I.A P0R8IE NOUVELLF
tous les murmures, et tous les bruits, et tous les cris, et tous les hymnes qui retentissent à son oreille le font pâmer d'aise. Et tous les parfums aussi qu'elle exhale lui sont encore une volupté. Il touche l'herbe matinale que la rosée mouille ; elle lui est douce et fraîche. Et c'est fête pour tous ses sens ; il absorbe délicieusement l'universelle vie éparse et variée.
Il n'est timide ni craintif, et il traite la Nature avec familiarité. Il saccage ses plants de roses, il déchire ses plus belles fleurs et il en mâche les pétales embaumés. Il se joue et il rit dans les retraites sacrées des bois, attentif lorsqu'il sent que l'ombre prodig-ieuse l'enveloppe. Sa voix déchire le silence des solitudes, si quelque allégresse subite s'éveille en lui. A travers monts, plaines et champs, il vagabonde, tantôt sifflant, tantôt chantant, et aux aguets toujours de quelque joie qui, des feuilles, de l'herbe, des vagues, des nuages, du prestige des [horizons, va surgir pour l'exalter!... Sa désinvolture n'est pas irrespectueuse ; on dirait qu'il est de mèche avec la Nature, et qu'elle se prête à ses fantaisies avec indulgence.
Les descriptions de Paul Fort étonnent et charment par leur spontanéité. Un travail plus minutieux aurait pu leur donner un air de perfection plus achevée ; mais ainsi elles ont plus de fraîcheur et d'émouvante sincécérité : les négligences qu'on y trouve témoignent de la hâte avec laquelle le poète voulut exprimer le trouble où l'a mis le beau spectacle des choses vivantes, avant qu'il s'apaisât.
« Dans la vapeur bleue qui t'enveloppe, ô montagne, la flore de tes sommets s'agite comme des songes. Les torrents, sur eux, comme une nuit d'étoiles, descendent
triomphants jusqu'au bord des abîmes, où plong-e en fracas leur cristal. »
A l'évocation visuelle de lignes vig-oureuses et de couleurs nettes, se mêle souvent le souvenir des sons ou des parfums , qui l'accentue : « L'odeur des prés ombreux montait de la vallée, l'herbe humide exhalait son âme, et, dans la pluie, l'enfer tombait des cieux quand nous vîmes briller aux rouilles du couchant l'encens bleu de la nuit. » Nulle incohérence ne résulte de cette diversité, parce que les éléments hétérog-ènes et nombreux d'une telle description se rassemblent dans Tunité d'un état d'âme complexe et ardent. Paul Fort ne cherche pas à s'abstraire du Cosmos qu'il représente ; il en est, au contraire, le centre ou, si l'on veut, le foyer : car il l'anime de sa propre ferveur et il le crée de son désir. Les variations lumineuses de la plaine proviennent des nuances de son allég-resse à lui, autant que des sortilèges du soleil ; le cri d'amour que jettent la plaine et le soleil étroitement unis, n'est-ce pas lui qui l'a poussé, lui l'Ame consciente de cette vie éparpillée ?... La pureté sereine des horizons, la tristesse infinie des hauteurs, le balancement des cimes très souples des arbres, l'herbe des prés ou traînent parfois des vols de brumes fugitives, l'eau des fontaines, frémissante d'on ne sait quelle secrète gaieté, les sentiers où passent, faucilles au bras comme des lunes, les filles à la taille courte, toutes les choses de la campagne et tous les êtres proches il'elles, apparaissent ici dans leur franche vérité.
Et s'il y a, dans le spectacle de tout cela, de la lai deur, elle n'offense pas le regard, étant, avec évidence, vraie et naturelle, et il n'est rien de vil dans la maison
de Jupiter, et les détails de tout ce qui est, avec leurs qualités différentes, se confondent dans la majesté totale de la Vie, qui accepte en elle 1(» ui^-antesque et le menu, le terrible et le souriant, le sublime et le ridicule et de ces contradictions compose sa splendeur. Aussi le poète ne craint-il pas de joindre à ses tableaux les plus splendides de gaies pochades pour rire, un peu vulgaires à l'occasion ; et parfois aussi il s'amuse à de l'ironie, il se joue et se divertit des surprenants contrastes que la Nature présente. Il arrive des monts, dont la masse lui imposait, — et il aperçoit maintenant les collines, drôlement minuscules. « Mais vous voici, collines, ô petites collines ! Que vous êtes fratriles ? Vous monter? vous descendre? Je vois la nuit drtoiles, par peur de vous froisser, glisser ses pieds d'argent au ras des herbes tendres. — Jamais je ne saurai me hausser si léger ; il me faudrait des ailes. (Des ailes ! ô mon Dieu !) Poursuivrai-je mes pas ? Osè-je aller ?... collines !... »
Un grand nombre de Ballades françaises semblent de véritables chansons populaires et celles, en particulier, de V Amour marin, toutes mêlées d'argot, ne sont j)as autre chose. Richepin a travaillé dans ce genre, som ( nt avec succès, mais on sait de quel romantisme sniaimé ses meilleures inspirations se gâtent. Les ballades de Paul Fort, — chansons, lieds, narrations lvri(jues, — (nt un air de plus franche authenticité. (Juelques-uns de ces poèmes sont extrêmement beaux. Un peu i iides, parfois câlins, souvent brutaux, tendres aussi, sincèrement émus, ils sont imprégnés de toute la mélancolie morne des chétives existences éperdues au milieu de trop vastes horizons, de la grosse joie des jours de bordée,
de la tristesse des prochains départs ; ils sentent la mer. Exubérants et timides tour à tour, sensuels et doucement élég-iaques, ils inquiètent, comme la merlans cesse chang-eante, déconcertante, pleine d'ordure, et merveilleusement belle et toute jolie !...
