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La poésie latine en Pologne

Parler aujourd'hui de poésie latine et de Pologne, c'est assurément une tentative hardie, pour ne pas dire téméraire. La Pologne a perdu, chez nous, un peu de son ancienne faveur. Quant au vers latin, il est en suspicion, en quarantaine; que disje? naguère encore, il était, de par M* .'Jules* Simon, bel et bien condamné à mort, sans jugement, mais non sans appel.

Ces réflexions que fera le lecteur et que nous nous sommes déjà faites à nous-même ne nous ont pas arrêté. Précisément à cause du discrédit qui paraît s'attacher actuellement, avec si peu de raison, aux études classiques, il nous a semblé qu'il ne serait pas sans intérêt de rechercher ce que ces études ont fait, dans le passé, v pour la civilisation de l'un des premiers peuples de l'Europe. Au (v^ moment où on semble leur contester la puissance de former des |\ ^ hommes, nous avons cru qu'il y avait quelque utilité à rappeler

t qu'elles ont civilisé un peuple et constitué une nationalité. c*> Ce peuple est la Pologne, cette nationalité est la nationalité oo polonaise . Slaves de race et d'origine, les Polonais sont devenus des fils de l'Occident, sous l'action des deux grandes forces qui ont créé l'Europe moderne : la foi catholique et l'étude de l'antiquité. Ce sont ses prêtres et ses poètes du moyen âge, les uns et les autres parlant en latin, qui ont fait la Pologne ce qu'elle fut au temps de sa prospérité, ce qu'elle est encore aujourd'hui, et ils l'ont faite latine. Une étude rapide de leurs œuvres suffit pour

co

Après avoir vaincu le monde par les armes, Rome se l'assujettit par ses colonies. Non-seulement elle en couvrit l'Italie et le littoral de la Méditerranée ; mais encore au delà des Alpes, au milieu de peuples barbares et à peine connus, elle en créa plusieurs qui devinrent les postes avancés et comme les digues protectrices de l'empire. Sans parler de tant de grandes villes que des colons latins fondèrent en Gaule, en Espagne, en Afrique et en Illyrie, les Pannoniens, les Daces, les Mœsiens et les autres peuples de la vallée du Danube reçurent des Romains les premiers germes de civilisation. Longtemps après la chute de l'empire, ils conservaient encore les traditions de leurs vainqueurs. Habitués à la langue latine, au costume romain, aux mœurs romaines, ils ne se laissaient pas détourner de leurs anciens usages par l'exemple des peuples voisins, et aujourd'hui encore on croit parfois reconnaître en eux les contemporains de l'empereur Trajan.

lien fut autrement des peuples qui, dans les premiers siècles de notre ère, habitaient le territoire de la Pologne. Défendus par les Carpathes et mieux encore par la rigueur de leur climat, ils ne furent pas môme inquiétés par les légions romaines ; mais l'invasion des barbares les fit disparaître et amena l'établissement d'une branche de la grande famille des Slaves, les fils de Lech, dont les descendants forment la race polonaise actuelle. Leursnombreuses tribus nomades, sans cesse en guerre, soit les unes contre les autres, soit contre les peuples voisins, se répandirent dans les plaines immenses qui s'étendent de l'Oder à la Dwina et de la Baltique aux Carpathes.

Dès cette époque, on remarquait chez les Polonais un goût prononcé pour la musique et la poésie, goût commun, du reste, à tous les peuples de pasteurs et plus spécialement aux Slaves. On trouvait parmi eux des poètes, assez semblables aux bardes celtiques, illettrés comme tous leurs contemporains et improvisant en langue vulgaire. Les noces de village étaient égayées par des chansons, qui, dit-on, se sont conservées jusqu'à nos jours; le soir, les paysans, encore païens, se réunissaient pour danser en chantant autour du feu; des refrains guerriers abré-

gcaient les longues veilles des sentinelles en hiver (1), L'amour des chansons et des vers était général : on ne s'abstenait de chanter qu'en signe de deuil public, et ce silence, d'autant plus lugubre qu'il était plus rare, était mentionné, comme un témoignage de la douleur populaire, par les anciens chroniqueurs. On sait, par exemple, la fin tragique de ce roi des temps fabuleux, Popiel, qui avait par ambition assassiné ses parents, et qu'une nuée de rats, sortie tout à coup des cadavres de ses victimes, dévora, selon la légende, ainsi que sa femme et ses enfants. A cette nouvelle, dit Gallus, la nation polonaise donna la plus irrécusable preuve de sa désolation : elle cessa de chanter. « Plus de son d'instruments dans les tavernes, plus de chanson de jeune fille, plus de joyeux refrain dans les rues (2). »

Que pouvaient valoir les pièces de vers en langue slave composées à cette époque? A en juger par des fragments que les chroniqueurs ont conservés et traduits en latin,' elles dénotent chez leurs auteurs une ignorance absolue et l'absence de tout sentiment poétique. Le style est plat, les répétitions abondent, comme dans toutes les complaintes qu'on chantait alors par toute l'Europe; les vers sont durs ou faux et tellement incorrects qu'on les distinguerait à peine de la prose, sans la rime qui les termine de trois en trois. Tantôt le poëme a pour sujet les exploits des héros ou des princes, tantôt leur éloge funèbre ; quelquefois, c'est un chant de victoire en l'honneur de la Pologne; d'autres fois, une satire. Voici, par exemple, un fragment d'une pièce de vers, traduite du slave en latin, et dont l'auteur déplore, en vers de huit pieds fort incorrects, la mort de Boleslas Chrobri :

« Quel que soit votre âge, votre sexe, votre rang, accourez, contemplez avec douleur les funérailles du roi Boleslas et pleurez tous avec moi la mort d'un

si grand prince Vous, qui portiez des colliers comme insignes militaires,

et qui, chaque jour, changiez vos vêtements princiers, criez tous avec moi : Malheur, malheur à nous aujourd'hui ! Vous, matrones, qui portiez des couronnes d'or et des robes toutes brochées d'or, quittez-les, couvrez-vous de vêtements de laine et de voiles de deuil. Hélas ! hélas! Boleslas, notre père, pourquoi nous abandonnes-tu? Pourquoi, Seigneur, as-tu laissé mourir un tel

homme? pourquoi ne nous as-tu pas tous frappés en même temps? Et toi,

lecteur, qui jetteras sur ces pauvres vers un regard bienveillant, que la pitié fasse couler tes larmes. Tu seras bien inhumain si tu ne pleures avec moi. »

La Pologne, on le voit, était encore plongée dans la barbarie

£1) Wiszniewski, Histoire de la littérature polonaise; Cracovie, Gieszkowski, 1840. 10 volumes in-»80. Tome I*', page 201.

(2) Chronique de Gallus, page 80.

littéraire : ce fut la foi chrétienne qui, par la sublimité de ses préceptes et à l'aide du latin, la civilisa comme les autres peuples de l'Europe. Cette conversion toutefois n'eut pas lieu sans de grandes difficultés. Lorsqu'au sortir de la Moravie, le premier apôtre des Polonais, S. Méthode, et ses disciples (1) se hasardèrent parmi les innombrables tribus slaves, unies par le souvenir de leur commune origine et vivement attachées à leurs anciens usages, ils eurent soin de ne pas heurter par la nouveauté de la langue et par d'imprudentes exigences ces esprits fiers et indomptables. Ils s'abstinrent donc prudemment de toute allusion à leurs besoins temporels, célébrèrent les saints mystères en langue slave et réussirent ainsi à faire entrer dans le sein de l'Église grecque un grand nombre de Polonais, surtout des confins de la Moravie. Ces conversions ne s'opérèrent cependant, au début, que dans les derniers rangs du peuple; le duc de Pologne et ses seigneurs restèrent opiniâtrement fidèles au paganisme, jusqu'au jour où la foi catholique leur fut apportée d'Occident par Dombrowka, fille du roi de Bohême. Douée d'une grande beauté et d'une rare intelligence, cette princesse épousa, dans les premières années du xie siècle, le duc de Pologne, Micislas Ier, et, après trois années d'instances et de prières, elle parvint, malgré la plus vive résistance, à lui faire recevoir le baptême. Aussitôt, entraînés par l'exemple de leur souverain, les grands abjurèrent leurs anciennes erreurs, et, à la voix de Jordanus, premier évêque de Pologne, le duché de Pologne, puis la Petite-Pologne, la Silésie et la Mazovie embrassèrent la foi catholique. Pour diriger la nouvelle Église et en favoriser le développement, le pape envoya de Rome des évêques italiens ou bohèmes (2) et des prêtres qui, malheureusement, ne savaient pas le polonais. Micislas et son fils Boleslas, qui prit le premier le titre de roi, fondèrent des monastères et appelèrent les bénédictins en Pologne, pour y répandre, à l'aide du latin, la foi catholique en même temps que le goût des lettres (3).

(\) Sur les missions de S. Méthode eu Moravie, il faut consulter le savant ouvrage de M. Louis Léger, docteur es lettres : Cyrille et Méthode, étude sur la conversion des Slaves au christianisme; Paris, Franck. 1868. 1 volume in-8°.

(2)'D après Wiszniewski, les Bohèmes étaient alors très-supérieurs en instruction aux autres nations slaves : ainsi, dès le ixe siècle, on savait lire en Bohème., et au xe siècle, on y fondait une école pour L'étude du latin. Rare exemple de science, dans ces temps d'ignorance! A cette époque, ou pouvait à peine trouver en Europe un juge ou un prince sachant signer son nom, eton voyait un empereur, Othoni,r, apprendre a lire à l'âge de trente-quatre ans.

(3) On place en l'an 1008 et en l'an 1009 la fondation, par Boleslas, des premiers

Grâce à la faveur du roi, tout alla bien d'abord pour le clergé ; mais lorsque, oubliant les exemples de prudence que lui avait donnés S. Méthode, il entreprit d'assujettir de haute lutte la nation polonaise indépendante et fière, au lieu de se la concilier par la persuasion, il amassa sur lui des haines ardentes qui devaient, à la première occasion, se traduire en actes de violence. Observateurs scrupuleux des coutumes de leurs ancêtres, adonnés à l'agriculture, généralement pauvres et jaloux de leur liberté, les Polonais s'offensèrent de la hauteur des prêtres et surtout des moines, déjà suspects en qualité d'étrangers : ils leur reprochaient de mépriser la langue slave, de vouloir imposer les rites romains, la langue latine, de détruire les monuments consacrés au culte païen et surtout d'exiger avec trop d'âpreté l'acquittement des dimes. Aussi lorsqu'à la mort du roi Micislas, en 1037, les nobles de Pologne détrônèrent son épouse Ryxa, tutrice de Casimir Ier, que son origine allemande et son humeur violente leur rendaient odieuse, ils chassèrent aussi les prêtres et apostasièrent en foule (1). La Pologne eut alors à traverser une crise aussi longue que terrible : le roi expulsé, plusieurs prétendants se disputaient le trône; les querelles religieuses envenimaient les dissensions politiques; les nobles se faisaient une guerre acharnée ; les prêtres, loin de réussir à calmer les esprits, pouvaient à peine se protéger eux-mêmes, et les paysans, exaspérés par de longues souffrances, portaient partout le ravage et l'incendie. Quand, au bout de vingt ans, Casimir parvint enfin à rétablir la paix, le christianisme avait reçu en, Pologne une atteinte profonde, et les premiers germes d'instruction, qui avaient commencé à s'y développer, n'existaient plus. Plein de douceur et de piété, le roi Casimir avait été élevé en exil par les bénédictins de Liège, et, lorsqu'il fut rappelé en Pologne par le vœu unanime de la nation, il se préoccupa surtout de remettre en honneur le catho-

couvents de bénédictins en Pologne, k Lysa-Gorà (dans le palatinat de Sandomir) à Trzykriezzow et à Tyniec. A la même époque, les évêques fondaient des écoles où les enfants des nobles apprenaient le latin et le plain-chanl ; Urbain, Romain de naissance et sacré a Rome évèque de Smogorz, apportait avec lui des manuscrits latins et créait la plus ancienne écoie, où il enseigna lui-même la sçolastique. (1) «A l'instigation de Satan, quelques nobles polonais commencèrent alors à se fa- « tiguer du payement des dîmes et des pratiques du culte chrétien, ceux-là surtout « qui, nés au milieu des souillures du paganisme, ne s'étaient jamais complètement « soumis au joug orthodoxe. Conjurés en grand nombre, ils complotèrent le rétablis- « sèment du culte des faux dieux, le retour a leur ancienne vie sacrilège, le refus « des dîmes, l'abandon des églises et l'expulsion des prêtres. » (Dlugosz, Histoire de « Pologne, livre II, p. 171.)

