n'en restitue pas à des tiers telle ou telle partie : c'est là une règle absolue de propriété littéraire, c'est aussi une règle de loyauté. Or, ce qui est vrai en grand, dans l'espèce, est également vrai en petit — qu'il s'agisse d'un mémoire, d'une plaquette, d'un article ou d'une poésie.
Par conséquent, jusqu'à preuve du contraire (chose bien invraisemblable), Louis de Montalte ou Pascal est l'auteur universellement reconnu des Petites Lettres telles que les contient l'édition de 1657, avec les appendices, moins TAvertissement : il résulte de là qu'il serait ou plutôt qu'il est le poëte du fameux Rondeau.
Restent maintenant les deux dernières poésies dont on donne encore à Pascal le « mérite « de rinvention. Cette fois, la scène va changer ; les difficultés, les ombres qui planent sur le rondeau des Provinciales et sur les stances citées par le chevalier de Méré se dissiperont enfin devant nous, la clarté se fera plus grande, le doute même semblera disparaître.
Quand les Petites Lettres commencèrent à être imprimées, une par une, successivement, force fut de prendre des précautions infinies pour dépister toutes recherches, investigations ou mesures d'espionnage du côté de la puissante congrégation des Jésuites; cette bande politico-religieuse de Tartufes — c'est là son vrai nom — avait déjà à sa disposition des limiers de premier ordre, des mouchards d'une perfidie parfaite. Malheur aux victimes ! Il sera inutile de rappeler l'acharnement, la cruauté, les horreurs de ces PP. Jésuites envers leurs ennemis ou simplement envers leurs adversaires : la Bastille s'ouvrait à leur gré pour ne plus se rouvrir, et, à défaut de la Bastille, les oubliettes, les carcere duro, les in-pace !
Si les Escobars déployèrent une incessante police autour des imprimeries publiques et privées, combien plus encore dans tous les endroits choisis pour la publication ou la vente des Lettres vengeresses. . .
Et l'auteur ! de quelle furie policière, de quelle poursuite il dut être l'objet, on se l'imagine ; mais, par bonheur, il était enveloppé dans le plus complet incognito^ et chacun des siens gardait strictement le secret de l'anonyme. Que de fois, sans doute, il changea de quartier, de maison, de chambre ! Ainsi, lors de l'impression de la y*' des Petites Lettres^ nous découvrons Pascal réfugié dans une auberge dite du « Roi David », juste en face du collège de Clermont : là, il avait pris le nom de M. de Mons qui appartenait, du reste, à sa propre famille. Ce qu'il y a de plus curieux dans le choix de cette demeure, c'est que le collège de Clermont était tenu par la Compagnie même des Jésuites ! De la part de Pascal, n'était-ce pas et une dérision contre ses ennemis et une sorte de stratégie aussi savante qu'audacieuse ?
Mais peu à peu les soupçons percèrent : on en vint à murmurer le nom de Biaise Pascal, d'abord doucement, puis de plus en plus haut. Qui sait si un coup de foudre n'allait pas éclater, surtout lorsque l'apparition en volume de toutes les Provinciales mit le comble aux fureurs des Escobars ?
Il était prudent de se dérober à l'orage par une retraite prompte et sûre. Pascal, à l'instigation de ses amis, quitta , Paris et se retira — au moins pour quelque temps — dans une province éloignée. Où pouvait-il être mieux qu'en Poitou, gouverné alors par son excellent ami et protecteur le duc de Roannez ? Il y a tout lieu de croire qu'il passa une bonne période des années 1657- 1658 au milieu de la campagne, tranquille, se reposant un peu, à l'abri de toutes surprises fâcheuses.
C'est à ce séjour en Poitou qu'a fait allusion Condorcet, dans son édition des Pensées de Pascal parue en 1776 :
(( Madame du *** donna un asile, dans son « château de Fontenay-le-Comte, au Port-Royal (( fugitif et persécuté par les Jésuites ».
Condorcet ajoute ces mots très explicites :
« On a trouvé dans ce château deux tableaux « derrière lesquels étaient les vers suivants, de la « main même de Pascal ». Et il transcrit deux pièces de vers, dont voici la première :
Les plaisirs innocents ont choisi pour asile Ce palais où Tart semble épuiser son pouvoir : Si Toeil de tous côtés est charmé de le voir, Le cœur à l'habiter goûte un plaisir tranquille.
On y voit, dans mille canaux,
Folâtrer de jeunes naïades ;
Les dieux de la terre et des eaux
Y choisissent leurs promenades.
Mais les maîtres de ces beaux lieux
Nous y font oublier et la terre et les cieux.
L'autre poésie — un vrai madrigal — est
galamment adressée à la châtelaine, Madame du ***,
qui joignait à la bonté, comme une couronne
d'attraits enchanteurs, et la jeunesse et la grâce et
la beauté :
De ces beaux lieux, jeune et charmante hôtesse. Votre crayon m*a tracé le dessin ; J'aurais voulu suivre de votre main La grâce et la délicatesse...