Paul Fort n'a-t-il pas retrouvé la source même de l'inspiration populaire? Telle de ses chansons, dans un recueil de folk-lore, apparaîtrait comme spécialement charmante, mais ne détonnerait pas. « Si toutes les filles du monde voulaient s'donner la main, tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde. — Si tous les g-ars du monde voulaient bien être marins, ils fraient avec leurs barques un joli pont sur l'onde. — Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les g"ens du monde voulaient s'donner la main. »
D'ailleurs il ne faudrait pas imaginer Paul Fort travaillant ses « matelotes » comme de difficiles pastiches et les réussissant à force d'art attentif et délicat. Ce n'est pas un çcnre littéraire qu'il imite du dehors et dont il copie les procédés. Puéril travail!... Mais il s'est mis dans l'état d'esprit du poète populaire et alors, librement, sans applic^'ition ni recherche, il épancha son émotion. Deux caractères disting-uent la poésie populaire : la long-ue incubation des idées, des sentiments et de toute l'âme profonde qui s'y révèle, — et la spontanéité hardie, immédiate, de l'expression. La poésie populaire est k la fois ancienne et soudaine... Paul Fort, au mili<'ii des bois, des champs, des plaines et des montag-nes, s'est pénétré lentement de leur g-râce, de leur beauté, de leur odeur cl de leur chaleur; il s'en est assimilé la substance vive, — et puis, dans l'ivresso des étés clairs, [heureux de vivre et de se sentir vi\re
[^■JO l.K POKSIK NOLVKLl.r
parmi riininense et radieuse Nalin-e, indifFérent à tout le reste, comme un vag-abond pris de joie, il s'est mis à chanter.
Une évocation de la Nature serait incomplète si elle n'était animée du rôve ancien des hommes, qui est épars dans les forêts, les plaines, les montagnes. La pensée des âg*es lointains veille à jamais dans l'éternelle réalité, la suscite ; la fable fait partie du paysag-e, et les sylvains, les faunes, les napées, les néréides, les sirènes, sont vrais comme les arbres, les rivières et les océans...
Les poèmes mythologiques de Paul Fort ne doivent pas être confondus avec telles œuvres, dites « classiques », où les héros et les dieux n'apparaissent qu'à l'état de vains ornements. Ils ne sont pas non plus symboliques, comme ceux de quelques écrivains d'aujourd'hui qui ne reprennent les mythes anciens que pour y incarner leurs idées à eux, démontrant ainsi la continuité de la pensée humaine... L'intention de Paul Fort est tout autre. Sans doute, il ne s'applique pas à de savantes restitutions archéologiques et il n'a nul souci d'une minutieuse exactitude ; mais il ne modernise pas non plus la légende, si ce n'est, parfois, en se jouant; — ou plutôt il n'en tire pas de nouvelles significations, il ne l'adapte pas à sa fantaisie : sans l'interpréter, il la laisse telle qu'elle est restée parmi les êtres et les choses après que disparurent les hommes qui la créèrent à l'image de leur esprit... «L'homme a fait Dieu à son image et(fc'est si beau de l'avoir fait... Mais d'unir nos souffrances en';^un seul limon pur et d'en ériger Dieu dans
sa seule fig'ure, hommes, nous nous montrons alors si beaux, si graves que rien ne nous paraît plus beau qu'à notre imag-e. . . Et c'est si grand de l'avoir fait, le Dieu des hommes, à notre image. »
Le style de Paul Fort, dans ces poèmes moins familiers, d'une forme plus soutenue, a de très belles qualités d'éclat, de couleur luxueuse ou jolie, de plénitude et d'ampleur. Il y a dans les Idylles antiques de parfaits tableaux, du genre plastique et brillant qu'affectionnèrent les Parnassiens. Seulement les Parnassiens goûtèrent la Beauté impassible et froide plutôt que remuante et vive, et aux « lignes » ils sacrifièrent le « mouvement » : ils immobilisèrent la fable et ils la fixèrent en une attitude conforme à leur idéal. Le mouvement et la vie caractérisent, au contraire, les scènes de la Fable, que Paul Fort représente. Il se plaît à agiter autour de ses héros des foules nombreuses, qui se groupent, se dispersent, s'emmêlent en une gaie allée et venue... Telle l'arrivée de Bacchus, annoncée par le bon Silène, qui, avec son petit âne, forme l'avant-garde du cortège. Les nymphes, à petits cris, colportent la nouvelle. Flore s'éveille et la grasse Pomone; les dieux des jardins iont attentifs. Les bacchantes, thyrses levés, se précit)itent. Bacchus hurle de joie; les faunes le suivent, les Ménades sont folles... « La ronde se déchire et, sur la plaine, fument les corps entrelacés en collines mouvantes. Des outres de vapeur, dans les arbres se penchent, et sur la bacchanale versent le clair de lune... «Dans les premières « Ballades françaises », Orphée charmant les animaux est un chef-dVruvre de gnice souple et alerte. L'aube naît sur la montagne. Orphée chante et, tout alentour, les fcuillécs, les cimes bruissantes des
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arbres, les ruisseaux, de leur bruit Icg-er, divers, nombreux, accompagnent sa voix. Le lion gronda, puis il écouta. Ils vinrent tous : le tigre, l'orang'-outang', l'ours, — et il dansa, « comme un roc s'éboule», — l'éléphant rêveur, le paon « rouant ou s'affinant, selon les sons », la belle et amoureuse g-azelle, les colombes et la g^irafe, le ping-ouin et la limace, et la baleine... « Mais, à cet instant môme, on vit la flore entière, plus lente à s'émouvoir aux accents du chanteur, s'ébranler de la plaine et g-ravir les sommets, et couvrir, sous le ciel, leurs neig-es éternelles. »