licisme dégagé des abus qui l'avaient compromis et de répandre parmi ses sujets le goût de l'instruction. Il ne réussit qu'à demi dans l'accomplissement de cette tâche. La religion, grâce à la réduction des dimes et au choix d'évêques polonais, reprit bientôt son ancienne autorité et devint même si populaire que, depuis, ni hérésies ni persécutions n'ont pu l'ébranler. Mais comment les lettres, pour ainsi dire exilées de Pologne, auraient-elles pu y refleurir, alors que partout elles languissaient? Casimir II ne négligeait rien cependant pour réveiller le goût de l'étude par ses encouragements et par son exemple : très-lettré lui-même, il recherchait le commerce des savants, se faisait lire souvent les vies des Pères et des hommes illustres, chargeait Kadlubek (1) d'écrire l'histoire de Pologne et déclamait des vers latins au son de la lyre. Ce fut en vain. La poésie latine était tellement déchue que la faveur royale ne put lui rendre la vie. Ce n'est pas qu'il n'y eût, à cette époque, des auteurs occupés à composer des vers latins; mais quels vers! Durs, incorrects et faux le plus souvent, d'un style barbare, d'une diffusion extrême. Le poëte n'exprimait aucun sentiment intime, aucune pensée personnelle, ne cherchait aucune idée originale; auteur d'épitaphes ou de dialogues scéniques, il faisait le plus souvent œuvre de courtisan et n'échappait guère à la vulgarité.

Ce fut vers cette époque que les représentations scéniques commencèrent en Pologne, à peu près de la même manière que les soties et les mystères en France et la tragédie antique en Grèce. Les Slaves et les Poméraniens avaient, au temps du paganisme, l'habitude de célébrer leurs fêtes par des pantomimes. Suivant Kosma, les paysans bohèmes, bien longtemps après leur conversion au christianisme, se réunissaient encore dans les forêts qui leur servaient de cimetières et auprès des sources, pour y apporter des présents aux bons ou mauvais génies, surtout les troisième et quatrième dimanches après Pâques. En Pologne, lorsqu'un homme Venait de mourir et avant qu'on l'enterrât, ses parents masqués parcouraient les rues, en faisant des gestes de douleur et en répétant des chants funèbres, dans la pensée que l'âme du défunt en serait soulagée. A plusieurs reprises, l'Eglise condamna ces coutumes, sans

(i) Kadlubek fut le premier Polonais admis dans l'ordre de Cîteaux. Les autres ordres continuèrent longtemps à écarter les Polonais; on s'en plaignait encore en Pologne au xve siècle.

parvenir à les faire complètement disparaître, et peu à peu le retour des pèlerins ou des croisés fournit au peuple, de l'aveu même du clergé, l'occasion de satisfaire sa passion pour les représentations théâtrales. Portant à leurs chapeaux des images bénies , enveloppés de longs manteaux autour desquels étaient enroulées des peaux de reptiles, les pèlerins de Rome, de Lorette ou de Compostelle devenaient, à leur arrivée, l'objet de l'attention de la foule : ils s'asseyaient au milieu d'auditeurs attentifs, sur les marches d'une église ou dans un cimetière, et racontaient d'abord les aventures et les miracles de leur pèlerinage, quelquefois aussi la passion de Notre-Seigneur et la vie de la sainte Vierge. Plus tard, quand le goût de ces récits fut devenu général, le pèlerin, moyennant quelque argent, montait sur des tréteaux, attirait la foule au son d'une cornemuse, gesticulait et simulait un dialogue. Ce fut l'origine du théâtre en Pologne ; mais ces représentations primitives ne tardèrent pas à changer de caractère : de sacrées elles devinrent profanes, et, comme elles finirent par avoir lieu dans l'intérieur même des églises, les papes n'hésitèrent pas à renouveler leurs censures (1). La passion du théâtre n'en fut cependant pas diminuée. Elle se développa au contraire de plus en plus et devint bientôt si forte que tous les événements populaires étaient célébrés sur les tréteaux par des poètes improvisés, soit en polonais dans les rues, soit en latin dans les monastères et dans les châteaux de la noblesse. A l'exemple de tous les auteurs de ce temps, les Polonais personnifiaient les idées et les sentiments, leur donnaient corps et leur prêtaient une voix, si bien que l'on voyait sur la scène Vertu, Vice, Honneur, Piété et d'autres abstractions semblables. Nous en trouvons la preuve dans un fragment d'une pièce de théâtre qui fut, dit-on, représentée par les grands du royaume à la mort de Casimir le Juste, en 1404. On voyait à la fois sur le théâtre Joie, Tristesse, Liberté, Justice et Prudence, réunies pour célébrer les vertus du roi et pour se consoler mutuellement. Joie se plaignait d'abord d'avoir, depuis la mort

(1) Le pape Innocent IN, écrivant vers l'an 1200 a Henri, archevêque de GneznOj blâmait en ces termes la licence du théâtre polonais : « On donne quelquefois, disaitil, dans les églises, des représentations théâtrales, où figurent non-seulement des masques bouffons et des figures monstrueuses, mais encore parfois des diacres, des sous-diacres, des prêtres, qui ne craignent pas de rendre leur aveuglement public et de se donner eux-mêmes en risée aux spectateurs. » (Browski, Historia ecclesiastica, p. 144.)

d'un si bon roi , Tristesse pour compagne, et elle s'adressait en ces termes aux spectateurs :

Je n'ai pas honte de ma douleur, mais j'ai douleur de ma honte et de la compagnie du chagrin. Triste, je me plains de Tristesse, qui tresse avec mes guirlandes de fleurs des couronnes funèbres. J'étais unie à plus qu'un roi, que je chérissais, que je préférais à des milliers de rois. Il vient de subir la loi de la mort, et sa perte me fait souffrir toutes les tortures du trépas

Tristesse. — Rechercher les causes des causes, faire procès sur procès, c'est l'abus du droit. Pourquoi viens-tu ainsi dans notre demeure? pourquoi faire impudemment tant de bruit? Tu pleures, tu te lamentes ; pourquoi, je te prie, ces lamentations nocturnes arrosées de larmes? Tu en répands une rivière, tu pourrais y naviguer...

Joie à Liberté. — Voici Liberté! voici ma sœur! Tu vois les gages que Tristesse me donne de notre union! Voilà ses instances, dès que j'hésite ; c'est ainsi qu'elle prétend me pousser au déshonneur, à force de reproches.

Liberté. — Honneur pleure, Piété pleure, toute l'assemblée des vertus est dans l'angoisse et dans les larmes. Tout sexe, tout âge a vu mettre prématurément un terme à son bonheur....

Ces puérilités remplissent des centaines de vers, tous de même mesure et rimant entre eux, mais tellement barbares de style et de construction qu'on peut à peine en saisir le sens et qu'on D'y distingue clairement que la continuité d'un mortel ennui.

La poésie latine en Pologne avait, on le voit, à son origine, un ^caractère essentiellement historique : nous en trouvons encore la preuve dans des chroniques en vers où sont célébrées les victoires des Polonais. Au commencement du xve siècle, une pièce de ce genre fut, dit-on, inscrite sur les murs du château de Ladislas Jagellon à Cracovie, et on distinguait encore la trace de cette inscription il y a quelques années. Dans ces .vers ïambiques, très-durs et très-incorrects, était racontée la victoire remportée par Ladislas sur les chevaliers de l'ordre Teutonique à Grûnwald, en 1410 :

L'an 1410, le 15 du mois de juillet, anniversaire de la dispersion des apôtres (?), après la messe, on voit paraître une troupe de guerriers, brillante et superbe, mêlée de chevaliers Porte-croix et de Prussiens. Elle s'avance, elle met toute sa confiance dans ses armes; au mépris du Dieu du ciel, chaque

soldat jure en sa langue Cette troupe nous envoie des parlementaires qui

présentent au roi deux glaives nus, jugeant sans doute superflu le secours de la croix. Cette troupe superbe demande, exige avec menaces que le roi choisisse le lieu de combat, méprisant ainsi la trêve, la paix et l'alliance que Ladislas était, dès ce moment, prêt à leur accorder. Alors, ayant reçu ces glaives nus qu'on lui en\oyait, en le sommant de choisir le lieu du combat, le roi de Pologne, qui, nouveau David, sauva son peuple des fureurs de Gohath, exhorte

tous ses soldats et leurs chefs Sera-ce impunément que celte nation ,

notre ennemie acharnée , foulera aux pieds la paix et les traités pour courir

au combat?... Au nom du Seigneur, sous l'invocation de S. Stanislas, nous

marchons eh avant, revêtus des armes de la justice;... bien que cette bande menaçante de Porte-cioix se fût postée sur une hauteur, dont elle dominait l'accès..., voyez ce que fit ici le Dieu bon et miséricordieux. On en vient aux mains..., on' s'excite... Tout à coup, voici que cette masse se débande... Ils voient leur défaite et celle des Porte-croix; quatorze de leurs cohortes sont vaincues; leur prince, le chef suprême qui siégeait à Mariamburg, tombe dans les champs de Thymburg. Le guerrier qui a fui le premier, Grinphet, succombe sous le glaive. Des milliers de leurs guerriers couvrent le champ de bataille, et avec eux leur général Marsaleus; beaucoup de soldats, de citoyens prussiens, une foule innombrable de paysans restent entre nos mains. Ce fut la douzième victoire que Dieu nous donna... Quelques-uns résistèrent; la plupart s'enfuirent... La seule bonté de Dieu et non le courage humain nous valut ce triomphe, cette espérance de paix, et assura la victoire à l'armée polonaise. Levez-vous donc et rendez grâces au Seigneur : « 0 Dieu, nous te louons ; ô Seigneur, nous reconnaissons ta puissance ; louange à toi, Roi des cieux, Christ Rédempteur (1) ! »

A l'époque où s'écrivaient de pareils vers, il n'y avait pas, à vrai dire, de poésie latine en Pologne : les poètes polonais n'avaient encore, en effet, ni une grande nation à chanter, ni les modèles de la littérature latine à imiter. Au xve siècle, tout change : l'annexion de la Lithuanie double la Pologne et la met au rang des plus puissants royaumes; en même temps, Constantinople tombe aux mains des Turcs, qui se répandent sur les bords du Danube en les ravageant et tentent vainement de renverser l'obstacle que leur opposent la Pologne et la Hongrie, ces remparts de l'Europe; enfin, quelques Grecs, fuyant la barbarie musulmane, se réfugient en Pologne et y deviennent, comme partout, les initiateurs du peuple à l'étude des lettres et des beaux-arts. On voit alors s'épanouir, pour ainsi dire, le génie littéraire des Polonais : du sein de ce peuple, sortent des hommes qui se vouent à l'œuvre de la renaissance, comme professeurs ou comme écrivains. Il suffît de nommer les principaux : Stanislas Cyolek, né en 1428, évêque de Posen, zélé collectionneur de poëmes antiques, et. lui-même écrivain estimable (2), Adam Swinka, l'un des chanoines de la cathédrale de Oacovie, poëte

(1) Cette pièce est conservée dans les archives secrètes de Kœnigsberg, avec la note suivante : « Vers relatifs a la guerre contre les Prussiens, inscrits sur les murs du château de Cracovie, en souvenir de la victoire des Polonais. » (Voigt, Geschichle Preussens, Vil, 99.)

