‹ La poésie lyrique russeChapitre 68 sur 71 · A ZINA · texte numérisé non relu

A ZINA

Voici deux cents jours, Voici deux cents nuits Que durent mes souffrances !

La nuit et le jour Ton cœur fait écho A mes gémissements.

Voici deux cents jours, Voici deux cents nuits !

Sombres jours d'hiver, Claires nuits d'hiver !

O, Zina, fermetés yeux las, O, Zina, endors-toi !

O Muse, me voici aux portes du tombeau ;

Que souvent j'aie été coupable, ou qu'au centuple

La malignité humaine accroisse mes fautes,

Il n'importe — toi, ne pleure pas ! Notre sort

Est enviable ; on ne nous outragera pas !

Car de longtemps tu ne laisseras pas se rompre

Le lien vivant, lien de sang qui m'unit

Aux nobles cœurs ! Celui-là seul qui n'est pas russe

Lèvera sans amour les yeux sur cette Muse ^

Pâle et ensanglantée, déchirée parle fouet. ..

(1) Zinaïda Nikolaevna, la femme du poète, qui, de vingtcinq ans plus jeune que lui, le soigna avec un admirable dévouement.

BIBLIOGRAPHIE

En russe : Goloubev (A). N.-A. Nekrasov. St.-P., 1878. —

Skabitchevski (A.). N.-A. Nekrasov. Sa vie et sa poésie {Oietch. Zapiski, 1878, n°« 5 et 6). — Barro, Choses oubliées : « Rêves et sons » de Nekrasov. St.-P., 1892. — Pypine (A.-N.). Nekrasov. St.-P., 1905. — Maximov. Les débuts littéraires de Nekrasov. St.-P., 1908. — Vêtrinski (Tch.). N.-A. Nekrasov. M., 1911. — Evgueniev (V.). Nicolas Alexêevitch Nekrasov. Recueil d'articles et de matériaux. M., 1915.

En français : Delaveau. Nicolas Nekrasov {Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1858). Idylles russes {Revue britannique, mai 1876). — VogUé (E.-M. de). Préface aux Poésies populaires de Nekrasov, trad. par Halperine- Kaminski et Ch. Morice, 1888. — iMEXDÈs (Catulle). Petits poèmes russes traduits en vers français. — Combes (Ernest). Profils et types de la littérature russe. Paris, 18%.

En allemand: Gedichte von Nikolai Alexej'ewitsch Nekrassow. Im Versmass des Originals von Friedrich Fiedler. Leipzig,

En anglais : Turner (Ch.). Studies in Russian literature. London, 1882.

S.-Ia. NADSON (1862-1887)

Seinen lakovlevitch Nadson, né à Saint-Pétersbourg le 14 décembre 1862, était, du côté paternel, le petit-fils d'un israélite converti à l'orthodoxie, et par sa mère, de descendance russe noble. A l'âge de deux ans il perdit son père, et à dix ans, sa mère. Mis, après un court passage au gymnase classique, dans un gymnase militaire, il entra ensuite à l'école spéciale militaire Paul, où il dut interrompre un an se^ études pour aller au Caucase, soigner une affection de poitrine. En 1882, il était nommé sous-lieutenant dans un régiment de Cronstadt, Sa santé précaire et son peu d'inclination pour l'armée le décidèrent, en 1884, à donner sa démission. Il rêvait de se consacrer à la littérature, sa vocation depuis l'enfance. Obligé paries médecins à partir, à l'automne de cette même année, pour demander au midi de la France et à la Suisse un ciel plus clément, il ne revint à Saint Pétersbourg que pour gagner bientôt le midi de la Russie. Après avoir passé l'année 1886 à lutter contre la maladie, il mourut en Crimée, à lalta, le 19 janvier 1887, dans sa vingtcinquième année.