... On est frappé de la puissance d'adaptation de cette âme de poète, qui se place au milieu de la fable ancienne avec la même facilité qu'au milieu de la Nature présente, afin de participer à sa réalité souveraine, de se mêler aux détails de sa beauté, de la voir et de la vivre plutôt que de l'imag-iner. C'est pourquoi les poèmes mytholog"iques de Paul Fort n'apparaissent jamais comme des pastiches ou de curieux exercices d'Alexandrin. D'autres poètes réussissent parfois à se dédoubler et à situer l'un de leurs moi en quelque autre décor. Mais celui-ci ne se dédouble pas seulement : il se transforme sans cesse, et jusqu'en son fond. Cette âme n'est pas seulement complexe, mais elle est multiple ; à travers le temps, à travers l'espace, elle se meut, elle vag-abonde, et elle s'incarne ici ou là, passionnée dans sa ferveur du moment, alerte pour repartir.
Le Moyen-Ag'e lui fut une .station nostalg-ique. Il en subit la tristesse morne et l'enveloppante mélancolie ; il
en sentit aussi le charme troublant, luxueux et tragique, — « et toutes lumières qui passaient vite en rires, sur le fond calme et sombre du pays, et comme des imag-es naïves pour réjouir un peuple de pauvres dans l'ombre et l'oubli ». Et, dans le petit jour qui s'éveille à la suite de ces temps, une bizarre figure lui apparut : Louis XI, curieux homme, rusé, retors, — ah ! quel esprit subtil et tout à fait indifférent à la distinction du bien et du mal, craintif pourtant et qui bientôt frissonne de peur, mais vite se reprend et qui agit avec tant de dextérité malicieuse qu'il déconcerte la destinée! Curieux homme entre tous qui, parmi des chevaliers, au lieu de se sentir dépaysé, lui gagne-petit et bourgeois madré, eut cette habileté de savoir mettre à profit son astuce merveilleuse ! Et pour de grands projets ! Car c'est à la politique de tout un royaume qu'il appliqua ces procédés d'un petit marchand ingénieux qui veut agrandir son fonds. Aussi est-il presque très grand en même temps que grêle et cauteleux, — énigmatique bonhomme, figure d'histoire et de légende...
Tel on le voit dans ce Roman de Louis X/, qui est une des œuvres les plus originales et amusantes de Paul Fort. Avec quel relief se dessine cette étrange silhouette de marchand de marrons, au chaperon bordé de médailles et d'images, occupé, croirait-on, à ses patenôtres et, preste, se baissant et doucettement tirant du feu, l'un après l'autre, « les marrons de Bourgagne », en dépit du cousin. Celui-ci, parfois, s'irritait... « Mais si, par aventure, ses gros poings s'abattaient sur ton dos, ton dos maigre, tu pouffais de rire et lui rendais son bien que tu lui avais pris. N'y avait plus que les coques, les marrons étaient vides. Ta gentille
industrie te valut de grands biens. » II n'a pas très grand air, le curieux homme ; peu lui en chaut ! Le voici dans la cour du palais, avec Charles le Téméraire, à cheval celui-ci et semblable à un beau saint Georg-es, le roi humblement à pied. Et, pour parler bas au Téméraire,le roi lui grimpe à l'étrier, et il confesse sans façons : (c Entre nous, voyez-vous, je porte mal l'armure... » Il se sent en conversation plus facile avec son barbier. Il est cruel, comme chacun sait ; il semble ne s'intéresser qu'à ses manigances politiques. Un jour, il dicte audit barbier « certaines petites lois » rudes pour les seig"neurs ; il apprend la mort, en passant, de l'enfant Joachim, fils de dame Simonne et son fils à lui ; il dit : « Aïe ! » et puis : « Hou, hou, hou ! » et hâtivement se remet à sa dictée. Mais, la nuit venue, avec Groj, son fidèle, il sort subrepticement, petite ombre frileuse dans l'ombre des ruelles ; il va s'informer de dame Simonne et puis s'en retourne, pleurant: « Je ne suis lion, ni loup, ni renard, je suis un homme. Groy, soutiens-moi ! Joachim !... Groy ! je ne suis lion, ni loup, ni renard, je suis tous trois. Groy, je suis un homme. Adieu, ô petit être !... Joachim ! Joachim ! Allons, bien ! partons. Dame Simonne me fut... Je suis un homme, Groy, je pleure un petit être... Joachim ! Hélas!... mon petit enfant... »
L'étrange figure se révèle avec des mines variées dans les scènes nombreuses de ce roman. Elle est narquoise en général, mais quelquefois un peu pleurarde, un peu g"aie aussi par instants. Est-ce qu'il n'est pas plaisant à voir chevaucher, dès l'aube, sur sa jument rouge, vers Plessis, le doux petit Louis XI, « humant l'odeur des foins dans le vent de rosée ; — tantôt sur la route blanche, et sifflant aux alouettes, au bord des blés qui tin-
tent sous le ciel de midi ; — le long* des haies d'épines émaillées de blancs linges, que sèche, en les troublant, l'air saturé de ciel marin ; — tantôt petit Louis XI sommeillant quiètement, au bercement de sa jument ; — petit Louis XI à l'ombre des bois bleus (entends-tu le coucou, malurette ? — non, je dors)... »
Paul Fort annonce un Henri III et un Louis XIV, du g-enre, sans doute, de ce Louis XI. On conçoit une sorte d'épopée française qui, peu à peu, se formerait ainsi et qui rassemblerait en une immense synthèse les caractères essentiels de la race, tels qu'ils se manifestèrent au cours des siècles et tels qu'ils subsistent, plus ou moins altérés et mêlés d'éléments nouveaux, dans l'âme d'aujourd'hui.