(2) « Tout entier à la poésie, Cyolek ne se contentait pas de tirer des ténèbres, d'exhumer de leur sépulcre, pour les rendre à la lumière, les plus anciens poëmes, qui contenaient le récit des hauts faits des Polonais, de leurs actes de sagesse et de leurs triomphes; il fut aussi auteur distingué. Il fait admirer au plus haut degré, dans ses hymnes, la grandeur de l'inspiration et l'élégance naturelle du style. » (LeutschQvius, Antiquitates Poloniœ.)

favori de Ladislas Jagellon et de la reine Hedwige (1); Grégoire de Sanok, tellement adonné au culte des lettres qu'il considérait leur étude comme non moins nécessaire à l'esprit des jeunes gens que la nourriture à leurs corps, et si fortement pénétré de la grandeur de son art qu'il osait à peine communiquer ses ouvrages à ses amis et même leur cachait avec une sorte de honte ses nombreuses élégies, ses épitaphes et ses épigrammes (2). Quant aux autres poètes latins de la même époque, il faut se bornera citer leurs noms : S. Casimir, pieux et fécond poète de la sainte Vierge; Nicolas Kotvitz, Sascrovicz, Jean d'Oswiecin, Corvin qui chanta Cracovie, enfin Conrad Celtes qui célébra la Vistule et ses rives fertiles dans une poème dédié à ce fleuve.

Nous avons fait connaître les origines de la poésie latine en Pologne, sa naissance au xne siècle et ses lents progrès : il reste à retracer, avec plus de détails, la période de son plein développement et de son éclat. On peut dire, en effet, qu'en Pologne, comme dans le reste de l'Europe, le xvie siècle fut l'époque la plus favorable à la poésie latine et presque son âge d'or. On venait d'exhumer de la poussière des couvents les chefs-d'œuvre de l'antiquité; l'imprimerie les popularisait; chaque jour, les savants avaient sous les yeux ces impérissables modèles. Pour la première fois depuis tant de siècles, la poésie antique était goûtée dans ses plus intimes délicatesses; partout renaissaient l'esprit antique, le génie romain; les savants semblaient, en quelque sorte, revivre à Rome et à- Athènes.

Les Polonais, toujours vifs et avides de nouveautés, s'adonnèrent tout à coup, et avec grand succès, à l'imitation de l'antiquité. On vit beaucoup de nobles émigrer en Italie pour étudier les lettres

(1) Voir Dlugosz et Paprocki, Armoiries des chevaliers polonais, page 459. — Des vers de cet auteur, il ne subsiste qu une pièce en l'honneur de Jawisza le Noir et une épitaphe d'Hedwige, fille de Ladislas Jagellon.

(2) Eloge funèbre de Ladislas Jagellon, roi de Pologne et grand-duc de Lithuanie, en vers élégiaques. — Epitaphe de Sophie, reine de Pologne, en vers élégiaques. — Elégie de Grégoire de Sanok, archevêque deLublin, en réponse a une invective en vers contre la nation polonaise, composée par le frère Gabriel, de l'ordre des Minimes, évêque d'Agram en Hongrie. Les œuvres poétiques de Sanok furent réunies sous ce titre : Discours, lettres et poèmes du R. P. Mgr Grégoire de Sanok, archevêque de Lublin. Gardées longtemps en manuscrit dans le trésor de la cathédrale de Lublin, on croit qu'elles ont été détruites au siècle dernier.

aux académies de Bologne et de Padoue, où ils s'habituaient à ne plus parler qu'en latin (1). On affirme même qu'à cette époque, l'emploi de cette langue devint presque vulgaire. Krzycki (2), évêque de Przemisl, causait en distiques latins, pendant son repas, avec l'italien Gundelius. Niegoszewski (3) invitait à dîner des Italiens, avec lesquels il discutait, en vers latins, des questions de philosophie péripatéticienne, de théologie scolastique et même de mathématiques.

Dans les séances du sénat, aux réceptions d'ambassadeurs étrangers, on parlait latin; c'était en latin que Ton rédigeait les décrets du sénat, les privilèges, les traités, la correspondance diplomatique. On était arrivé à ne plus employer le polonais que pour les affaires sans importance ; aussi dit-on que les nobles polonais ne pardonnèrent jamais à l'évêque Maciejowski d'avoir composé en .langue vulgaire Péloge funèbre de Sigismond Ier. Les rois de Pologne ne négligeaient rien pour attirer auprès d'eux des hommes de science et de talent, dans Pespoir qu'en s'établissant à Cracovie et à Varsovie, ces savants donneraient aux princes polonais le renom de protecteurs des lettres, à l'égal des princes italiens. La correspondance de Muret atteste avec quelle insistance flatteuse Etienne Battori l'appela à l'académie de Cracovie , en même temps que Sigonius, Ursinus, Aquarius et d'autres écrivains érudits.

Déjà, bien avant le règne de Battori, non-seulement les nobles, mais encore les gens du peuple et les femmes mêmes se servaient du latin. La reine Bonne, femme de Sigismond Ier, parlait latin ; Barbara Zapolska écrivait en latin à son mari ; toutes les jeunes filles de noble race ou même de condition moyenne apprenaient le latin, et, à la cour du roi, il n'y avait pas jusqu'aux servantes qui ne parlassent latin entre elles. Bien plus, les cochers se servaient quelquefois du latin, s'il faut en croire Jean Przembski, archevêque de Gneszno. Voici ce que rapporte à ce sujet Warszewicki :

v Je ne puis oublier ce qui arriva, pendant son séjour à Vienne, à

(1) C'est, dit-on, depuis cette époque que la noblesse polonaise prit l'habitude de parler une langue morte ou étrangère plutôt que l'idiome national : d'abord le latin, ensuite l'espagnol etl'italien, le français sous Louis XIV, l'anglais au xvme siècle, en dernter lieu l'allemand, quelquefois même l'arabe, mais le plus souvent aujourd'hui la langue polonaise, dernier souvenir de la patrie.

(2) En latin Critius. (Prononcez Chitski).

(3) En latin Niegoscevius.

Jean Przembski, ambassadeur du roi de Pologne Sigismond à la cour de l'empereur Ferdinand et archevêque de Gneszno, l'un des hommes les plus éminents de son temps, n'ayant d'autre défaut qu'une indulgence quelquefois excessive pour les siens. Quelques-uns des gens de son écurie étaient sortis de Vienne avec un très-grand fourgon attelé de huit chevaux pour aller couper du bois, et, soit ignorance, soit désir d'abréger le trajet, ils s'arrêtèrent dans une forêt voisine de la ville, qui était réservée aux plaisirs de l'empereur. Comme ils sortaient de cette forêt et qu'ils ramenaient à Vienne leur fourgon chargé de bois, ils rencontrèrent l'empereur lui-même ; à leur vue, Ferdinand entra dans une violente colère, leur envoya demander à qui ils appartenaient et finit par les interroger lui-même. Alors ces pauvres cochers, qui savaient à peine quelques lambeaux de mots à peu près latins, alléguèrent qu'ils étaient serviteurs de l'archevêque de Gneszno, député-né, primat du royaume de Pologne, ambassadeur du roi de Pologne auprès de Sa Majesté impériale, et répondirent sans se troubler à l'empereur. On s'en amusa; on rit de ce qu'en Pologne les cochers mêmes parlaient latin, et, au milieu de l'hilarité générale, on les laissa partir sans leur faire de mal. »

Quand l'usage du latin était répandu à ce point, comment la Pologne n'aurait-elle pas eu des poètes passionnés pour les lettres et pour l'antiquité, qui chantaient les louanges de la patrie, ses destinées tour à tour funestes ou prospères, et se flattaient d'immortaliser dans leurs vers les exploits de ses rois et de ses nobles?

Le premier de ces poëtes> Paul de Krosna, fit, au commencement du xvie siècle, d'heureux efforts pour élever et purifier la poésie latine polonaise et pour encourager ses compatriotes à imiter les poètes du siècle d'Auguste, Virgile notamment. Plein de science et de talent, initié à toutes les beautés de la langue et de la poétique latines, il engagea, par son propre exemple, ses élèves dans une voie nouvelle. Jusqu'à lui, on n'avait guère composé que des pièces de vers latins fort courtes, satires, élégies et épigrammes : avec la conscience de son talent, il voulut s'élever plus haut et accomplir une œuvre de plus longue haleine ; il ne se contenta pas d'écrire d'un style noble et nerveux un grand nombre d'élégies, de fines épigrammes et des chansons justement estimées; il dédia, de plus, aux seigneurs polonais des panégyriques et des épithalames et ne cessa d'exhorter ses élèves à entreprendre la grande œuvre de l'épopée (1).

11 eut pour disciples quelques-uns des principaux poëtes latins de la Pologne : Jean de Wislitza, Krzycki, Hussovianus Mikolaj et Dantiszèk.

(1) Les œuvres de Krosna, restées pour la plupart en manuscrit, et dès lors trèsrares dans tous les temps, sont aujourd'hui entièrement perdues.

Nous n'avons que peu de chose à dire de Jean de Wislitza : si nous en croyons Wiszniewski, il écrivit d'un style correct et coulant, mais dénué d'élégance, et plus en historien qu'en poète épique. Imitateur de Virgile et en même temps plein de dévotion pour la sainte Vierge et pour S. Stanislas, il mêlait à des vers composés en l'honneur du christianisme des fables mythologiques et gâtait ainsi les uns par les.autres. Il publia un poëme épique en trois livres et en vers élégiaques, dont le sujet était la guerre de Prusse et la victoire remportée à Grtinwald, en 1410, par Ladislas Jagellon sur les chevaliers de l'ordre Teutonique (1). Il fit aussi, en l'honneur de son maître Paul de Krosna, beaucoup de pièces de vers, dans lesquelles il lui témoignait sa reconnaissance et son admiration.

Hussovianus Mikolaj fut meilleur poète. Bien que pauvre et malade, presque continuellement alité et accablé d'infirmités dès sa jeunesse, il composa, malgré l'avis des médecins, des pièces de vers latins, d'un bon style, empreintes d'un vif sentiment de piété, mais quelquefois un peu prosaïques. Le premier et le meilleur de ses ouvrages, qu'il dédia à la reine Bonne de Milan, femme de Sigismond Ier, est une description du bison qui habite les forêts de Pologne et de la chasse de cet animal. Plus tard, Hussovianus écrivit en vers la vie de S. Hyacinthe, non sans de fréquents retours sur son propre malheur. Son poëme est rempli de lamentations et de prières, et plus ses douleurs sont cruelles, plus il est poëte :

« Le péché accable mon âme, et, en même temps, la fureur de la maladie torture mon corps. Peu importe la perte du corps ; cependant, ô saint patron, protège l'un et l'autre, mais à des degrés différents. Car, s'il faut choisir, que les douleurs frappent ce corps, qui, même en santé, est condamné à une fin si prochaine; qu'il subisse toutes les rigueurs du sort! Mais, si tous deux peuvent être sauvés, exauce ma prière, soulage mes membres brisés, et d'un geste céleste mets un terme à mes souffrances. »

André Krzycki fut célèbre non-seulement par son talent poé-

(1) Voici commentil dépeintla déroule des chevaliers teutons : « Tout a coup, la terreur remplit le cœur du chef et des guerriers germains; un frisson subit les saisit, glace leurs membres, couvre leurs visages de pâleur; au fond de leur âme, une honteuse espérance leur conseille de chercher le salut dans la fuite. Chacun presse son cheval et veut s'échapper; mais, cernés par les Polonais, ils ne peuvent percer leurs phalanges serrées, lis se tournent de tous côtés, se présentent à toutes les issues. Tel que, du fond d'une fraîche vallée, un cerf épouvanté par la voix des chiens s'élance à travers les halliers, les fourrés et les futaies, n'oubliant rien pour échapper au danger qui le presse; telle l'armée germanique, terrifiée de sa défaite, etc. »

tique, sa science et son patriotisme, mais encore par da nombreux voyages et par les faveurs dont le roi le combla. Ce qui le distingua surtout, c'est qu'il fit de la poésie non pas l'occupation principale, mais seulement l'ornement de sa vie. Né dans le palatinat de Cracovie, au village de Krzyck, qui lui donna son nom, il fit ses premières études à l'académie de Cracovie, grâce aux libéralités de son oncle l'évêque Tomicki, et il se rendit tout jeune encore àParis, où il apprit les langues étrangères. Bientôt après, devenu élève de l'université de Bologne, où il eut Antoine Urceus pour maître, il s'occupa de droit civil et de droit canon, et apprit le latin avec non moins d'ardeur que de plaisir. De retour dans sa patrie, il fut, avant l'âge de vingt ans, adjoint à l'évèque dePosen, Lubranski, véritable Mécène polonais , lorsque ce prélat alla chercher en Hongrie Barbara Zapolska, fiancée de Sigismond Ier, pour la conduire en Pologne. Un agréable épithalame qu'il composa à cette occasion lui valut la faveur de la reine et un rang à la cour. Barbara le nomma son secrétaire et le prit tellement en affection que, trois ans après, atteinte d'une maladie mortelle, elle ne voulut pas d'autre témoin de ses derniers moments que Krzycki et expira presque dans ses bras. Désespéré de cette perte, Kryzcki voulut d'abord quitter la cour et se consacrer uniquement aux lettres; mais il céda aux prières* de Tomicki, et, soutenu par la faveur déclarée de Sigismond et de la nouvelle reine Bonne de Milan, il s'occupa tout à la fois de diplomatie, d'affaires ecclésiastiques et de littérature. Il fut deux fois ambassadeur en Hongrie : un discours qu'il prononça à le diète de Presbourg et une de ses dépèches, relative aux différends de la Pologne avec l'ordre Teutonique, accrurent sa renommée. Enfin, nommé à l'évêché de Polotsk, puis à l'archevêché de Gneszno, il ne jouit que deux ans de ce dernier siège, objet de son ambition : il mourut, à peine âgé de soixante ans.

