Livre-moi à la honte, à la mort, aux souffrances
Pourvu qu'à pleins poumons seulement je respire,
Pourvu que mon regard brûle de hardiesse,
Que seulement je croie, que de toute mon âme
Je croie à quelque chose et qu'ici-bas encore
S'ouvrent grands les verrous de la sombre prison
Sur l'espace et l'éclat du jour resplendissant !
S.-I. NADSON
Non, ne m'appelle pas, ô Muse... Ne viens pas
Me séduire de rêves, ne me promets pas
Une couronne dans le lointain avenir ! . .
Ton chantre evSt condamné, et de ses yeux avides
Partout, la mort est là qui épie sa victime...
La route était trop dure, et Iç cœur déchiré
De doutes et d'alarmes... Le pèlerin las
N'a pu supporter jusqu'au bout tous les obstacles
Du chemin douloureux ; frappé d'un mal fatal,
H est perdu, lui qui a tant envie de vivre !...
O mon pays natal, si pour toi seulement
Je pouvais vivre encor !.. Combien je t'aimerais,
Et comme je voudrais donner toute mon âme
Pour enseigner aussi aux autres à t'aimerî..
Comme je chanterais poiu- toi ; comme, indigné,
Je tonnerais alors contre tes ennemis ! . .
Ton chien de garde, je ne vivrais que par toi.
Respirant de ton souffle et brûlant de ta honte,
Souffrant de ton angoisse! Hélas, il est trop tard !..
Car la mort n'attend pas.. . Comme une nue d'orage,
Pareille à l'ouragan, la mort se précipite. . .
Mon sang est consumé d'une fièvre brûlante,
Et ma pensée dans le délire s'affaiblit.
Elle s'éteint, à bout de forces... Frappe donc,
Frappe donc promptement, coup qui dois m'achever î...
C'est une nuit de lune encor ; mais nuit de lune A l'étranger. Noyé dans le brouillard, le golfe Est inondé d'argent et les montagnes bleues Penchent vers la vallée fleurie leur hémicycle. A peine si l'on voit respirer le feuillage Des oliviers et des cyprès et des palmiers.
Je m'en serais allé errer, errer là-bas,
Respirer les parfums ; je m'en serais aiJé
Sur la plage où bruit la poursuite des vagues,
Où s'abaisse en pente rocheuse, étincelante,
Le rivage, là-bas où l'écume de perle
Fait les pierres d'argent ; mais malgré sa beauté
Cette riche nature ne m'attire pas,
Cet horizon n'est pas une voix qui m'appelle,
L'air marin ne m'enivre pas ; comme un captif
Dans sa geôle a soif de liberté, de lumière,
J'ai soif de ma patrie, de ma chère patrie.
(Nice, le 9/21 janvier 1885.)
Mon amour n'offrira ni la paix, ni l'oubli A ton âme qui vient de s'éveiller, enfant. Dur labeur et besoin, privations amères, Voilà ce qui tout au long des jours nous attend. Mon souffle chassera ton monde d'ignorance Et de rêves ainsi qu'une douce vapeur, Un beau songe trompeur, et puis, j'enflammerai Ta pensée au feu de mon ardente douleur, Emportant ta vie aux tempêtes, aux orages ! Du jardin où hier, sous l'odorant tilleul, Notre premier baiser sonna dans le silence, Tandis qu'irradié et doux, le jour vermeil S'éteignait dans le ciel aux lambeaux des nuages, Loin du nid tiède et de tes amis et tes proches, Loin du soleil, des fleurs, de l'oisiveté calme, Je t'appelle pour partager les sacrifices, Les souffrances les plus dures à supporter Dans les rangs des lutteurs déchirés et aigris, Je fappelle au voyage où t'attendent l'angoisse
S.-I. NADSON
Et les intempéries, où ne se comptent plus
Les ennemis, où le labeur est sans mesure?...
Je n'apporte point, pour le jeter à tes pieds,
Le don d'un sot bonheur, repu et insensé.
Mais si le bonheur est de savoir que jamais
Ton ami ne sera traître aux ordres sacrés
De sa conscience et de sa terre natale,
Que, plus que ta beauté, il estime en toi l'âme,
Si prompte à faire écho aux souffrances des hommes,
Alors mon cœur pour toi cesse de s'alarmer ;
Oh, donne-moi ta main, enfant, chasse bien loin
Tes craintes d'un instant! Car nous serons heureux,
Heureux comme les dieux aux cieux inaccessibles !..,
(1885.) BIBLIOGRAPHIE
En russe : S, Nadson. Recueil d'articles consacrés à la mémoire du poète. St.-P., 1887. — Kotliarevski (N.). La poésie du courroux et de l'affliction {Esquisses de littérature moderne). St.-P.. 1890. — Tsarevski (A.). Nadson et sa poésie de la pensée et de la tristesse, Kazan, 1895. — Lvov (V.), Sans issue {Obrazovanié, 1907, n*^ 2), — Panov (M.). Les ailes brisées {Rousskaïa MysL, 1901, n° 6). — Lbrnkr. Nouvelles poésies posthumes de Nadson (suppl. littér. de la Niva, déc. 1915).
En français : Bibliothèque universelle, 1887, t. XXXIV (Nécrologie). — Revue des Études franco-russes : juillet 1905 (Trad. en vers de Pascal Monet) ; 1®"^ avril 1906 : Le poète Nadsohn (Etude et traduction en vers par le baron de Berwick) ; août 1907 (trad. en vers du comte Claude Claudovitch) ; mars 1908 (trad. en vers du baron de Berwick).