Mais pourquoi n'ai-je pu, peignant ces dieux dans
[l'air],
Pour rendre plus brillante une aimable déesse, Lui donner vos traits et votre air ?
Trois ans après Condorcet, en 1779, Bossu t reproduisit dans sa consciencieuse édition des Œuvres de Tascal l'une et l'autre de ces poésies : son témoignage confirme donc ici le témoignage de Condorcet.
Les tableaux derrière lesquels étaient écrits les vers que nous avons cités représentaient le château et le parc de Madame du *** C'étaient des paysages gracieux dessinés par la châtelaine elle-même. A qui appartiennent aujourd'hui ces tableaux — s'ils existent encore ? Ils seraient d'un intérêt tout-à-fait exceptionnel, avec les vers tracés « de la main de Pascal ».
Au dire de Condorcet, c'étaient là certainement des autographes d'une origine incontestable, d'une absolue authenticité : il affirme purement et simplement, comme s'il s'agissait d'un fait reconnu de tous. Au besoin, constatation a dû être opérée de visu ou par lui ou par qui de droit. De son côté, Bossut s'est renseigné au mieux avant d'in-
sérer ces pièces dans son édition des Œuvres de Pascal.
Après ce soin de revision, qui est — pour des éditeurs — un devoir de critique élémentaire, nous ne saurions douter ni de Condorcet ni de Bossut : les vers précités, écrits « de la main même de Pascal », doivent être de lui.
M. Havet, autre éditeur de Pascal et bon juge s'il en fut (car il avait le sens critique, sceptique aussi, dans les bornes exactes de la raison), a cru devoir admettre la même version par trois fois et en ces termes :
... « On peut les croire de Pascal »...
... « Pascal semble avoir fait lui-même, au temps sans doute de sa vie mondaine, des vers galants dans le goût du jour »...
... « Pourquoi Pascal n'aurait-il pas fait des vers comme Jacqueline ? Peut-être aussi était-ce Jacqueline qui avait fait ceux-là » (i).
Le 2* paragraphe du dernier alinéa de M. E. Havet renferme une erreur, du moins en
(i) Pensas de Pascal, t. I, p. 111-112.
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ce qui concerne les vers écrits derrière les tableaux de Fontenay-le-Comte. Ces vers ne sont et ne peuvent être de Jacqueline : celle-ci, en effet, devenue « Sœur Sainte-Euphémie » était entrée à Port-Royal en janvier 1652; elle n'en sortit jamais — que Ton sache — depuis sa prise de voile jusqu'à sa mort arrivée dix ans plus tard.
Cette hypothèse écartée, tout porte à « croire » (d'après le terme afErmatif employé tout d'abord par M. Havet), oui, tout porte à croire que les deux morceaux poétiques extraits des éditions de Condorcet et de Bossut, recueillis en quelque sorte sur place et ainsi vérifiés, sont exclusivement de Pascal.
Somme toute, voilà donc quatre, je dis quatre pièces de vers, qu'il est permis d'attribuer — selon toutes vraisemblances — au grand écrivain des Provinciales et des Pensas. Ce sont, à franchement parler, ou des essais, ou des gageures de salon, ou (comme nous l'avons déjà dit) de simples bluettes. A part, peut-être, l'épigramme dédiée à Madame du *** et ornée — à son exemple — d'une certaine « grâce » et de quelque « déli-
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catesse », il n'y a rien là-dedans de remarquable ou de saillant, rien de spirituel ou d'original. Au fond, ces quatre ritournelles versifiées se valent ou peu s'en faut, et ce qu'elles valent, c'est presque rien. Etait-ce la faute des sujets, pour ne pas dire celle du poëte ?
Gardons-nous d'imaginer que Pascal — s'il a fait ces rimes — leur ait attaché plus d'importance que nous leur donnons : mieux que qui ce soit, il s'est rendu compte de leur valeur et de leur portée. « Il n'a pas eu tort de croire, a dit M. Havet, que la vraie poésie n'était pas là » En comparant ses vers à ceux de la plupart de ses contemporains, il ne les aurait pas jugés sans doute trop inférieurs ; mais, toute question d'amour-propre à part, il savait bien quelle différence il y a, il doit y avoir entre la poésie « pour rire » et la poésie noble, grande et sérieuse.