A la même époque, et dans une situation à peu près semblable, vécut un autre poëte, très-apprécié de Sigismond le Grand et de la reine Barbara : Dantiszèk (en latin Dantiscus). Il était né en 1485, à Dantzig, et se trouvait ainsi presque Allemand d'origine. Sorti d'une famille obscure et pauvre, mais doué d'une rare intelligence et plein d'ardeur pour l'étude des lettres, il résolut dès son enfance de conquérir à force de travail un rang dans la science et dans l'Etat : il y réussit. A peine adolescent, après avoir gagné son pain de chaque jour par un labeur manuel, il

apprenait, la nuit, les éléments de la littérature et essayait, avec ses seules ressources, de suivre les traces des maîtres grecs ou romains. A dix-neuf ans, à la nouvelle que les Valaques et les Tartares, commandés par Bogdan, menaçaient les frontières de la Pologne, il s'enrôla et fit ses premières armes, non sans éclat, sous les drapeaux du roi Alexandre. De retour en Pologne, il devint élève de l'académie de Cracovie, où il eut Krosua pour maître. Il éclipsa tellement ses condisciples et composa des vers si élégants en l'honneur de Krosna, qu'il fut présenté au roi Sigismond, protecteur déclaré des lettres, et put, grâce aux secours de ce prince, se livrer plus complètement à ses études, puis voyager en Grèce, en Palestine, en Arabie et en Italie. La nostalgie le ramena bientôt à Cracovie, où il s'adonna de nouveau et sans réserve à l'étude de la théologie, du droit et de la poésie. Tomicki le fit admettre à la cour et nommer, à l'âge de vingt-sept ans, bibliothécaire du roi Sigismond II etjudex curiœ. Peu de temps après, il entra dans la diplomatie et fut envoyé à Venise et ensuite à Rome, où il passa douze années dans l'intimité du pape Clément VIII et de l'empereur Maximilien. Il voyagea, vers la même époque, en Angleterre, en France, en Danemark, puis en Allemagne et en Belgique avec l'empereur Maximilien, qui lui décerna la couronne de poëte, l'ennoblit et le fit recevoir docteur en droit par l'académie de Vienne. Il fut aussi l'un des plus chers amis de Charles-Quint; il ne quitta pas sa cour, de plusieurs années, et le suivit à Bologne, à Augsbourg et à Dantzig, où ses concitoyens envieux lui firent mauvais accueil. Enfin il se rendit en Espagne, sur les instances du roi, et y fut retenu pendant plusieurs années, par son amour pour une jeune fille espagnole. Mais, sentant les approches de la vieillesse, il abjura le monde pour se livrer tout entier à la piété, retourna en Pologne, entra dans les ordres, devint curé de Gobwimb* puis évêque de Warmie, enfin, par la faveur du roi Sigismond et de la reine Bonne, prince primat de Ruthénie. Charles-Quint le recommanda au souverain pontife pour le chapeau de cardinal; mais Dan tiscus refusa ce titre, pour ne pas enfreindre les lois qui interdisaient aux évoques polonais de briguer cette dignité. Dantiscus ne fut pas un prêtre exemplaire : il favorisait secrètement l'hérésie, et, plus d'une fois, sur la demande du roi> il interrompit l'exercice de ses fonctions sacerdotales pour reprendre celles d'ambassadeur. Il était affable, élégant > prû-

digue (1) et voluptueux : à sa mort, on trouva dans son coffrefort un grand nombre de lettres d'amour renfermant des cheveux de femmes. Il était en relations intimes avec plusieurs savants ; il fut le tuteur de Cromer et Fami d'Erasme. Il écrivit, suivant l'usage du temps, beaucoup de vers latins, pour la plupart élégiaques, corrects de style et de mesure, et fort clairs, mais gâtés quelquefois par l'abus de la mythologie ou par la vulgarité des idées. Ses poésies étaient presque introuvables, dès le siècle dernier, parce que les habitants de Dantzig, jaloux de lui et irrités des traits qu'il leur avait décochés, recherchèrent partout ses œuvres après sa mort et les livrèrent aux flammes, presque sans exception.

Au premier rang des disciples de Krosna, il faut placer Clément Janicki, l'un des meilleurs poètes polonais latins, surnommé le Tibulle polonais. Pour connaître sa vie et son caractère, il suffit de lire attentivement ses ouvrages : il y a retracé les principaux événements de son existence et exprimé ses sentiments les plus intimes.

Ecoutons-le donc parler lui-même :

« Si mon sort vous touche et que vous vouliez connaître l'histoire de ma vie, lisez ces vers que je dicte à la hâte , au moment où Hiydropisie me plonge dans les eaux du Léthé. Près des marais de Sznen, s'étend un vaste plateau, qui porte le nom d'un inconnu, Januski. Souvent, selon la tradition, nos rois y ont passé en sortant de Gneszno pour aller à la rencontre des Prus?iens. Mon père, homme de bien, aussi vertueux que pauvre, y cultiva les champs pendant toute sa vie. Au milieu d'une épidémie qui dévastait nos campa il pleurait la perte de ses enfants moissonnés par la m ri, lorsque je vins au

monde, ne laissant à son deuil qu'à peu près dix mois de durée A peine

âgé de cinq ans, je suis voué aux nobles travaux des Muses et placé au seuil de leur temple...,* car mon père, qui m'aimait à l'excès, ne voulut pas me faire partager ses rudes labeurs, de peur que ma main encore faible ne fût déformée par la lourde charrue ou mon teint délicat brûlé par les feux de L'été... . pour la première fois, j'entendis le nom de l'immortel Virgile, et le tien, charmant Ovide; je les entendu, je commençai à vous aimer, et je me dis qu'apiès les dieux la terre ne possédait rien de plus auguste que les poètes. Que de vœux, que de prières arrosées de larmes n'adressai-je pas à Apollon, ce dieu protecteur des poètes ! Je le suppliais de ne me point dédaigner, malgré mou

(1) Oq dit que Feroaud Gorlez écrivit de l'île d'Hispanioia à Dantiscus pour lui réclamer le remboursement d'un prêt.

indignité, et de m'admettre, fût-ce le dernier, parmi ses serviteurs. Il m'exauça: je m'approchai de lui, et je reçu?, de la main même du dieu, l'archet et la lyre qu'il me tendait; je la pris et ne la quittai plus; je la faisais vibrer, plein d'ardeur et de feu; sans elle, il m'en souvient, je ne passai pas une journée, pas une nuit. Je n'eus pas à me repentir de mon travail : je fis, pour mon âge, des progrès rapides... Un obstacle, la triste pauvreté, faillit m'arrèter au seuil de la carrière : mon père, sans argent, ne pouvait subvenir plus longtemps aux frais de mes études. J'allais donc être forcé de dire adieu aux Muses, lorsque, dans ma détresse, la Fortune m'envoya un secours inespéré. Notre palatin était Krzycki : ami et protecteur déclaré des poètes, il m'ouvre le seuil hospA talier de sa cour, promettant tous les succès à ma muse, et peut-être l'événement eût-il justifié ce présage, si une mort prématurée ne m'avait enlevé Krzycki. Après lui, Kmita me reçut parmi les siens et remplaça, pour moi, mon premier protecteur : plein de libéralité, il remplit mon plus cher désir, il m'envoie voyager en Italie. Je pars joyeux pour cette terre des lettres, et je deviens avec transports l'hôte de la Minerve italienne. Le sort m'envia ce bonheur : la maladie me frappa et me força de regagner mon pays plus tôt que je ne l'aurais voulu, plus tôt que ne le voulait Kmita; mais notre vie et nos désirs sont les jouets de la fortune. Je mourrai donc en Pologne : je ne reposerai pas dans une terre étrangère : en cela du moins mes vœux seront exaucés...

Ma constitution frêle, mon corps faible succombaient au moindre travail. J'avais quelque beauté, la physionomie animée; mon visage portait les signes certains d'une innocente pudeur. Ma parole était facile, ma voix claire, mon teint pâle, ma taille bien proportionnée. Mon âme, incapable de supporter le mépris, se laissait aller à de promptes colères, qui duraient quelquefois plusieurs jours. J'avais des inimitiés déclarées que je ne provoquai jamais; j'aimais fidèlement des amis choisis, habitué à les considérer comme la seule richesse véritable. Mon cœur, facile à émouvoir, versait facilement des larmes et se laissait volontiers aller à la pitié; mais il avait la timidité du cerf. Aussi j'avais horreur de toutes les armes; Pallas guerrière m'était odieuse. J'aimais le luxe comme une femme, je me montrais recherché à l'excès pour la parure, les vêtements et les repas... Presque tous les miens m'ont cru débauché: ils avaient tort; l'apparence les trompait, soit que mon amour pour la musique, le chant et la plaisanterie leur parût un indice, soit parce que, encore enfant, je faisais des vers d" amour...

Et maintenant, à peine au terme de ma cinquième olympiade, au moment où mon esprit se sentait attiré vers de plus hautes régions, la mort m'appelle; je péris avant le terme. Je ne puis, ô ma patrie, te célébrer comme je l'aurais voulu, je ne puis chanter les antiques exploi s de ton peuple, de tes rois et les hauts faits du siècle présent. Et toi, cher Bonamico, un jour, quand, chargé d'années, tu viendras où je vais aujourd'hui, tu m'entendras encore chanter tes louanges. Car tu me suivras; tous ceux que je quitte me suivront aussi; la fortune n'a dcnné ici-bas à personne une éternelle demeure (1). »

J'ai voulu citer cette pièce de Janicki presque tout entière, malgré sa longueur, non-seulement à cause de son mérite, mais encore parce qu'il me semble impossible de faire mieux connaître la vie, le caractère du poète et la nature de son talent. Il n'exprime pas, comme la plupart des poètes de son temps, les douleurs fictives d'un héros de convention; ce sont les misères

(1) Triste* , élégie VII, pages 22 a 29.

réelles et présentes de sa vie qui font l'objet de ses plaintes , c'est sa vieillesse prématurée, sa mort imminente qu'il déplore. Comme Marot et quelques-uns de ses contemporains, il s'est attaché à n'exprimer dans ses vers que des sentiments véritables. Aussi a-t-il, plus que d'autres, l'émotion profonde et communicative, l'inspiration élevée, l'expression juste et vraie. Nous en trouvons une nouvelle preuve dans l'élégie qu'il écrivit, lors de son ar-. rivée en Italie, à son ami Stanislas Sprowski, pour lui dépeindre le doux climat, la merveilleuse fertilité de cet heureux pays et les mœurs hospitalières de ses habitants :