Du véritable poète épique, Paul Fort a la manière sincèrement naïve d'envisag-er l'histoire. Il l'altère sans le vouloir ; il s'efforce de la voir telle qu'elle fut, mais il la veut surtout trouver vivante, et il la vivifie de sa propre pensée qu'il y incarne. Il ne la disting-ue pas absolument de la lég-ende ; il n'a pas non plus une notion très nette des différentes époques : l'éloignement du temps lui échappe et il no sépare pas avec violence le passé du présent, parce qu'il est surtout frappé de l'unité de la pensée humaine...
Il ne sépare pas non plus très nettement la réalité de sa fantaisie, ni sa personnalité mémo du Cosmos où elle évolue. Aussi môle-t-il k la réalité ses propres imag-inalions; aussi joint-il aux lég-cndcs grecques ou médiévales qu'il a traitées, aux événements historiques qu'il a représentés, un autre fragpment épique intitulé : « Ma
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lég^cndc ». Il en est le héros... Après avoir peuplé le monde de toute la pensée ancienne ou nouvelle, de toute la beauté diverse qui en compose la vie totale, il se place lui-même au milieu de tout cela qui est la réalité, certes, et qu'il a créé, comme son Univers, comme l'Univers... Ou bien : il se place au milieu des apparences innombrables, comme l'âme sensible de tout ce qui est, parce qu'il les réalise en les pensant... Plutôt encore : cette imag-ination poétique, étonnante à se diversifier, à s'incarner sans cesse en d'autres réalités, s'épanouit en ellemême, à un moment donné, comme nous l'avons vue qui s'épanouissait dans la Nature, dans la Lég-ende et dans l'Histoire. Et sa spontanéité, dans ces différentes manifestations, est semblable : il imprég-nait de luimême le monde extérieur, et maintenant il extériorise son moi; il n'est pas épique ici, lyrique là, objectif ici, subjectif là, mais il traite identiquement les autres êtres, les choses et lui-même, la lég-ende de l'humanité lointaine ou présente et sa propre lég-ende à lui. Cela vient de l'aptitude sing-ulière qu'il possède à tout apercevoir, — et lui-même compris, — sous forme d'éternité, c'est-à-dire sous forme d'art.
L'histoire très simple d'un enfant, puis d'un adolescent, depuis les câlineries maternelles jusqu'à l'indépendance et la responsabilité dans la vie. Il ne s'y jtasso rien d'extraordinaire; tendresses, puérilités, erreurs... « ne sommes nous pas plusieurs à ce jeu, mes enfants ?» Et c'est l'histoire de n'importe quel enfant : elle devient g-énérale à force d'être vraie, étant individuelle...
« Dodo, dodo, l'enfant dormira tantôt. A bon baiser maman. Dodo, dodo, l'enfant rêve... » Il s'éveille et des beaux rêves colorés d'arg-ent bleu, il passe à la douceur
du jardin embaumé, du soleil délicieux. Il a des émerveillements et des peurs, des joies, — et de mauvais moments à passer : ainsi, lorsqu'il faut, à la nuit tombante, aller remplir la carafe au puits, parmi les lilas tout noirs du jardin. « Le pauvre petit g-ars, fiévreux, halluciné, tremble de tous ses membres... il croit entendre une voixl une voix au fond du puits, une ombre qui sang-lote au fond du puits avec une voix... » Il frissonne parce qu'il croit voir, parce qu'il voit, dans l'herbe, osciller le fantôme de Bélisaire, g'uerrier sans yeux, à la barbe tachée de sang-, — le Bélisaire qui est représenté sur la couverture du cahier aux chiffres... Les mauvais songes y Les demoiselles de mes larmes y Uamie sans péchés y voilà les successifs chapitres de cette vie entre autres et ce passé laisse à peine le souvenir de quelques pauvres amours illusoires jusqu'au bel amour enfin trouvé. L'évocation de ces heures lointaines n'est pas somptueuse ni lyrique prodigieusement; elle se fait parmi une, petite brume de tristesse et d'ironie aussi. Elles furent médiocres, ces heures, bien qu'elles fissent illusion ; certes, elles ne valent pas trop d'attendrissement,— mais elles furent le tout d'une âme de nag-uère, vite oublieuse, troublée pourtant à se souvenir I... Petites imag-es de jadis qui tout à coup surg-issent et puis s'effacent, légères, folles, — gracieuses, en somme, elles ne laissent dans la mémoire que le regret d'un sourire, et l'envie un peu de se mo(juer d'elles, par méchanceté pure et pour ne pas s'attendrir d'elles... « Ce fut un soir, — la lune se songeait avec un si grand calme, — mon reg-ard mi-clos rrut vivre en une étoile... »
A présent, où ira s'incarner encore l'imagination de ce poète ? Certes, elle n'est point au bout de ses voyages à travers la vie. Elle se multipliera parmi les apparences de ce qui est, et elle les réalisera par sa présence intime. Peu d'œuvres poétiques promettent un tel épanouissesement, ample et varié.
