LES VOIX NOCTURNES
Que doux est le sommeil de ce jardin vert sombre,
Bc igné par la langueur de la nuit azurée;
A travers les rameaux du pommier, blanc de fleurs,
Quelle douce clarté répand la lune d'or !
Ainsi qu'au premier jour de la création
Mystérieusement luit l'essaim des étoiles,
Dans l'abîme du ciel, on entend s'exclamer
Un orchestre, et parler plus haut la source proche.
Un rideau est baissé sur le monde diurne.
Le mouvement est las, et le travail sommeille ;
Sur la viUe qui dort, comme aux cimes des bois,
S'éveille le murmure étrange de la nuit...
D'où peut venir ce murmure incompréhensible?
Le monde incorporel des mortelles pensées
Que le sommeil délivre, vole-t-il en essaims
Qu'on entend sans les voir, dans le chaos nocturne?
Pourquoi gémis- tu, vent nocturne,
Et pourquoi follement ainsi te lamenter ?
Que veut dire ta voix étrange,
Tantôt sourde en sa plainte et tantôt éclatante ?
En langage compris du cœur toujours tu parles
De tourments incompréhensibles,
Er parfois, gém ssant ainsi dans ta souffrance,
Tu soulèves en lui un délire de cris !
Oh ! ne lui chante pas ces redoutables chants
Sur l'antique chaos natal!
Comme toute notre âme écoute avidement
Le récit aimé de la nuit !
Elle aspire à briser la poitrine mortelle
Pour se fondre avec l'infini. . .
O, ne réveille pas la tempête assoupie :
Sous elle frémit le chaos.
Pourquoi courbes-tu la tête, O saule, au-dessus des eaux, Et de tes feuilles tremblantes, Comme de lèvres avides, Cherches-tu le flot qui fuit ? Penchée sur l'eau, chaque feuille En vain languit et palpite...
Le flot fuit en clapotant, =^=.=== 62 ==
Et se chauffant au soleil, Miroite et se rit de toi.
F.-I. TIOUTCHEV