« Tout ce que je vois, tout ce que j'entends est nouveau pour moi, sur cette terre du Latium, patrie des dieux immortels. Je contemple le ciel : l'air est doux, l'azur est pur comme sous le règne de Saturne. En ce temps de bonheur, les cieux, dit-on, brillaient d'un éclat immaculé; aucun nuage n'obscurcissait le jour; point d'hiver, point d'orage ni de grêle, point de neige ni de glace. Toute l'année on voyait les fleurs éclore; le printemps n'avait ni commencement ni fin. Le temps s'écoulait au sein de la joie; à un jour heureux en succédait un plus heureux encore: c'était vraiment l'âge d'or. Je le retrouve presque aujourd'hui avec surprise et admiration en Ausonie. Que dire des mœurs des habitants? 11 n'en est pas de plus douces, ce me semble, parmi tant de peuples qui couvrent la terre. Chez eux, point d'esprit sottement orgueilleux; point de regards provocants, point de paroles arrogantes. Dans leur tranquilles entretiens respire une mutuelle estime et une affection, sinon sincère, du moins aimable. Toutes leurs actions sont empreintes d'une sorte de beauté piquante, d'une grâce charmante mêlée de gravité. Leur élégance est extrême, mais sans profusion ni prodigalité. Ils savent garder la mesure dans le luxe des vêtements comme dans celui de la table. L'ivresse y est un crime abhorré à l'égal du sacrilège ; aussi ne sévit-elle que parmi la jeunesse allemande, qui n'en est que plus détestée

Au sein de ce paisible repos, règne la pleïade des neuf sœurs, aux fronts couronnés de lauriers. Faut-il s'étonner que cette terre féconde ait enfanté Virgile et le dieU de l'éloquence? Pardonne, ô ma patrie ! Combien j'aurais été plus heureux si j'étais fils de ce pays béni! Non que je me plaigne d'avoir la Pologne pour mère, puisque les destins l'ont ainsi voulu. Il n'y a pas sous le ciel de pays que je paisse préférer à mon pays. J'admire l'Italie ; je vénère et j'adore ma patrie; je suis pénétré d'admiration pour l'une, d'amour pour l'autre. L'une m'attire par ses charmes, l'autre a sur moi le plus auguste des droits ; l'une m'adonne l'hospitalité, l'autre mon foyer. Puissé-je'un jour revenir à elle et me reposer dans le sein bienfaisant qu'elle ouvre à tous ses enfants (1) ! »

On le voit, le ciel enchanteur et les mille attraits de l'Italie ont charmé Janicki; jamais assez, cependant, pour lui faire oublier la Pologne, ni pour diminuer l'ardent amour qu'il lui avait voué. Il était, au contraire, tourmenté de nostalgie et accompagnait de ses plaintives élégies ceux de ses amis qui retournaient en Pologne : il déplorait leur départ, il s'irritait de la faiblesse de

(1) Elégies diverses, élégie Vil, pages G7 à 69.

sa santé qui ne lui permettait pas d'affronter les fatigues du voyage, et il exprimait l'espoir qu'un jour du moins il pourrait suivre leurs traces.

Il le put, en effet; mais au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances, de quelles épreuves ! Il l'a raconté lui-même, dans une élégie qu'il écrivit, après son retour en Pologne, et qui est dédiée à son ami, Pierre Miscovitz :

« J'agis en imprudent, le jour où je livrai ma frêle sanlé à tous les hasards

d'un long voyage, à toutes sortes de fatigues qui auraient éprouvé le plus robuste voyageur. Pendant douze jours entiers, je restai exposé à une pluie continuelle, souvent mêlée de grêle, souvent de neige, et cela, cheminant sur un mauvais cheval, à travers les précipices, les rochers escarpés et les défilés des Alpes, au milieu de nuées chargées de Fodeur du soufre, qui abonde, comme tu le, sais, dans ces montagnes. Rien de plus rude, rien de plus sauvage que les habitants des Alpes, sinon peut-être les loups. Tous se méfient de l'étranger; un hôte est un ennemi, surtout s'il porte le manteau italien. Jugez quel soulagement j'ai pu trouver en pareil lieu, sous un toit inhospitalier, où j'entrais percé de pluie. Ajoutez que, ne sachant pas la langue, j'étais forcé de tout demander par signes. On devinait facilement mes désirs, mais nul ne voulait les satisfaire; cette troupe d'ivrognes se riait même de mes demandes et feignait de ne me pas comprendre. Aussi la faim m'obligea-t-elle souvent à prendre une nourriture qui m'était défendue comme un poison mortel. Plus loin, lorsque je fus descendu en Moravie et que j'eus laissé derrière moi les montagnes de la Hongrie, je ne buvais que du vin infecté de chaux, tel qu'en produit le pays, ou cette liqueur que Cérès, émule de Baochus, tire de son fruit mêlé à de l'eau bouillante.. . Toutes ces misères et bien d'autres que je tais nuisirent à ton ami, ton ami que le sort, hélas! ne voulut pas te laisser longtemps. 11 ^'enfuit dans sa patrie, l'infortuné, quittant ses chères études pour ne pas succomber sur une terre étrangère. Ici, il se croit plus près du salut : l'air du pays natal est quelque chose. Et toi, que les dieux propices ont comblé de leurs faveurs, vis là-bas, sois heureux dans la compagnie des Muses, nos bien-aimées. Je te le souhaite, moins encore par reconnaissance que pour l'amour de ma patrie et des neuf sœurs. Tu -es leur honneur et leur gloire : que la Parque, du moins, ne te refuse pas de longues années ! (1) »

Les citations qui précèdent nous ont surtout montré, dans Janicki, un poëte mélancolique et tendre, qui tantôt remercie ses bienfaiteurs, tantôt entretient ses amis de sa santé ou de ses travaux, tantôt enfin chante les louanges de l'Italie et de l'été, ennemi déclaré de l'automne et, comme tous les hommes du Nord, ardent admirateur du printemps, qu'il célébra maintes fois dans de fort beaux vers. Par moments, cependant, il s'élève plus haut : en vrai Polonais, il est passionné pour le maintien de la foi catholique, et il excite ses concitoyens à repousser les attaques imminentes des Turcs ou des Moscovites.

Il avait pour la sainte Vierge une dévotion particulièrement

(1) Tristes; élégie V, pages 16 a 18.

vive, et il composa quelques-unes de ses élégies en son honneur. Il lui demandait d'obtenir que, dans le danger que couraient à lafois son âme et son corps, sa santé fût, pour ainsi dire, la rançon de son salut éternel. 11 s'écriait :

« 0 toi, ma constante et fidèle protectrice dans l'affliction, fille et mère du Dieu tout-puissant, abaisse en ce moment sur moi tes regards miséricordieux, et exauce, ô divine Mère, les humbles prières de ton serviteur. S'il peut encore te les adresser, s'il lui reste l'usage de la parole, c'est à toi seule qu'il le doit ; il te doit ce faible souffle de vie, qui se cache encore sous cette frêle enveloppe, au milieu de ses veines et de ses os... Secoure-moi, sainte Vierge, demande pour moi la force d'étouffer mes plaintes et de souffrir avec courage... Fais que je voie s'approcher d'un œil serein la mort elle-même, s'il faut que, de son pas silencieux, elle vienne me visiter Alors mes yeux contempleront ce que notre intelligence ne peut concevoir ici-bas, ce qu'aucune parole humaine ne peut exprimer; je te verrai, toi et tous les tiens,- tu m'appelleras à toi, ô Reine, et tu me feras asseoir à tes pieds (1). »

Il faut encore noter l'épitre en vers élégiaques qu'il écrivit à son médecin et ami Jean Antonin, à l'occasion de la prise de Bude par les Turcs. Véritable précurseur de Jean Sobieski, il gourmande, avec une rare éloquence, l'imprévoyante inertie de ses concitoyens et l'incurable rivalité qui mettait les princes chrétiens en lutte les uns contre les autres. Dans les vers pleins de tristesse où il déplore les malheurs de la Hongrie, il semble pressentir les souffrances inouïes de la Pologne moderne. Il indique les avantages que présenterait, pour le salut des deux peuples, une union intime et indissoluble entre la Pologne et la Hongrie, il insiste sur l'urgente nécessité d'une politique de concorde; il en réclame l'adoption avec une force, une ardeur, une éloquence prophétique que nous ne pouvons nous défendre d'admirer :

«... Danube, ô Danube,roi des fleuves ! ô Danube, qui verses par sept bouches tes ondes dans la mer, pourquoi ne tournes-tu pas tes regards vers ce peuple en larmes? pourquoi ne lui accordes-tu pas ton secours, sa dernière espérance? Regarde! Tu roules, avec tes flots, les cadavres de tes enfants, et les eaux sont teintes du sang de la patrie. Tu soulèves ton front chargé de chaînes, tu es esclave, et les barques de l'ennemi te servent de liens. En ce jour, ô Corvin, en ce jour de douleur, brise ton sépulcre; lève-toi, venge tes fils,

lève-toi, secoure-nous ! Le Christ lui-même, ô douleur! le Christ est

chassé de ta ville. 11 cède ses temples, ses autels à Mahomet triomphant ; il est de nouveau livré à tous les supplices, et les outrages que lui firent subir autrefois les soldats de Solime, il les reçoit aujourd'hui des soldats de Soliman. Quatorze mille paysans sont envoyés en Hongrie pour se partager le sol ; les indigènes quittent le champ qui les a vus naître et sont traînés en exil sur cette

(1) Tristes, élégie II, pages 7 et 8.

terre étrangère. Le fruit de la discorde est la servitude : vous le voyez, Hongrois, peuple trop acharné à votre propre ruine. C'est votre glaive, ce sont vos dissensions qui vous tuent; vous avez tort d'en accuser Dieu L'intérêt de la

Eonyrie est le vôtre, Polonais; le même navire porte la fortune des Sarmates et celle des Pannoniens. Florissante, la Hongrie fut le boulevard de laPologne, aussi bien que de l'Allemagne; elle vaincue, que n'avons-nous pas' à craindre? Mais ma bouche se refuse à exprimer mes tristes pressentiments (I). »

Comme on a pu le voir par les extraits qui précèdent, le style de Janicki est généralement coulant, quoique parfois entaché de prétention ou d'obscurité; ses vers sont justes et bien frappés; enfin, à en juger par l'élégance naturelle que dénote son oeuvre, on serait tenté de voir en lui, non pas un humble fils de paysan polonais, mais un patricien de Venise et de Florence, plein de la grâce latine, de la douceur du ciel italien et initié à la poésie par le commerce assidu des Muses grecques (2).

De son vivant et même après sa mort, Janicki eut un grand nombre d'imitateurs. Les principaux sont Grégoire de Samborz, André Trzysziewsky et Jean Kochanowski, tous trois contemporains.

Grégoire de Samborz, né en Ruthénie en 1523, apprit la théologie, le grec et l'hébreu à l'académie de Cracovie. Il fut ensuite ordonné piètre dans cette ville et y devint professeur de théologie et directeur de l'école de Sainte-Marie. Il y passa sa vie entière au sein du travail et de l'étude. Il écrivait surtout en vers latins; il croyait avoir perdu sa journée lorsqu'il n'en avait pas fait. II était aimable, pieux, plein d'affection pour les siens, de charité et de patriotisme. Il épuisa ses ressources à faire imprimer des églogues, des élégies, des pièces de circonstance, des poèmes théologiques, et mourut dans un état voisin de l'indigence, ne possédant plus rien qu'une très-riche bibliothèque, qu'il légua à la ville de Cracovie. Il entreprit la traduction de la Bible en vers latins, sans se laisser effrayer de la grandeur, ou plutôt de l'im-

(1) Tristes; élégie VIII, pages 31 a 34.

(2) Je ne ferai que mentionner les autres ouvrages de Janicki : ses Fpigrammes, dont une seule, intitulée les Cailles, tout entière imitée de Stace, mérite l'attention; ses Vies des princes polonais et des archevêques de Gnezno, qui ressemblent plus à des Chroniques qu'à de la poésie; enfin son Epithalame posthume pour les noces du roi Sigismond Auguste. (Voir : CL Janitli Poloni poetœ laureati poemata in unum libellum collecta et ob insignem raritatem ac prœstantiam denuô excusa, curante Ehrenfried Boehmio. Lipsiœ, sumptibus Lœwii. 1755 in-8.)

mensité d'une pareille œuvre, et il publia une Genèse écrite en bon style et en vers corrects, mais absolument dénuée de poésie et de grâce, selon le jugement de Wiszniewski (1).