Plusieurs fragments ont déjà paru de l'œuvre prochaine de Paul Fort, Paris sentimental. Nous voyons ici, d'une manière décisive, le poème lyrique aboutir au roman poétique : il n'y a point entre le lyrisme et l'épopée la différence essentielle qu'on y a cru voir; mais lorsque l'émotion du poète, consciente de l'objet qui l'a fait naître, se généralise en s'intensifiant, elle se manifeste par l'épopée ou le roman, entre lesquels l'analogie est grande. Et telle est la nature même de l'imagination poétique de Paul Fort, nous l'avons vu, qu'elle s'extériorise avec une extrême facilité ; elle s'intronise ici ou là, s'y exalte et s'y objective. De là naîtra sans doute une sorte de tumultueuse et grandiose épopée du monde moderne... Car elle est ardente entre toutes! Voici l'hymne qu'elle chante, l'hymne de sa soif, de son désir, de ^on extase :
« Par les nuits d'été bleues où chantent les cigales. Dieu verse sur la France une coupe d'étoiles. Le vent porte à ma lèvre un goût du ciel d'été I Je veux boire à l'espace fraîchement argenté.
» L'air du soir est pour moi le bord de la coupe froide où, les yeux mi-fermés et la bouche goulue, je bois
comme le jus pressé d'une grenade, la fraîcheur étoilée qui se répand des nues.
» Couché sur un gazon dont l'herbe est encore chaude de s'être prélassée sous l'haleine du jour, oh ! que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde !
» Suis-je Bacchus ou Pan? je m'enivre d'espace, et j'apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent les astres, que le ciel coule en moi I que je me fonde en lui !
» Enivrés par l'espace et les cieux étoiles, Byron et Lamartine, Hugo, Vigny sont morts. L'espace est toujours là ; il coule illimité ; à peine ivre il m'emporte, et ''avais soif encore ! »
L'œuvre de Paul Fort étonne par sa variété, par son vœu d'absorber en elle tout le réel et tout le possible. Elle est exubérante et vive et sans cesse en mouvement. Dans le détail, elle est souvent charmante et parfois négligée ; on y trouve la délicieuse fantaisie, la beauté multiple, et aussi l'exquise imperfection des choses naturelles...
MAX ELSKAMP, VICTOR KINON, THOMAS BRAUN
Le Moyen-âge nous a laissé de petits traités mystiques d'une extrême sing'ularité. Les allégories les plus étranges, les plus déraisonnables y sont éperdument suivies, jusque dans le menu détail de leurs éléments ; une analyse minutieuse les décompose, les complique, et l'auteur a recours aux plus incroyables interprétations pour les traduire ensuite en langage direct. Cela semble un jeu subtil. Mais le pieux écrivain croit à la parfaite authenticité des symboles qu'il imagine; plus ils sont bizarres et artificiels, plus il a de confiance dans leur essentielle réalité. Parfois il interrompt sa difficile combinaison d'emblèmes et de sene fiances pour s'émerveiller, et pour adorer. Il se perd en de telles effusions que sa voix balbutie et que les mots lui viennent, sans suite, presque au hasard, signes de son émoi plutôt que d'une pensée cohérente... Si l'on veut comprendre ces étonnants petits ouvrages, il faut se rendre compte d'abord qu'ils proviennent d'une forme d'esprit toute différente de la nôtre, pour laquelle les idées ne s'enchaînent pas suivant la môme logique, ni les mots suivant la môme syntaxe, et qu'on ne saurait juger suivant les lois habituelles du raisonnement.
C'est tout à fait par hasard que Max Ëlskamp est né
parmi nous. Il devait être le contemporain des mystiques du quatorzième siècle : Ruysbroeck, Henri Suso l'auraient compris. En notre temps, il est dépaysé...
Il compose, à la louan^^e de la vie contemplative, de curieux livres pour lesquels il g-rave lui-même, sur bois, de précieuses ornementations, fleurons de fruits et de feuilles, et des lys et des roses, et d'élémentaires paysages, et les métiers de l'homme et ses gestes, et l'armoriai des saints et les images de la Foi. Tout cela sans afl:*ectation d'archaïsme ; mais sa pensée s'exprime spontanément suivant un mode ancien. On trouvera dans la collection du Spectateur catholique (i) une abondante imagerie, sur buis ou poirier, naïve, bizarre, quelquefois émouvante et belle, comme la série des Sept œuvres de miséricorde corporelle.