Pour conclure, nous nous croyons suffisamment autorisé — après la longue série de nos démonstrations — à affirmer que Pascal, quoi qu'on ait dit ou qu'on dise, n'a pas toujours méprisé la poésie et les poètes ; il n'a pas tou-
jours méprisé, qui plus est, même la fausse poésie, celle qui se dissimule sous une versification plus ou moins habile, plus ou moins industrieuse, plus ou moins éclatante. De celle-ci, bientôt, il a fait bon marché, la reléguant à sa place, c'est-à-dire dans le magasin des accessoires, des oripeaux et du reste : il y a laissé la sienne propre, avec celle de mille autres. Mais quant à la vraie et haute poésie — la poésie d'Homère, la poésie de Corneille — il ne la confondit jamais avec l'autre et il sut l'estimer toujours à son prix. Que s'il lui est arrivé par instants, lors des austérités de sa conversion, de proscrire cette poésie-là, c'est parce qu^alors il la considérait comme un vain jeu, comme un amusement frivole, c'est parce qu'il la croyait une parure inutile ou un luxe dont la pensée n'a pas besoin, c'est avant tout parce qu'il voyait en elle ou une cause d'erreur ou un instrument d'orgueil et de volupté. De même, à ces moments de passion religieuse, l'éloquence, la philosophie, les mathématiques — sans excepter même la géométrie, sa chère géométrie, qu'il ravala jusqu'au « métier »
— toutes Sciences enfin et tous Arts furent enveloppés dans une égale ptoscription.
Mais convient-il de se placer à ce point de vue extrême pour saisir la vraie pensée de Pascal, sa pensée de derrière la tête ? Jugera-t-on, sur n'importe quelle chose, des sentiments réels d'un homme pendant une période d'exaltation ? Que penser surtout d'une répugnance tellement forte, tellement énergique, qu'elle n'aille pas — cependant — jusqu'à détourner de l'objet haï ou dédai* gné, jusqu'à interdire même d'avoir pour lui des retours de tendresse et de ferveur ! Ne peut-on douter à bon droit de la réalité intime d'une pareille aversion ? En dépit de ses protestations et de ses serments, bien des fois Pascal est redevenu sensible aux attraits de ces Arts et de ces Sciences auxquels il avait dit un éternel adieu,, bien des fois il s'est laissé captiver par la Physique et la Géométrie comme par la Philosophie et l'Eloquence : qui oserait prétendre que cette grande séductrice, la Poésie, fût la seule à n'être pas revenue le charmer ?
Et maintenant on demandera : est-ce là ce
« mépris », ce dédain, cette sorte d'horreur pour la poésie, tant reprochés à Pascal ? Etrange « mépris », en vérité, car il n'a du « mépris » ni le caractère, ni la force, ni la durée !
Il importe peu, après tout, que Pascal ait tenté en vain d'atteindre lui-même à la poésie, voire de versifier; il importe peu, aussi, qu'il ait rejeté sans doute une lyre rebelle à ses efforts. A défaut de vers, nous avons sa prose. Dieu merci ! et elle vaut aux yeux de tous la meilleure, la plus resplendissante des poésies.
Mais ces espèces de vers, versicules ou versiculetSj dont Pascal s'est vite désabusé et qu'il a si énergiquement flétris, partout autour de lui s'accroissaient alors, s'amoncelaient, formant comme une mer montante et prête à submerger le bon goût non moins que le bon sens. Il les vit en faveur, en vogue inouïe, non seulement dans son entourage immédiat, parmi ses parents et amis, mais davantage encore auprès de ces sociétés mi-mondaines mi-littéraires — se multipliant déjà à l'infini — qui s'appelaient l'hôtel de Rambouillet, l'hôtel du Petit-Luxembourg, l'hôtel
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d'Albret, l'hôtel de Longueville, ou les « salons » de M""*^ de La Fayette, de M°**^ de Sablé, de M"* de Scudéry, de M°** de Maure, de M"* de Suze, de M"* d'Aligre, de Ninon de Lenclos elle-même, etc. Jamais, peut-être, il n'y eut déchaînement comparable à celui-là : ce devint une turie poétique universelle.
De toutes parts, à Paris, en province, on faisait assaut perpétuel de sonnets, de madrigaux, d'épigrammes, de rondeaux, d'impromptus de tous genres, même d'églogues plus ou moins champêtres, sans excepter — ô grands dieux ! — les tragédies en 5 actes et les poèmes héroïques en 24 chants... C'est assez dire combien les poètes, médiocres, mauvais ou pires, étaient à foison, pullulaient !
Il sera temps, grand temps, lorsque Boileau viendra débarrasser de cette engeance et les salons des Précieuses et surtout notre Parnasse français.
En attendant, il n'a fallu personne pour dessiller les yeux à Pascal vis-à-vis de cette poésie : son bon sens était trop lumineux, son bon goût trop vif et trop pur, et il en a saisi presque aussitôt les
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défauts ou la bassesse. Son mérite, à ce sujet, c'est d'avoir devancé Molière et Boileau, c'est d'avoir distingué nettement, séparé l'ivraie du bon grain, c'est d'avoir bafoué — le premier ! — comme il convenait les vers emphatiques, bizarres, extravagants, enfin anti-naturels.
Mais afin d'accomplir cette œuvre de sage et ferme critique, une condition essentielle s'imposait : c'était avant tout d'apprécier, sentir et admirer la véritable poésie — car, suivant la judicieuse remarque de Saint-Marc Girardin, sans le don d'admirer, il n'est pas de bonne critique ou la critique n'est plus qu'une censure stérile.
Il y avait, sur ce point spécial, précis, une justice à rendre à Pascal : nous espérons, après cet Exposé, que justice lui sera faite.
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