André Trzyszkiewski savait à fond les langues mortes et vivantes, surtout l'bébreu, comme plusieurs Polonais de son temps; aussi entama-t-il des controverses théologiques en vers et composa-t-il plusieurs pièces où respire une haine violente contre le catholicisme. Il fit encore nombre d'épigrammes et d'élégies l^audatives sur les poëmes publiés de son temps.

Jean Kochanowski, écrivain beaucoup plus illustre que les deux précédents, compte parmi les meilleurs poètes polonais. Il donna le premier l'exemple d'écrire en vers polonais, et il ne cessa de célébrer, avec le plus vif enthousiasme , sa patrie bien-aimée. Toutefois, dans sa jeunesse, pendant ses voyages en Italie et en France, il composa des vers latins qui peuvent soutenir la comparaison avec les polonais, et dans lesquels il chercha, non sans succès, à imiter les anciens, Horace et Tibulle notamment. Ses poëmes lyriques sont surtout remarquables : on estime ses odes au Congrès de Puknejski et à la Concorde (2), ainsi que son épithalame pour les noces de Jean Zamoyski avec Griselis Battori, qui fut, dit-on, chanté au son de la lyre par les musiciens du roi. Il fit encore, à l'exemple de Pétrarque, des élégies d'un goût tout italien ou plutôt épicurien, dans lesquelles il célèbre uniquement le plaisir et la volupté.

Écoutons-le :

« La guerre. menace la patrie. Nous aussi ferons-nous la guerre ? Irons-nous grossir l'armée 2 Aimez la guerre, vous que dévore la soif d'un précieux butin et de For, ce roi du monde. Pour moi qui sais vivre de peu, puissé-je vieillir loin du bruit des armes et du clairon, sous le toit de mes pères, devant leur foyer où brille un feu mourant, au milieu des riches moissons dont la bonne Cérès récompense les efforts du laboureur ! Que le guerrier, tout fier encore de sa victoire, m'y trouve occupé à greffer des vignes ou des arbres sauvages; qu'alors, la coupe en main, il me dise ses sanglantes batailles, la fuite précipitée de l'ennemi, son camp abandonné, les villes emportées d'assaut, les citadelles renversées du sommet des montagnes, tant de milliers dJhommes tués, tant de milliers de prisonniers : pour moi, tenant à la main une coupe de vin vieux, j'écouterai en silence les hauts faits du héros, pendant que mes serviteurs étonnés s'arrêteront et ne prêteront plus qu'une oreille distraite aux ordres de leur maître (3). »

(1) Histoire de la littérature polonaise, tome I, page 237.

(2) Voir: Cochanovii Lyricorum liber ; Lazare André, 1580, in-4°, et Petricowski, 1612, in-4°.

(3) Cochanovii Elegiarum libri très ; I, X1IL

Dans la même pièce, il chante les louanges de sa maltresse Doris et l'invite à partager ses agrestes travaux, en distiques fort élégants et qui ont toute la saveur d'une idylle antique :

« Pesant sur la manche de la charrue Je déchirerai, avec le soc recourbé, les entrailles d'une terre fertile et je confierai à son sein la semence, espoir de l'année qui s'approche; mais pourvu que ma maîtresse m'accompagne. A ses côtés, il n'est pas de travail que je ne puisse supporter : c'est elle qui me donne la force, elle qui me l'enlève. Heureux, trois et quatre fois heureux ceux dont les cœurs

brûlent d'un mutuel amour! Avec toi, je ne craindrais ni les fureurs de la

mer, ni le courroux du ciel, je ne craindrais pas la foudre tombant de a voûte éthérée. »

Ailleurs, en maudissant la guerre, il exprime élégamment la joie du retour au sein de son nid d'amour :

« Dépouille ta tète du casque qui la couvre, Mélétius, quitte le bouclier et la lance et dépose l'épée suspendue à ton côté. La fureur du glaive ennemi ne pénètre pas dans ce tranquille séjour, la flamme n'y menace pas les guérets chargés de moissons; on n'y entend pas l'éclat retentissant de la trompette, qui interrompt le doux sommeil et jette l'effroi dans les cœurs. Ici fleurit la paix féconde; ici, portes ouvertes, régnent l'amour et le dieu delà lyre, le doux Apollon. L'araignée entoure de ses blanches toiles les boucliers des soldats, la rouille émousse les épées et les traits acérés. Les festins de la jeunesse remplissent la maison, et l'air retentit de joyeux applaudissements. Moi-même, je verserai sur ton front des parfums odorants; j'ornerai ta blonde chevelure de guirlandes de fleurs et j'irai chercher au fond de ses tonneaux le vieux Bacchus, ce dieu ami de la joie qui égayé les esprits et les cœurs (1). »

Autant Kochanowski chantait avec grâce l'amour et ses plaisirs, autant il était ardent à célébrer sa patrie et à la défendre de toute injure. Nous en avons un exemple remarquable, et, pour ainsi dire, domestique. On sait comment, après cinq mois de séjour à Gracovie, Henri III, élu roi de Pologne, quitta son royaume en fuyard, à la nouvelle de la mort de Charles IX : ce fut à ce moment que Desportes, compagnon fidèle d'Henri III, osa adresser aux Polonais, en guise d'adieu, une élégie railleuse et insultan te(2).

(1) Ibid. I, VIL

(2) ADIEU A LA POLONGNE.

« Adieu, Polongne, adieu, plaines désertes, Touiours de neige ou de glace couvertes, Adieu, pays, d'un éternel adieu :

Kochanowski répondit à cette satire, releva l'ingratitude de son auteur et perça de ses traits les plus sanglants le roi fugitif et ses courtisans dans une pièce intitulée : Gollo crocitanti (textuellement au Français croassant). Voici son début :

« Fuyards, arrêtez; pourquoi vous sauver ainsi? Vous n'êtes pas ici sur la plage sicilienne, sur cette terre déshonorée par ses vêpres sanglantes. C'est la Pologne que tu fuis, Français, le pays le plus fidèle aux lois de l'hospitalité... Et toi, ingrat, fuyard, barbare étranger, tu réponds aux. bienfaits par l'injure et tu couvres de lie, ivrogne que tu es, non pas moi seulement, mais toi-même et tes propres vers. »

• Plus tard, irrité par le spectacle des vices du clergé, Kochanowski dirigea contre les prêtres ses railleries piquantes et ses violentes invectives. Le premier de tous, grâce à sa connaissance profonde du polonais et du latin, il composa un poëme macaronique, c'est-à-dire moitié latin et moitié polonais, dans lequel il jugeait sévèrement les mœurs de la cour, tournait les

Ton air, tes mœurs m'ont si fort sceu desplaire, Qu'il faudra bien que tout me soit contraire Si jamais plus ie retourne en ce lieu :

Adieu ,maison d'admirable structure, Poiles adieu, qui dans vostre closture Mille animaux pesle mesle entassez , Filles, garçons, veaux et bœufs tous ensemble, Un tel mesnage a l'âge d'or ressemble, Tant regreté par les siècles passez.

Quoy qu'on me dist de vos mœurs inciuiles, De vos habitz, de vos meschantes villes, De vos esprits pleins de légèreté, Sarmates fiers, ie n'en voulois rien croire Ni ne pensois que vous peussiez tant boire : L'eussé-ie creu sans y avoir esté ?

Barbare peuple, arrogant et volage, Vanteur, causeur, n'ayant rien que langage, Qui iour et nuict dans un poisle enfermé , Pour tout plaisir se iouë avec vn verre, Ronfle à la table, ou s'endort sur la terre, Et comme vn Mars veut estre renommé,

Ce ne sont pas vos grands lances creusées, Vos peaux de loup, vos armes déguisées, Où maint plumage et maint aisle s'estend, Vos bras charnus ni vos traits redoutables ; Lourds Polonois, qui vous rend indomptables. La pauvreté seulement vous défend.

moines en dérision et poursuivait d'amers sarcasmes les faiblesses de quelques prêtres. Depuis lors, il fut en butte à la haine des savants et à celle du clergé : les uns le traitaient de pauvre poëte et ne voulaient voir en lui qu'un bourreau de deux langues, enchaînant, pour ainsi dire, comme un autre Mézence, les mots morts aux mots vivants; les autres le faisaient passer pour un ennemi de l'Eglise, adonné en vrai luthérien à l'ivrognerie et à la débauche. Ces calomnies l'auraient mis en sérieux danger, si Famitié du roi Sigismond-Auguste ne lui avait servi de sauvegarde. Il la méritait. Quelquefois, sans doute, la légèreté Se son esprit, l'intempérance de sa langue, une indignation légitime contre la corruption de son siècle l'ont entraîné trop loin ; mais il ne faudrait pas croire qu'il ait jamais manqué soit à sa patrie, soit à la foi catholique, ni qu'il ait commis d'autre faute que des écarts de jeunesse. Doux et affable, franc et courageux, il méprisa les délices et les richesses de la cour et préféra passer à la campagne des années tranquilles dans la société des Muses.

Kochanowski eut pour ami intime un autre poëte, qui lui ressemblait par le caractère et qui eut à subir à peu près les mêmes

Si vostre terre estoit mieux cultivée, Que l'air fût doux, qu'elle fut abreuvée De clairs, ruisseaux, riche en bonnes citez, En marchandises, en profondes riuières, Qu'elle eust des vins, des ports et des minières, Vous ne seriez si long temps indomptez.

Les Olhomans, dont l'âme est si hardie, Aiment mieux Cypre, ou la belle Candie, Que vos déserts presque toujours glacez : Et l'Alemand qui les guerres demande, Vous dédaignant, court la terre flamande, Où ses labeurs sont mieux recompensez.

Neuf mois entiers pour complaire à mon maistre, Le grand Henry que le ciel a fait naistre, Gomme un bel astre aux humains flamboyant, Pour ce désert i'ay la France laissée, Sans nul confort sinon qu'en le voyant.

Face le ciel que ce valeureux prince

Soit bien tost roy de quelqu'autre province,

Riche de gens, de citez, et d'auoir :

Que quelque iour a l'empire il parvienne,

Et que iamais icy ie ne reuienne,

Bien que mon cœur soit bruslant de le voir. »

(Les Œuvres de Philippe Des Portes, etc. Lyon. Benoist La Caille, MDCXV, in-12, pages 580 et 581.)

épreuves : ce fut Klonowicz, ou Acernus(l), né à Sulmierzyszacz, dans la Grande-Pologne, mais devenu Ruthène de mœurs et d'affection. Il était juge des Juif s et homme d'affaires à Lublin, Poursuivi de la haine implacable des nobles et des moines, tourmenté par l'indigence, par la maladie et plus encore par les désordres de sa femme, il traîna une existence misérable, sans autre consolation que la poésie. Il écrivit, en vers polonais et latins, tantôt des satires contre les mœurs licencieuses de son siècle, tantôt des éloges de son pays et du peuple polonais. Il célébra surtout la Ruthénie, qu'il habita presque toute sa vie et qu'il connaissait à fond : il la préférait à la Gallicie, à la Lithuanie, à la Mazovie elle-même, dont il était cependant originaire, et il la jugeait digne d'être comparée, pour la beauté des sites et du climat, aux pays méridionaux de l'Europe. Charmé des mœurs simples et pures des paysans, il composa, en l'honneur de la Ruthénie, un poëme devenu fort rare, imité des Géorgiques, écrit en distiques et intitulé Roxolania, d'après le nom latin de la Ruthénie. Son ouvrage, qui n'est pas très-long, se divise en trois parties inégales : dans la première, il décrit la nature du sol, sa fertilité, ses produits variés; ensuite, passant à l'éloge des villes, il dépeint, en quelques vers, les plus remarquables; enfin, il s'étend sur les mœurs des habitants, sur les usages suivis pour le baptême des enfants et pour les funérailles. Il est certain qu'il tombe quelquefois dans le lieu commun et* dans la futilité : on ne peut, sans impatience , l'entendre raconter l'histoire des couleuvres qui se jettent sur les mamelles des vaches pour boire leur lait , ou décrire les tours des ours savants , ou encore les procédés employés par les paysans ruthènes pour la consstruction de leurs chars. Le plus souvent, cependant, on aime à reconnaître en lui un poëte habile et ingénieux, plein d'un amour sincère pour la campagne et sachant retracer avec exactitude les travaux des paysans au milieu desquels il vécut.