Dans son premier recueil, Dominical (2), il célèbre le dimanche de Flandre, — c'est à Anvers qu'il s'est confiné dans la solitude de sa rêverie séculaire, — le dimanche d'inaction, de contemplation dévote, de joie et d'un peu d'ennui. De vieux refrains se mêlent à sa chanson, « Frère Jacques » et le a Dormez-vous... », et des sons de cloches aussi, pour matines, la messe et les vêpres, et des bruits de rouets de vieilles au coin du feu. Et dans les rues et les ruelles, où carillonnent les chapelles, passent des gens pour les offices, les enfants en blanc, les femmes endimanchées, cependant que le ciel se pare de vols d'anges :
Mais les aoges des toits des maisons de l'aimée,
(i) Le Spectateur Catholique (Bruxelles et Paris), revue d'apologétique et d'art, dirie/c par Edmond de Bruijn. La série des Sept Œuvres est rassemblée dans le n» 11 (novembre 1897).
(k) Dominical, chez Lacomblez (Bruxelles), 189a.
MAX ELSKAMP 383
Les anges en allés tout un grand jour loin d'elle Reviennent par le ciel aux maisons de l'aimée...
Les anges voyageurs savent le colombier.
Et se pressent, au soir, vers la cour de l'aimée,
Les anges voyageurs savent le colombier.
L'âme du poète, dans ce décor d'allégorie, se réalise ; et la voici qui se promène dans la ville emblématique, bientôt réfugiée aux chapelles d'onction, sous les chaires de vérité, et puis errante de nouveau par les rues, où vont les femmes, « amantes d'aimer » et qui, dans la magie des soirs, « se sentent infinies ». Le jour baisse et, derrière les vitres, les lampes s'allument, et sur les places la grosse joie s'ébroue : fêtes publiques et rondes de chevaux de bois, tintamarre, ivresse. L'Ame s'attarde à ces spectacles, et la reine de Saba, subitement apparue, l'a baisée sur les yeux. Peureuse alors, elle s'est réfugiée dans son château de Paradis, où la Vierge, Jésus et l'Ane, autour des pièces d'eau, reposent... Et cette ville, tantôt assoupie, tantôt agitée, n'est-elle pas l'âme même du poète qui la contemple, qui se contemple en elle, n'est-elle pas lui?...
Toutes ces images sont peu d'accord. On ne saurait les assembler. Elles surgissent tour à tour et s'emmêlent, symboles épars, sans que la fantaisie du poète éprouve le besoin de les lier, de les unir...
Dans les Salutations, dont d'angéliques{i), il chante de sa naïve voix les litanies de Madame la Vierge, « Marie aux Heures, Marie au Peuple, Marie aux Cloches, Marie aux Iles, Marie du Temps »... Turris eburneay Tour d'Ivoire ! Et le cantique s'accompagne encore de
(i) Chez Lacomblez, à Bruxelles, 1898.
chansons anciennes, « Si haut qu'on peut monter »... Tour d'Ivoire, où l'Ame voudrait bien s'enclore, en bonne adoration.
Et c'est ma chair en sa détresse Qui déserte vos tours d'ivoire, Après les hauts et bas d'espoir, C'est mon âme ainsi qui s^abaisse...
Comme l'enfant des livres saints Prodigue aux mauvaises kermesses...
Et la litanie continue. « Horlog-e admirable, )) aux belles heures à sujets, où l'on voit Moïse recevant les Tables de la Loi, et les bergers et les agnelles, et puis un château à tourelles, des cygnes autour des jets d'eau, et des châtelaines aux fenêtres... « Etoile de la mer » où vont frégates et felouques, et tartanes et balancelles, et, plus balourds, les lougres, et, plus sveltes, les goélettes, voiles dehors et les mâts pavoises d'oriflammes... « Pleine de grâces », aux autels naïfs, la Vierge, la Lune aux pieds, et Jésus en rose, et la Terre en bleu... « Consolatrice des affligés », pauvres vieilles gens, corps en guenilles, âmes en peine.
Et, Madame la Vierge, faites-vous sœur-noire. Voici le temps venu de toute la souffrance. . .
Ainsi s'essaye-t-il en louanges malhabiles, ornées de mots d'adoration, pieusement familières, timides aussi, plus touchantes d'être plus gauches. Il prend et reprend les images consacrées; il les voudrait parer encore de grâces nouvelles, animer de toute sa ferveur. Puis, il se désole :
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Et, Marie de mes beaux navires, Marie, étoile de la mer.
Me voici triste et bien amer D'avoir si mal tenté vous dire.
Car Vous êtes beaucoup plus belle, — Et le savent les matelots — Que ce pauvre chant mal à flot, Car Vous êtes beaucoup plus belle...
Et puis, l'Ame se fait pèlerine et se met en route, « en symbole vers l'Apostolat » (i), pour le prêcbe de Bonté, d'Amour et de Charité. Et aux yeux elle ira montrer le ciel (( à livre ouvert ». A la bouche, qui a faim, qui crie, elle présentera le pain du Paradis, et elle lui enseignera de nouveau le sourire et la douceur du baiser de pardon. Aux oreilles, elle fera entendre les chères musiques, celles de la mer et des éçlises, les bosannas et les cantiques. Elle bénira les Mains, les noires qui travaillent et les blanches qui sont jointes en prière vers les maisons de Dieu...
