LE DOUBLE
J'allais, fermant l'oreille au chant des rossignols
Et je ne voyais pas s'allumer les étoiles,
Et j'écoutais des pas, des pas d'être inconnu
Au fond de la forêt me suivre sourdement.
Je pensais : c'est l'écho, quelque bête ou le vent
Dans les roseaux. Et je tremblais, glacé d'effroi,
Ne pouvant croire que me suivît pas à pas
Non point un homme ou quelque animal, mais mon double!
Tantôt je voulais fuir, tournant des yeux craintifs,
Tantôt je me faisais honte d'être un enfant.
Soudain, pris de colère et suffoquant, terrible.
Je marchai droit vers lui et je lui demandai :
« Que veux- tu me prédire ou pourquoi m'effraies-tu ?
Es-tu tromperie du cerveau malade ou spectre? »
Mon double répondit : « Tu m'empêches de voir
Et de prêter l'oreille à l'harmonie nocturne !
Tu veux m'empoisonner avec tes propres doutes,
LA POÉSIE LYRIQUE RUSSE. Il
Moi, la source vivante de ta poésie! » Sans détourner de moi ses yeux épouvantés, Mon double avait dans son regard un trouble tel Qu'il semblait, au milieu des ombres de la nuit, Que ce fût moi, et non lui, l'apparition!
J'entends derrière le mur, Jour et nuit, de ma voisine Résonner le joyeux rire, Ou pleurer la jeune voix...
Derrière mon mur sans âme, C'est une âme que j'entends, C'est un cœur qui jusqu'à moi Vole en sons vibrants de corde.
La voix derrière le mur, C'est un esprit invisible Mais vivant, puisque sans porte Il pénètre dans mon coin, Puisque, sans une parole, Il peut dans la paix nocturne Faire écho à mon appel.
Être une âme pour mon âme.
Mon chant, pour se répandre en torrent, a besoin
De voir venir la claire aurore :
Que l'orient en feu et non la nuit obscure
Se reflète et chatoie en lui !
Que les libres oiseaux autour de lui gazouillent,
Que le bois endormi s'éveille.
Se pare, et que plus loin, sans troubler mon ouïe,
Se pose l'aveugle hibou !