(1) Klonowicz signifie, en polonais, érable (acer en latin) ; de là le surnom d'Acernus. Klonowicz nous l'indique lui-même dans un passage de saiAo.ro/anfa, où il décrit les forêts de la Ruthénie :

Hic acer est, arbor do/abm laevibus apta, (Haec arbor nobis nomina grata dédit).

11 est fâcheux que l'éloge de son arbre patronymique ne lui ait inspiré qu'un vers faux.

Après quelques vers d'exorde sur le climat et le ciel clément de la Ruthénie, il décrit brièvement les profondeurs des forêts, les essences d'arbres dont elles sont peuplées et les animaux sauvages qui les habitent. De là, passant aux plaines, il expose, à la façon de Virgile et en termes heureux, les usages suivis par les Ruthènes pour la fabrication de leurs charrues, pour le labour et pour les semailles. Puis, après une invocation à Galatée et un rapide récit des amours du Cyclope, il chante les travaux des pasteurs, leurs jeux champêtres; il dépeint l'aspect étrange de leurs troupeaux vivant en plein air et presque retournés à l'état sauvage : il parle des bœufs qui parcourent les steppes pendant tout Tété, et que des haies d'épines et de branchages défendent seules, la nuit, contre les attaques des bêtes féroces ; des brebis qui mettent bas sur le sol nu; et surtout du bouc sauvage à longue barbe, qui ne craint pas le combat contre les loups.

Klonowicz décrit ensuite les divertissements des pasteurs : les danses, les chasses à la glu, les ascensions au sommet des arbres pour y cueillir le gui, la capture et l'éducation des ours, enfin les festins d'hiver arrosés de cervoise et d'hydromel. Après un certain nombre de vers sur la culture du houblon ainsi que sur l'éducation des abeilles et une éloquente invective contre le fléau de l'eau-de-vie, il égayé son poëme de quelques anecdotes plaisantes. Ainsi, il affirme que les ours ont coutume de cacher du miel dans le creux des arbres pour s'en nourrir pendant l'hiver, et il raconte en riant l'histoire d'un paysan ruthène qui, tombé dans l'intérieur d'un arbre ainsi rempli, se trouva pris comme à la glu et que l'ours vint enfin délivrer, sans le savoir et sans le vouloir.

La partie du poëme de Klonowicz relative aux villes de Ruthénie est fort courte et ne mérite guère l'analyse. Il fait d'abord l'éloge de Lublin, la ville catholique, aux riants environs, enrichie par son commerce avec les Arméniens, et, à cette occasion, il lance les traits les plus mordants contre les Juifs qui y résident. Il mentionne ensuite Zamosc, célèbre par la beauté de ses murailles; Kiovie, la ville sainte des Ruthènes, fort ancienne, mais souvent dévastée par ses voisins les Tartares; Kaminiec, dont les remparts sont taillés dans le roc vif; puis Busca, Socal, Prémisl et les salines de Drohobicza.

Klonowicz dépeint avec plus de soin les mœurs des paysans ruthènes, notamment les repas de baptême, les mariages des prêtres, l'éducation rude et presque lacédémonienne des enfants,

la vie sobre et les jeûnes rigoureux des habitants. Il indique combien une superstition invétérée égare encore les esprits incultes et grossiers des Ruthènes, à l'aide de quels charmes les sorcières trompent les amants, et, soit illusion réelle, soit fiction poétique, il a l'air de n'être pas tout à fait incrédule.

Voici, pour preuve, le récit d'un épisode magique tiré de son poëme et manifestement imité d'Ovide et de Stace :

« J'ai vu des sorcières décrépites voler à travers les ténèbres ; j'ai vn, pendant la nuit, de veilles femmes portées par des ailes; je les ai vu souvent dissiper les nuages d'un ciel orageux, par le seul pouvoir de leur magie. A leur voix, des torrents de pluie, les vents, la foudre et la grêle ravagent, hélas! les moissons qu'elles maudissent J'ai vu encore le lait couler d'une corde avec plus d'abondance que de la mamelle d'une vache. Souvent, grâce à leurs philtres, une amante désolée a ramené son amant, bien qu'elle en fût séparée parla mer aux ondes bleues. L'oiseau, de ses ailes légères, ne dévore pas l'espace avec autant de rapidité que toi, terrible Cupidon, lorsque tu saisis ta proie.

« Une jeune fille ruthtae, Féodora, aimait à la passion Féodor et ne pouvait contenir l'ardeur de son amour... Elle achète les conseils d'une sorcière et lui adresse cette prière : « Mère infernale, le triste Averne t'obéit, tes chants ma- « giques émeuvent le noir Achéron. Dis-moi donc où vit le lâche qui a trahi « mon amour, dis-moi où il cache son ingratitude. Quand même il aurait mis « l'Océan entre lui et moi, ramène-le, fais qu'il m'arrache à la mort... Jette, ô « ma mère, un regard favorab e sur Féodora expirante; elle mourra certaine- « ment si tu n'as pitié d'elle. » La vieille lui répond : « Récompense les soins « de ta mère, et tu verras ce que peut son art. A ma voix, Féodor reviendra, « tout prêta se donnera toi. Le tartare lui-même, s'il Fa englouti, te le rendra; « cet air qu'il respire, cette terre qui le porte, te le rendra ; les flots de la mette te rendront tes amours... Mais, si des prodiges viennent frapper tes yeux, que « ton esprit ne se trouble pas, Féodora; ne crains rien, je t'en supplie, contiens- « toi, songe à Féodor et garde-toi de prononcer le nom du Dieu des cieux. Tu « implores les mânes: oublie donc les dieux; la puissance infernale ne peut « s'allier à celle d'en haut. Si Dieu te donne son secours, l'enfer te retirera le a sien; si l'enfer t'accorde son aide, Dieu te refusera la sienne... » Ainsi, la diabolique sorcière excite et pousse à sa ruine la pauvre Féodora, qui retourne, pleine d'espoir, à son foyer solitaire... Cependant le soleil se précipite dans les ondes, pour en renaître bientôt plus éclatant... Impatienteet anxieuse, Féodora soupire après le retour de son amant, et, au milieu de ses gémissements elle implore le secours promis. La vieil ie apporte des herbes magiques, verse des poisons, prononce les paroles consacrées. Elle parle aux démons de la nuit, et on entend les ombres lui répondre par de longs murmures... Un bouc sauvage apparaît : son corps est couvert de longs poils noirs, ses yeux brillent d'un éclat sinistre, ses regards semblent scintiller, ses naseaux vomissent du feu, sur son front terrible se dressent deux cornes élevées... Le monstre parle, demande pourquoi on l'appelle. La vieille le lui dit et ajoute: « Pars, vole, bouc aux pieds rapides, vers un hémisphère que je ne connais pas; messager^d'amour, reviens chargé de ton précieux fardeau... » Le bouc obéit aussitôt à l'ordre de sa maitresse; l'affreux coursier s'élance. Cependant, Féodor avait passé la nuit à boire, sans souci, sans souvenir de son ancien amour. A sa première maîtresse en avait succédé une nouvelle, plus chère encore; ainsi le feu qui s'allume est

plus doux que celui qui s'éteint... Le bouc attend couché sur le seuil, tendant son dos velu à celui qu'il doit porter. A peine Féodor a-t-il mis le pied dehors, que le bouc se redresse, le renverse à l'improviste et l'enlève. Féodor rit sans défiance, croit être porté par un vrai bouc et s'imagine être tombé sur son dos par hasard. Mais quand il voit les forêts et les fleuves fuir sous ses pieds, il reconnaît trop tard le courrier de l'enfer, il distingue bien au-dessous de lui les tours des villes, les sommets des plus hautes montagnes, pendant que l'audacieux animal poursuit sa route à travers les airs. Féodor s'effraye : la peur succède à son premier étonnement et la crainte l'empêche de s'élancer à terre. Tout à coup il aperçoit le toit d'une demeure bien connue, où Féodora veillait en l'attendant; le souvenir de son amour oublié se réveille et l'enflamme; sa monture le dépose au seuil même de la maison. Qui ne sait le reste? Silence, ma muse ! »

Il faut encore noter les derniers vers du poëme : Klonowicz y rappelle les usages suivis par les Ruthènes à la mort de leurs proches: comme les Romains, ils louaient des pleureuses ; moyennant quelque argent, ils chargeaient un prêtre d'écrire une lettre à S. Pierre en faveur de leur parent, pour prier le saint de lui ouvrir les portes du paradis; enfin ils donnaient un banquet dans le cimetière, peu de jours après les funérailles, espérant que l'ombre du mort prendrait sa part du repas.

Nous avons, de Klonowicz, un autre ouvrage fort long, d'un caractère singulier et très-inférieur à la Roxolania. Il est intitulé Victoria deorum, titre ambitieux et sans rapport avec le sujet : ce n'est, à vrai dire, qu'une violente satire contre les vices de la noblesse polonaise, sous forme d'épopée et en vers héroïques. Klonowicz travailla dix ans à sa Victoria deorum, la fit d'abord en polonais, puis en latin; mais, malgré tous les efforts de son auteur, cet ouvrage manque de souffle poétique et de vie : il n'y faut voir qu'une espèce de dissertation scolastique sur la vraie noblesse, écrite d'un style froid et pénible. On y rencontre quelquefois, à côté de jolis vers, d'interminables controverses sur des arguties philosophiques ; aux attaques contre la noblesse viennent se mêler, par exemple, la définition de l'éthique, la description de certaines maladies difficiles à nommer, puis, sans transition, celle de la chasse, de la pêche, etc. Enfin, les pensées, empruntées tour à tour aux poètes mythologiques et aux livres saints, sont le plus souvent vulgaires et usées. Celles-ci, par exemple : l'homme vraiment noble est celui qui vit honnêtement; l'homme de bien a une bonne mort; la noblesse nait du travail et de la vertu, et autres aphorismes du même genre.

Cet ouvrage, long et faible, dirigé contre la noblesse et le clergé, aurait passé inaperçu, si les prêtres n'avaient commis la faute de le signaler eux-mêmes à l'attention publique. Irrités des satires qu'il renfermait contre eux, ils condamnèrent le livre au feu et en défendirent publiquement la lecture. Car, disaient-ils, « que méritent de tels vers, sinon la main du bourreau et le bûcber? »

Ces persécutions ne firent naturellement qu'augmenter la réputation de Klonowicz, et son poëme de la Victoria deorum fut trèsrecherché pendant tout le xvie siècle; aujourd'hui, il est tombé en oubli : c'est justice.

Klonowicz avait un esprit ouvert et facile, une merveilleuse ardeur au travail, un style clair et pur, quelquefois un peu lent et languissant. S'il avait écrit moins et avec plus de soin, s'il avait consenti à resserrer ses pensées et à polir son style, il serait sans doute au premier rang des poètes latins de la Pologne; car il sut, en vrai poète, haïr l'hypocrisie, supporter courageusement la pauvreté, aimer Dieu, sa patrie et Jes siens du plus ardent amour.

Kochanowski et Klonowicz eurent, au commencement du xvne siècle, un redoutable émule en la personne de Simon Szymonowicz Bendonski, surnommé le Pindare polonais. Arménien d'origine, né en 1553, à Lublin, d'un père riche et lettré, il reçut de lui la première éducation, puis entra tout jeune à l'académie de Cracovie, où il se livra sans réserve à l'étude des lettres. L'exemple de Kochanowski le remplit d'ardeur, et il fit de tels progrès qu'il reçut la couronne de philosophe pour une ode en l'honneur de S.Stanislas. Il partit ensuite pour l'Italie, où il reçut les leçons de Vitelleschi, de Moreto, de Molina; il sut en profiter, et, lorsqu'au bout de quatre ans, il revint dans sa patrie, il était l'égal des plus savants. Ce fut alors qu'avec l'appui de Gorski, professeur de l'académie de Cracovie, et de Socolowski, théologien du roi, il fut nommé secrétaire de Thomas Zamoyski, grand-général du roi Battori, et il s'attacha tellement, dans la suite, à cet homme éminent par sa science, sa gloire et sa bonté, qu'il ne le quitta plus. Non content de combler Szymonowicz de bienfaits et de le prendre pour unique confident des secrets les plus graves,

Zamoyski lui fit encore faire sa fortune à- la cour du roi : il obtint pour lui le collier de chevalier, et plus tard la couronne de poëte, que lui décerna le pape Clément VIII. Enfin, Szymonowicz fut désigné par Thomas Zamoyski, à son lit de mort, comme tuteur de son fils, à peine âgé de dix ans; il fut, de plus, le professeur de belles-lettres de Jacques Sobieski, qui l'aimait plus que tous ses autres maîtres. Tout entier à ses études et exempt d'ambition, il s'éteignit doucement à l'âge de soixante et onze ans, après une existence passée dans la paix et le bonheur, au sein de la riche bibliothèque des Zamoyski.