La poésie de Nadson reflète les aspirations, parfois divergentes, d'une âme vibrante, sincère et tourmentée . D'un côté, un amour élevé du prochain, la conscience du devoir civique, le désir d'aider les malheureux, de relever les courages, de servir la grande cause de la fraternité ; de l'autre, éclatant en brefs élans, un appel aux joies possibles de la vie, un rêve de bonheur personnel, fait de tendre amour et de la jouissance des beautés de la nature, un ardent besoin de vivre. Ce dualisme spirituel, et la sincérité profonde de l'accent font de Nadson un poète éminemment « représentatif » de son temps. Ils expliquent l'immense succès de sa poésie auprès d'une génération meurtrie par les déceptions, - — --^r--^ 189 .

mais qui, malgré des retours mélancoliques, ne voulait pas désespérer .

Œuvres : A l'aurore (première poésie imprimée dans Svêt, lS78).-~ Poésies. St.-P., 1885 (26« édit. en 1912). —Chants inachevés (tirés des papiers posthumes). St.-P., 1902. — Prose, journaux, lettres. St.-P., 1912.

Je ne prie pas Celui qu'à peine ose nommer

Mon âme, dans le trouble et dans i'étonncment,

Et devant qui se tait, sans force, mon esprit,

Essayant dans son fol orgueil, de le comprendre.

Je ne prie pas Celui qui, devant ses autels

Voit, dans l'humilité, le peuple prosterné.

Pour qui l'encens répand ses vagues odorantes,

Vers qui montent les chants et palpitent les flammes.

Je ne prie pas Celui qu'entourent les cohortes

D'esprits tout pénétrés d'émotion sacrée,

Dont le trône invisible règne sur les abîmes

Des mondes, dispersés par-delà les étoiles

Éclatantes de feux. Non, devant Celui-là

Je demeure muet!... La claire conscience

Du néant que je suis me tient les lèvres closes.

Le charme qui m'attire est autre ! Ce n'est pas

Le pouvoir souverain, c'est la croix, la torture.

Mon Dieu, c'est le Dieu de ceux qui souffrent, le Dieu

Empourpré de son sang, le Dieu devenu homme,

Frère à l'âme céleste, et devant sa souffrance,

Son pur amour, je prie ardemment et m'incline !

Qui que tu sois, ô toi, mon ami et mon frère, Frère las et souffrant, ne perds jamais courage. L'injustice et le mal peuvent régner en maîtres

S.-I. NADSON

Sur la terre, arrosée de larmes ; l'on peut voir

Détruire et profaner notre saint idéal,

Et le sang innocent couler à flots partout,

Crois que le temps viendra où périra Baal,

Et où reparaîtra sur la terre l'Amour !

Dans le monde il viendra, non couronné d'épines,

Non point portant la croix sur l'épaule courbée,

Chargé de chaînes, mais dans sa force et sa gloire,

Tenant le clair flambeau du bonheur dans ses mains.

Et il n'y aura plus dans l'univers ni larmes.

Ni haine, ni tombeau:c sans croix, ni esclavage,

Ni misère, misère sans lueurs, mortelle,

Et plus de glaive, ni de pilori honteux.

O mon ami, cette radieuse venue,

Cela n'est point un rêve, une espérance vaine.

Regarde autour de toi, le mal oppresse trop,

Et la nuit alentour est par trop ténébreuse.

Le monde sera las de souffrir, accablé

Par la lutte insensée, le sang l'étouffera.

Et vers l'amour enfin, vers l'amour infini,

U lèvera ses yeux pleins de triste prière !...

Hier, j'eusse avec joie renoncé au bonheur. .. Je vouais au mépris les repus qui échangent Les brouillards et le froid de^nos jours pluvieux Pour la molle douceur des rayons printaniers... Je répétais que tant que le monde a des larmes, Tant que règne sur lui la brume impénétrable, Ils sont infiniment honteux tous les soucis. Les rêves d'un foyer plein de tiède bien-être. Mais aujourd'hui, aujourd'hui c'est lé printemps d'or Qui, tout en fleurs, jette un regard à ma fenêtre ;

Mon cœur las a battu; derrière sa fenêtre

Il souffre que tout soit si pauvre et si obscur...

Un cher regard, plein de sympathie passagère,

Un jeune et beau visage aux traits mélancoliques —

Et voici que je suis saisi d'un désir fou,

D'un désir douloureux de tendresse de femme,

De larmes, de bonheur, et d'amour infini !

