‹ La poésie lyrique russeChapitre 31 sur 71 · A MA FILLE · texte numérisé non relu

A MA FILLE

Une étoile nouvelle brille

Et regarde en mon âme obscure !

Cette étoile, c'est ma fillette,

Et déjà dans ses yeux mignons

Luit quelque chose d'immortel

Et d'éternel qui, au delà

De ce monde matériel,

Voit plus loin, plus profondément

A peine sait-elle balbutier encore,

A peine elle commence à courir, et déjà

La petite friponne en elle laisse voir

Les traits malins d'une coquetterie de femme.

Quand je l'appelle à moi, quand je veux l'embrasser,

J'épuise mes trésors de doux noms caressants ;

Se renversant au cou de sa bonne, elle rit.

Chaudement elle étreint des mains la vieille femme,

Lui baise les deux joues sans pitié, et vers moi

Regarde par-dessus l'épaule avec malice,

En se divertissant de mon dépit jaloux.

Ces yeux mignons d'enfant, Heureux et caressants, Regardent hardiment Les passants dans les yeux,

Tout aussi hardiment Qu'ils regardent aussi Les anges du Seigneur Tournoyer sur leur tête.

Cela ne se peut pas ! Cela ne se peut pas ! .

Elle vit !.. . A l'instant elle va s'éveiller. . .

Regardez-la ! Voici qu'elle voudrait parler,

Ses doux yeux vont s'ouvrir, elle va nous sourire

Et m' ayant aperçu, elle m'embrassera :

Puis, comprenant soudain pourquoi coulent mes larmes,

Câline, tendrement elle chuchotera :

« Qu'il est drôle! Pourquoi pleure-t-U de la sorte?... v>

Mais non !... Elle est là... calme, immobile et muette...

Et voici déjà le cercueil!...

Calme, elle gît parmi les fleurs...

Quels sont ces fantômes debout Autour d'elle, vêtus de blanc ?

Est-ce l'essaim clair de ses rêves.

De ses songes, de ses espoirs.

Les compagnes de sa vie? Celles Avec qui, des heures entières Elle s'entretenait tout bas, Et qui l'accompagnaient partout A travers champs, à travers bois?

Elles se sont tues ; elles pleurent, Restant embrassées, immobiles. Autour de leur pauvre compagne...

A.-N. MAIKOV

Elles pleurent, mais elle-même Leur sourit maintenant encore...

Oui, vraiment, leur sourit encore!...

O implacable mort !

BIBLIOGRAPHIE

En russe : Zlatkovski; (M.). A.-N. Maïkov (St. -P., 1888 et 1898). — ARSENIE V (K.). Un poète et écrivain tendancieux (Études critiques, 1888, t. II). — Iazykov (D.-D.). Vie et œuvre de A.-N. Maïkov {Rousski Vêstnik, 1897, n»» ^, 7, 11, 12). — Merejkovski (D.). Les compagnons éternels (St.-P., 3^ édit, 1908). — Bykov (P.-V.). Introd. et notes à redit. Marx, 1914).

En français : Apollon Maikoff,' Poésies, traduites pour la première fois par Tancrède Martel et Thaddée Larghine, Introd. de Tancrède Martel (Paris, Perrin, 1902).

A.-A. FETH (1820-1892)

Afanasi Afanasiévitch Feth (de son vrai nom Chenchiae) naquit dans la province d'Orel, le 23 novembre 1820. Son père, le capitaine Chenchine, s'étant marié à Darmstadt selon le rite luthérien, le mariage était nul aux yeux de la loi russe. L'enfant, né avant la cérémonie orthodoxe, ne pouvait porter officiellement le nom de son père. Le nom de Feth, qui était celui du premier mari de sa mère, fut celui qu'il prit pour entrer à l'Université de Moscou, et qu'il illustra dans la littérature. De 1844 à 1856, il servit dans l'armée, d'où il se retira avec le grade de capitaine de cavalerie de la garde. A partir de 1860, il vécut en gentilhomme campagnard, d'abord dans sa propriété de Stepanovka (prov. d'Orel) puis, à partir de 1877, à Vorobievka (prov. de Koursk). 11 mourut le 21 novembre 1892.