L'œuvre la plus charmante, — et la plus claire aussi, je crois, — de Max Elskamp, est sans doute le recueil de ses Six chansons de pauvre homme pour célébrer la semaine de Flandre (?.). Elles ont, comme ses autres poèmes, cette élég-ance un peu maniérée, tourmentée, contournée parfois, qu'on trouve à l'art du quatorzième siècle, aux mystiques de Colojj;-ne, par exemple. Elles sont humbles d'inspiration, peu variées, un peu sèches, cl, malgré la recherche de rorneraenlalion, pauvres, en
'i) En symbole vers l'Apostolat, chez Lacomblez (Bruxelles),
(a) Les Sijc chansons de l'aarre Aomme (ifiyojlorrninent le recueil inlitulé La Louante de la Vie, qui coutieiil Dominical, Salutations et En Symbole (Mercure de France. il'gS).
somme, et très simples. La mélodie en est grêle et monotone et la mesure, comme disait Verlaine, « délicieusement fausse exprès ». Mais leur extrême ing*énuité leur donne une sorte de g-râce enfantine. Ce sont de petites complaintes populaires, mêlées d'oraisons, tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques, et d'une douceur subtile.
Un pauvre homme est entré chez moi Pour des chansons qu'il venait vendre, Comme Pâques chantait en Flandre Et mille oiseaux doux à entendre, Un pauvre homme a chanté chez moi,
Si humblement que c'était moi, Pour les refrains et les paroles A tous et toutes bénévoles, Si humblement que c'était moi Selon mon cœur comme ma foi...
Il j a une chanson pour chaque jour de la semaine. Le lundi, les établis chôment et les usines sont fermées ; les brasseurs, que saint Arnold protèg-e, vont, dès le matin, jouera la paume et les maraîchers jouer au palet, et, les bras long-s, ceux de saint Eloi, les forg-erons, s'attablent à boire, et les mendiants que Job patronne tendent les mains, cependant que ceux de Grépin, les cordonniers, boudent en leur coin. Mardi est le jour des servantes et des blanchisseuses qui rangent aux armoires les beaux draps blancs fleurant bon. Mercredi est aux jardiniers qui parent et décorent « Flandre aux jardins». Jeudi est aux cordiers, qui, sur les cardes, font virer le chanvre. Et vendredi est consacré par la mémoire de Jésus mort; et c'est la fête aussi des barques qui reviennent de mer, chacune selon son étoile, et saint Christophe veille sur
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elles. Et, samedi soir, on se repose, et chacun va boire, parce que la semaine est achevée, et tout le monde a fait son devoir; on allume les lampes, les toits des maisons fument, les vieillards s'asseoient sur le pas des portes, et les enfants, en cong-é, chantent près des bêtes, à l'abreuvoir...
A présent, c'est encor dimanche, Et le soleil et le matin.
Et les oiseaux dans les jardins, A présent, c'est encor dimanche !
C'est le jour de tous les' ang-es, et Gabriel, et Michel avec ses hirondelles. Les enfants se vêtent en blanc. Et, sous les arbres on aperçoit les villes au loin, et la Flandre heureuse, et la mer entre les branches.
Ainsi la semaine est célébrée par les métiers et les corporations, — comme au moyen âg-e, les boulang-ers, les bouchers, les tanneurs consacraient dans les ég-liscs des vitraux peints avec, au bas, de petites imag-es qui les représentaient, les uns et les autres, à leur travail quotidien : en haut resplendissait, bien dessinée et de belle couleur la fig-ure du saint qui les patronnait...
Le dernier recueil de Max Elskamp, les Enluminures (i), diffère un peu des précédents. Il est d'une forme plus vive, plus g-aie, plus allèg're et moins obscurément mystique. Il célèlire la Flandre, avec ses sanctuaires et ses cloîtres, avec la joie de ses travaux, et ses chansons et ses fêtes. De jolis paysag-es s'y esquissent, d'eaux et de plaines, villes et villag-es, et les gens occupés à vivre, et les clochers tout ajourés, et l'aube
{\) Enluminures fl'aysnçrs, II«Mircs, Vies. Chansons, GrolosqiK s , • liez Lacomblez, à Bruxelles, 1S98.
en or aux horizons, — Flandre douce aux alouettes !... Un coup de vent passe, et tout s'incline, arbres, mâts, croix, roseaux, et la mer, au loin, se g-onfle et s'ag-ite pour la [kermesse des bateaux, verts, bleus, beauprés en l'air ! . . . Et voici la nuit, g-rise et noire ; dans les maisons chaudes, on s'endort, les bras en croix sur le cœur; les rouets reposent... Ce sont de petites imag-cs, simples de dessin, mais très nettes, vives de couleurs, comme on en voit aux lettrines des missels.
...Tel est ce poète sing-ulier qui, à force d'art, ou plutôt par une bizarre aptitude naturelle, réalise auprès de nous une œuvre d'il y a six siècles, dont l'archaïsme étonne, déconcerte et puis séduit par une sorte de g-râce étrangle et tourmentée.