Je ne sais pas pourquoi, au sein de la nature,

Soit que j'aie devant moi les vastes champs muets,

Soit qu'à mes yeux les eaux d'argent du golfe ondulent,

Ou que la forêt déploie ses voûtes pensives,

En mon âme surgit une vague tristesse.

Pour le sentiment et la conscience, il est

Une amertume dans l'éclat, la beauté froide

De la création ; comme si je voulais

Oue l'obscure forêt pût véritablement

Me chuchoter des propos consolants; j'implore

Comme s'ils étaient hommes, la compassion

De ces astres brillants sur le velours du ciel.

Tandis que mon âme est déchirée de souffrances,

Que des doutes sans nombre accablent ma poitrine,

Ce m'est une douleur que la nature soit

Comme toujours aussi pleine d'enchantement,

Comme toujours parée, sereine, éblouissante,

Sans voir, sans écouter, sans aimer et sans plaindre.

Plongée en elle-même, en son sommeil sans âme,

Elle, la Galatée muette dans son marbre,

Et moi, Pygmalion que son amour torture.

S.-I. NADSON

De même qu'un forçat traîne après lui ses fers,

Ainsi partout je traîne en mes courses errantes

Les ténèbres passées, tout l'enfer de mon âme,

La peur de l'avenir, le mal des souvenirs.

Il est des jours où je me fais pitié moi-même.

Tant je me sens craintif et faible en ma souffrance,

Tant je suis impuissant à regarder sans peur

Ma destinée en face et sans baisser les yeux.

Si je m'afflige des orages de la vie,

Ce n'est pas pour moi-même, et je ne suis pas seul

A être ainsi perdu, sans découvrir d'issue.

Je souffre de n'avoir pu, de toute ma flamme

Et de toute mon âme être ;ton serviteur,

Tristesse de mon peuple. Et je suis affligé

De ne pas avoir su garder mes faibles forces,

Plein de la sainteté de mon fervent désir,

D'avoir non réfléchi, ni vécu, mais brûlé,

Gaspillant sans regret les trésors de mon âme ;

Et de ce qu'en ces jours o j mon pays natal

Est dans l'abattement, et le trouble, et l'effroi,

Mon âme est obligée, pour se répandre en chants,

De voler à l'avide mal de rares heures.

Je souffre de ce que ma vie s'éteint sans but,

D'être, entre les lutteurs, non un lutteur farouche,

Mais rien qu'un invalide, gémissant et las,

Qui contemple, envieux, leur couronne d'épines.

Tourmenté d'une soif inquiète de l'âme, Je n'ai pas su garder mes forces. J'abhorrais La vie quotidienne et son pauvre destin. Pareil à un flambeau que le vent de la nuit Fait vaciller, je n'ai pas vécu, j'ai brûlé.

LA POESIE LYRIQUE RUSSE -.rrr-.

J'aspirais à étreindre en pensée l'univers,

J'aspirais à aimer cet univers entier,

Je craignais de livrer la nuit même à l'otibli

Afin de ne la point dérober à la vie,

Afin de renfermer deux vies en une seule,

Et les jours insensés, embrasés, s'envolaient,

Que je fusse courbé sur des piles de livres

Ou plongé dans le feu même des passions.. .

Parmi les cris d'amis et les coups d'ennemis,

Ils paraissaient et s'enfuyaient en un éclair.

Je suspendais mon chant pour courir aux baisers,

Quittais peur le travail ma coupe non vidée,

Et pour les enceintes étouffantes des villes

J'abandonnais la paix des champs où je naquis.

Je me précipitais dans la mer bouillonnante

Dos douleurs, des alarmes, des doutes humains!

La vieillesse débile est encore éloignée.

Et la tombe ne me menace pas encore...

Pourquoi donc ai-je cette angoisse sourde au cœur ?

Pourquoi dans mes pensées cette torpeur mortelle,

Aux yeux un mal brûlant, au cœur le désespoir ?

Ai-je donc épuisé jusques au fond la vie,

Ne dois-je rien attendre d'elle a l'avenir ?

Où donc es-tu, guide et prophète? O viens, secoue

Ce fardeau du sommeil et de l'oppression !

Fais-moi supporter les tortures dévorantes,

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