A l'âge de dix-neuf ans, il avait déjà publié un volume. D continua à envoyer ses poésies aux revues du temps, ainsi que des traductions de Shakespeare. Admiré par Tourguenev et son cercle, il donna, en 1856, un recueil de poésies que consacra un élogieux article de Botkinc. Une nouvelle édition parut en 1863. en pleine effervescence sociale, et fut critiquée avec d'autant plus de malveillance que l'auteur étalait en même temps, dans des Lettres adressées au Rousski Vêstnik, ses opinions réactionnaires de propriétaire « servagiste ».

Après avoir abandonné pendant plus de dix ans la poésie, Feth revint à elle vers la soixantaine. L donna dès lors, outre des traductions de poètes anciens et modernes, ses admirables Feux du soir, suivis de pièces dont certaines, écrites par lui à l'âge de soixante et onze ans, gardent encore la fraîcheur d'émotion de la vingtième année. Feth a longtemps porte la peine de ses convictions poli- = 110 =======

— -. — — — , A.-A. FETH

tiques, bien que sa poésie fût entièrement étrangère aux questions du jour. Ses procédés poétiques, qui préfèrent à l'enchaînement logique des pensées, les bonds hardis des associations d'idées et d'impressions, déconcertaient aussi le grand public. Ce n'est que tardivement qu'on a plus largement reconnu le charme de soa impressionnisme et de son don d'intuition. La poésie de Feth s'interprète souvent comme une musique. Elle fait appel au sentiment, dans ce qu'il a de plus spontané. Elle chante avec enthousiasme la nature et l'amour ; elle illumine de beauté toutes les heures de la vie.

Œuvres : Panthéon lyrique. M., 1840. — Poésies. M., 1854. — Poésies, 2 t. M., 1863. — Les feux du soir. M., I, 1883 ; II, 1884 ; IIÏ, 1888 ; IV, 1891. — Poésies complètes (éd. par B.-V. Nikolski. 3 vol. Marx, St.-P., 1901 ; nouv. édit., 1912). — En prose : Mes souvenirs. M., 1890. — Les premières années de ma vie. M., 1893.

Magnifique tableau, O combien tu m'es cher !

La plaine toute blanche, La lune dans son plein, La clarté du haut ciel, La neige éblouissante, Et des traîneaux lointains La course solitaire

J'attends. L'écho du rossignol

Vient de la rivière qui brille.

La lune diamante l'herbe,

Le cumin luit de lucioles.

J'attends. Le ciel bleu sombre est plein

D'étoiles, petites et grandes.

J'entends battre mon cœur, je sens Mes mains et mes jambes frémir...

J'attends. Voici le vent du sud, Tiède à la halte et à la marche !

A l'occident file une étoile...

Adieu, mon oiseau d'or, adieu...

Je suis las de parler du sublime et du beau : Ces étemels discours m'amènent à bâiller. Je quitte les pédants, j'accours à toi, amie, Pour causer avec toi. Je sais que dans ces yeux, Dans ces yeux noirs si vifs, il est plus de beauté Que dans tous les in-folio pris par centaines ; Je sais combien exquise est la vie que je bois A tes lèvres de rose. Ainsi, l'abeille seule Connaît ce que la fleur recèle de douceur ; Seul, l'artiste sur tout sent la trace du beau.

Les mots ne peuvent rien, amie, les baisers seuls

Sont tout-puissants ! Il est vrai que dans tes billets

Je suis avec plaisir le flux et le reflux

Des sentiments et des pensées qui empêchèrent

Ta main de livrer tout au papier. Il est vrai

Que moi-même, soumis à la muse, j'écris.

J'ai maintes rimes, j'ai des rythmes frémissants,

Msds ce que je préfère à tout, ce sont les rimes

Des baisers échangés, c'est la tendre césure

Des lèvres et le rythme libre de l'amour.

A.-A. FETH

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