‹ La poésie lyrique russeChapitre 56 sur 71 · LE CHAMP NON MOISSONNÉ · texte numérisé non relu

LE CHAMP NON MOISSONNÉ

L'automne est sur sa fin. Les freux sont envolés.

Le bois est dépouillé, les guérets sont déserts,

Un champ seul est resté sans être moissonné...

Sa vue inspire une pensée mélancolique.

Les épis semblent se murmurer l'un à l'autre :

« Quel ennui d'écouter la tourmente d'automne,

Quel ennui de devoir se courber jusqu'à terre

Et de baigner ses grains charnus dans la poussière !

Nous sommes chaque jour ravagés par les troupes

D'oiseaux voraces de toute espèce qui passent.

Le lièvre nous piétine et l'ouragan nous bat...

Où est donc notre laboureur et qu'attend-il?

Serions-nous moins bien que les autres réussis ?

N'avons-nous pas fleuri, monté d'un même élan?

Non, nous ne sommes pas moins réussis, le grain

Depuis longtemps en nous s'est gonflé, a mûri.

Serait-ce donc qu'il a labouré et semé

Afin que le vent de l'automne nous disperse?... »

Mais le vent leur apporte une triste réponse :

« Il est à bout de souffle, votre laboureur,

n savait bien pourquoi il labourait, semait.

Mais l'ouvrage entrepris a dépassé ses forces.

Le malheureux va mal. Il ne mange ni boit.

Un ver est là dans son cœur malade et le ronge.

Ces mêmes bras qui firent naître les sillons.

Secs comme des copeaux, pendent comme des fouets.

Les yeux se sont ternis et la voix s'est cassée

Qui toujours chantait sa chanson mélancolique,

Tandis qu'en appuyant le bras contre le soc.

Le laboureur marchait pensif le long du champ. »

N.-A. NEKRASOV

En entendant conter les horreurs de la guerre,

A chaque nouvelle victime des combats,

Ma pitié ne va pas à l'ami, à la femme.

Ma pitié ne va pas non plus au héros même. . .

Car, hélas, cette femme se consolera,

Et le meilleur ami oubliera son ami.

Mais quelque part il est une âme : celle-là

Se souviendra jusqu'à la tombe.

Au milieu de l'hypocrisie de notre vie. Avec son prosaïsme et toutes ses bassesses. Les seules larmes que j'aie vues saintes, sincères Ici-bas, ce sont les larmes des pauvres mères. Elles ne pourront pas oublier leurs enfants Qui tombèrent au champ ensanglanté, pas plus Que le saule pleureur ne pourrait relever

Ses branches inclinées... (1854.)

Où ton petit minois bronzé Rit-il maintenant, et à qui?

Hélas ! solitude complète Que je ne souhaite à personnel Cependant jadis tu venais Si volontiers me voir le soir.

Comme tous les deux nous étions D'une gaieté insouciante !

Avec quelle vivacité Tu me témoignais ta tendresse!

Te souviens-tu comme mes dents En particulier te plaisaient?

Quelle admiration pour elles !

Que de baisers d'amour pour elles !

Cependant mes dents elles-mêmes Ne surent pas te retenir ! . . . (1855 . )

Tais-toi, muse de la vengeance et du chagrin ! Je ne veux pas troubler le sommeil du prochain, Ensemble nous avons suffisamment maudit,

Seul, je meurs — et me tais.

Pourquoi être morose et pleurer ce qu'on perd ? Si du moins cela vous soulageait, mais moi-même Je hais les gémissem.ent8 de mon propre cœur Comme le grincement d'une porte de geôle. Tout a sa fin. Ce n'est pas en vain que le ciel Assombrit sous l'orage et les intempéries Ma route obscure et, sans s'éclaircir sur ma tôte, Ne fait pas descendre en mon âme un chaud rayon... O féerique rayon d'amour, de renaissance. Je t'appelais dans mes rêves et dans mas veilles, Dans le labeur, la lutte, au moment de faillir, Je t'appelais, mais je ne t'appellerai plus. Non, je ne voudrais pas voir moi-même l'abîme Que tu peux éclairer... Le cœur las de haïr

N'apprendra jamais à aimer (1856.)

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