Ses œuvres sont nombreuses, et, par une rare fortune, nous les possédons presque toutes. Je n'en ferai ni un grand éloge, ni une vive critique. Je n'aurais sans doute qu'à louer dans ce poëte l'éloquence et la verve, s'il n'avait été un imitateur perpétuel et, pour ainsi dire, incorrigible. Ainsi, son éloge du pape Clément VIII intitulé le Prophète Joël {Joël propheta) est tout eritier tiré de la Bible ; ses vers didactiques dédiés au fils de Thomas Zamoyski, sous le titre à' Hercule de Prodicus [Hercules Prodiceus), ne sont qu'une traduction pre&que littérale de Xénophon; sa tragédie antique de Penthésilée semble dictée par Quintus de Smyrne; enfin sa tragédie de La chasteté de Joseph [Castus Joseph) est un centon de la Bible et de Y Hippolyte d'Euripide.

On voit d'abord entrer en scène le démon [malus dœmon) : comme Vénus dans Euripide, il se vante de l'étendue de son empire et s'indigne que Joseph seul ose lui résister; il montre dans ses plaintes toute la colère et toute la haine qui respirent dans les paroles de la déesse grecque ; mais il n'en a ni la majesté vraiment divine, ni le langage à la fois élégant et concis (1). Ensuite paraît Joseph, comme Hippolyte, sortant de la maison au milieu d'une troupe d'esclaves. Après quelques mots sur les fêtes des divinités égyptiennes et sur le Dieu des Juifs, il fait le récit du songe qui lui annonce son malheur: il raconte comment, pendant son sommeil, il a rêvé qu'il volait dans les airs, sous la forme d'un cygne blanc comme neige, et que, tout à coup, par

(1) Voir : Simonis Simonidœ Bendonski Leopolitani MagniJo. Zamoscii a secretioribus consiliis, Pindari latini , opéra omnia quœ reperirï potuerunt, olim sparsim édita, nunc in unum collecta ac denuô typis consignata, procurante Angelo Maria Durini, è comitibus Modœtiœ, palritio Mediolanensi, archiepiscopo Ancyrano, per utramque Poloniam et Mag. Lilh. ducatum cum facultatibus legati à latere, nuntio apostolico; Varsoviœ, in typographiâ Mitzlerianâ, 1772, in 4<* — Castus Joseph, pages 14 à 16.

derrière, un coucou (détail ridicule!) l'avait assailli et précipité dans une affreuse prison. Ce récit achevé, il se déclare prêt à subir tous les coups de la fortune et il recommande son âme à Dieu, ne lui demandant d'autre grâce qu'une vie honnête et pure :

«Qu'est-ce? qu'arrivera-t-il? Courage, courage, mon âme; pourquoi abandonner toute espérance? pourquoi cet abattement? Surmonte ton anxiété : le Seigneur est vivant; il vit ce Dieu tout-puissant, sans Tordre de qui un cheveu ne saurait tomber de ta tête. Oseras-tu dire que tu n'as pas mérité le malheur, ou que le bonheur t'est dû? Te plaindi as-tu de subir une épreuve au-dessus de tes forces? Je me soumets, Seigneur, je me soumets : à toi de commander, à moi d'obéir. Tu peux me tuer : ma foi sera toujours en toi. Tu m'as réduit en esclavage, tu m'as arraché tout jeune encore au sein de mon père : louange et gloire à toi, Seigneur! Daigne seulement tenir compte de ma jeunesse, âge d'imprudence et de faiblesse; en même temps que l'épreuve, envoie-moi la patience et la force; que je succombe ou que j'échappe, que je vive ou que je meure, je mourrai pour toi, je vivrai pour toi, ici, partout, toujours à toi (J). »

A la suite de cette prière, où respire un sentiment de résignation si profondément chrétien, le chœur commence ses chants, et, dans des vers traduits mot à mot d'Euripide, il déplore l'état de Jempsar. femme de Putiphar, qu'un mal inconnu dévore et qui, presque désespérée, s'obstine à rester cachée au fond de sa demeure :

Petra celebris est hic

Quaedam, vitrea dîs aqua, etc. (2).

Cependant apparaît une femme, appuyée sur le bras de sa nourrice, pâle, les yeux fixes, languissante, inquiète, portant la

mort peinte sur son visage Est-ce Phèdre ou Jempsar? Entre

elle et sa nourrice s'engage aussitôt ce terrible dialogue, si lamentable dans sa simplicité antique, qui a passé du grec dans toutes les langues et excité l'admiration de tous les peuples et de tous les siècles. Szymonowicz a bien mérité des lettres, le jour où il a traduit en latin, fidèlement et non sans élégance, ces vers immortels empruntés à Euripide. Sauf quelques longueurs, on reconnaît tout entiers le tragique athénien et notre Racine, si profondément imbu de l'esprit grec, dans ce passage célèbre, où, vaincue par les instances de sa nourrice et du chœur, emportée par la passion, malgré toutes les résistances de sa pudeur, l'infortunée

(1) Castus Joseph, p. 2).

* (2) Voir VHippolyte d'Euripide, vers 120 à 174.

Jempsar, à travers mille hésitations et mille combats, laisse enfin soupçonner le nom du jeune homme adoré, dont l'amour l'embrase et la tue :

La nourrice.

« Sache-le donc, je te croirai plus cruelle que la mer, si tu t' opiniâtres ainsi à mourir, sans pitié pour toi-même, ni pour ton époux, ni pour tes enfants, tes pauvres enfants que tu laisserais en proie à la haine et aux violences d'une marâtre, aux insultes de ces misérables esclaves, aux dédains de cet étranger, qui déjà, sous tes veux, gouverne la maison; de Joseph

'Jempsar.

Ah!

La nourrice.

Ce reproche te touche au vif!

Jempsar.

Je suis perdue ; tu me tues, mère, tu me tues ; pas un mot de plus sur ce jeune homme, je t'en supplie.

La nourrice.

Vois comme tu es sage ; mais, avec toute cette sagesse, négligeras-tu donc de te conserver à toi même et aux tiens?

Jempsar.

J'aime mes enfants; mais une autre passion m'entraîne.

La nourrice.

Tes mains sont cependant pures de crime.

Jempsar.

Oui, mes mains sont pures; le mal est dans mon âme.

La nourrice.

Un ennemi t'aurait-il offensée?

Jempsar.

C'est un ennemi qui me tue, malgré lui et malgré moi.

La nourrice.

Ton époux Putiphar serait-il coupable envers toi?

Jempsar.

Plaise à Dieu que je n'aie rien à me reprocher envers lui I

La nourrice.

Quel est donc ce noir chagrin qui te presse de mourir?

Jempsar.

Quel chagrin? Quel est ce sentiment qu'on appelle l'amour ?

La nourrice.

Le plus doux de tous les maux, ma fille, et le plus cruel.

Jempsar.

Je n'en connais que l'amertume.

La nourrice.

As-tu donc éprouvé de l'amour pour un autre que pour ton époux?

Jempsar.

Je voudrais ne pas réprouver; mais, malgré moi, le feu de la passion me consume.

La nourrice.

Et quel est cet audacieux, ce criminel?

Jempsar.

Tu connais ce jeune étranger... ?

La nourrice.

Quoi! Joseph?

Jempsar.

C'est toi qui l'as nommé... (1). —Ah ! je hais ces femmes, qui,chastes seulement en paroles , cachent au fond de leur cœur la plus coupable audace. Les misérables, de quel front, ô Cypris, osent-elles lever les yeux sur le visage vénérable de leur époux? Comment ne.redoutent-elles pas jusqu'aux ténèbres, complices de leur crime? Comment ne craignent-elles pas que les murs mêmes de leurs maisons ne parlent de leur forfait? Voici, mes chères amies, voici ce qui me voue à la mort, c'est la crainte qu'on ne puisse me reprocher d'avoir couvert mon mari d'infamie et que ma honte ne rejaillisse sur mes fils. Je lésai engendréset nourris dans l'innocence. Puissent-ils conserver toujours cet honneur et briller à jamais de l'éclat de la vertu! Qu'ils soient fiers de mon souvenir et que jamais ils ne soient exposés à entendre mal parler de leur mère. »

Il n'y a jusqu'ici que des éloges à décerner à Szymonowicz : il marche sur lès traces d'Euripide, il est, comme lui, éloquent et animé d'un véritable souffle tragique ; mais, plus on est porté à l'admirer ici, plus on doit ensuite censurer et déplorer ses fautes. Ainsi, au moment où il est maître de son auditoire ému et terrifié, quand il n'est personne qui ne gémisse sur le sort de l'infortunée Jempsar et n'accuse sa cruelle destinée, comment admettre que, sous le coup d'une si terrible situation, au milieu des déchaînements d'une telle passion, la malheureuse ait le loisir de disserter ex professo sur la nature et les progrès de l'amour, ou, ce qui est pire, de répéter cette invective célèbre contre les femmes, qu'Euripide, mieux inspiré, avait placée dans la bouche d'Hippolyte, révolté de la passion incestueuse de Phèdre ? Et ces défauts ne sont pas encore les plus graves. Szymonowicz a commencé par supposer Jempsar plus malheureuse que coupable ; il nous a fait

(1) Comparez à VHippolyte d'Euripide (vers 612 a 644) le Castus Joseph de Szymonowicz (pages 43 et 44).

assister à ses luttes désespérées contre l'amour qui la dévore, à son silence obstiné; il nous Fa montrée résolue à périr : comment justifiera-t-il donc sa dégradation subite? En un instant, elle rejette toute pudeur, elle raconte sans déguisement à sa nourrice, aux femmes qui l'entourent, les honteuses obsessions dont elle n'a pas craint de poursuivre Joseph à deux et trois reprises, et les refus humiliants qu'elle a essuyés; elle annonce les nouvelles prières qu'elle osera lui adresser, les artifices auxquels elle aura recours pour le perdre, s'il lui oppose la même résistance. On n'a pas de peine à reconnaître cette femme audacieuse dans le crime, brûlée de volupté, incapable de dominer sa passion ni de contenir ses fureurs : ce n'est plus la Phèdre d'Euripide, si belle jusque dans sa chute, mais celle de Sénèque, vulgaire et odieuse, indigne du nom d'épouse, véritable courtisane. Je pourrais excuser Szymonowicz, si , le type une fois choisi, il avait montré Jempsar conséquente avec elle-même, quelle que fût sa ressemblance, soit avec la Phèdre grecque, soit avec la Phèdre latine; mais sa Jempsar sans caractère, et, pour ainsi dire double, ne me parait pas un personnage vraiment tragique. Elle viole la première des règles dramatiques, celle de l'unité des caractères. Et que dire de la fin du drame ? La nourrice reparaît sur la scène, pour raconter indécemment les provocations ouvertes de Jempsar à Joseph; Putiphar, trompé par sa femme, vient ensuite disserter avec le calme d'un philosophe sur la perfidie et l'ingratitude des hommes; enfin, Joseph, jeté dans les fers par ordre de Putiphar et couvert d'une auréole céleste, d'après le récit du messager, ne répond pas à la calomnie dont il est l'objet, détournant ainsi, contre les règles de l'art, de Jempsar sur lui-même toute la pitié des spectateurs et, dès lors, tout l'intérêt de la pièce. Je noterai seulement Tavant-dernier chœur : ce n'est, il est vrai, qu'une imitation deClaudien ; mais il est bien en situation, et le style a de l'élégance :

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