« Le poète, véritablement sincère, qui s*applique à noter ses émotions avec une scrupuleuse exactitude, en arrive presque toujours à effaroucher nos oreilles par la personnalité de son accent. . . Gomme il n'y a pas deux visages parfaitement identiques, on n'imag-ine pas deux âmes moulées en émotions exactement parallèles sur le monde idéal et ses concepts, sur le monde extérieur et ses symboles (i). » C'est ainsi que Victor Kinon, dans une pénétrante étude sur Max Elskanip et la poésie de Flandre^ explique et excuse ce qu'ont d'un peu déconcertant et obscur parfois les poèmes de Dominical, de Salutations et à' Enluminures. Cependant, et bien qu'il admire Elskamp, son maître, comme
(i) Dans le Spectateur Catholique, n* 18 (juia 1898).
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ayant exprimé le fond même de l'âme flamande, — il reconnaît qu'on souhaiterait tout de même un peu plus de clarté. Et, quant à lui, il ne cédera pas « au péché des imag-inations décadentes qui est de n'énoncer l'idée que par un mode retors et compliqué » ; ce n'est pas seulement pour lui un principe littéraire, mais encore une idée religieuse : il s'afflig-e que de hauts penseurs même soient asservis à ce « paganisme charnel » et succombent « à la cérébrale sensualité de présenter la Vérité en toilette paradoxale ». C'est donc à la simplicité parfaite, à l'ingénuité vraie que prétend ce poète.
Victor Kinon a très peu produit, quant à présent, — quelques courts poèmes dans le Spectateur catholique et le recueil des quinze chansons du Pèlerin de Montaigu,
— mais cette petite œuvre est tout à fait spéciale, d'une inspiration très pure et touchante, d'une forme très personnelle, gracieuse et fine. Elle n'est pas extrêmement complexe, ainsi que d'autres avec leur air naïf. La naïveté de ce poète est sincère manifestement ; cette âme paraît exempte de trouble et d'inquiétude, bien ordonnée, harmonieuse. Elle a en elle sa musique, douce, calme et pacifiante,
Car il faut que tu sois rythmique devant Dieu.
Le « rythme » que Platon voulait pour toute âme,
— fu6|Ji{Çeiv Taç «^ux^»» — vient à celle-ci d'une foi simple et enfantine mais capable de « ranger chaque chose à sa place » dans le trouble des sentiments, des désirs et des croyances ; ainsi une âme acquiert le repos et cette beauté que confère à un tout la juste répartition de ses divers éléments: symphonialis anima^ elle est unifiée et musicale.
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Ce qui convient, c'est dans ton cœur un musique,
C'est une calme, c'est une douce musique,
— Harpe, Irian^-le et flûte, — en tout temps, en tout lieu,
Qui dissuade et qui conseille sans réplique
Pour que ton g-este soit ordonné selon Dieu (i) .
Victor Kinon évite avec le môme soin les efifets oratoires, la poésie facile ou quintessenciée et, en somme, tout ce qui dépasserait, altérerait son exacte pensée, et il arrive sans effort à la sincérité absolue ; il dit toute sa pensée, et seulement elle, avec aisance. C'est lais;-râcede sa poésie.
Une série de quelques poèmes, qui a pour titre Sym^ phonie du bon Octobre (2), est délicieuse. Dans le prélude est évoquée la douceur du paysag-e d'automne commençant,— le lent g-este des tilleuls, les marguerites mourantes, la haie humide, la rosée sur les liserons et la brume légère dans laquelle s'éveille le matin bleu; et les oiseaux pépient.
Et toutes ces choses certes m'invitent A devenir enfin, oh 1 dites, dites, A devenir enfin un peu meilleur Et un peu plus simple de cœur.. .
La Nature est recueillie et elle s'anime silencieusement de paraboles divines, ou bien, si elle s'agite et g-eint sous le vent, elle symbolise la tourmente des passions humaines. Alors, les dahlias meurtris tombent sur les ronces... C'est un jardin désolé: les fruits s'écrasent dans la fange où les limaces les salissent, les réseaux des toiles d'araignée palpitent parmi les plantes; la
(i) Delà musique intérieure, Tpoème, dans le Spectateur catholique, n« 1 (janvier 1897).
(a) Dans le môme périodique, n» 10 (octobre 1897).
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mauvaise herbe croît partout, les roses sèchent, la vig-ne n'est point taillée et l'eau des bassins est impure :
Seig^Qeur, le beau jardin que vous m'aviez commis
S'éplore sous le vent d'octobre et s'échevèle
El pousse de grands cris. . .
Seig^neur, voyez ce que j'ai fait du beau jardin !
II y a, dans ces petits poèmes, d'exquises notations de sentiments ténus, de passag^ères impressions tout de suite saisies et fixées. Et, avec les moyens peu compliqués dont il veut se suffire, Victor Kinon arrive pourtant à grouper, autour du fait dominant, les circonstances multiples ; chaque émotion s'accompagne, dans ses vers purs et mélodieux, de toute la sub-conscience où plongent ses origines. Il emploie les mots usuels; il ne recherche ni les plus rares ni les plus éclatants, mais aux plus familiers il restitue leur valeur d'avant les clichés et tout le galvaudage, tant il les utilise avec candeur et habileté.
Car il a ces deux qualités à la fois et toutes les deux également, sans que jamais J'une empêche l'autre, d'ôtre candide, certes, et habile aussi. C'est pourquoi il n'a pas besoin, pour faire simple, d'affecter la rusticité. Ses vers, très souples, se [)rétcnt à toutes les délicatesses de la pensée, et tantôt s'attristent ou seulement, dans la paix du soir, s'alan^uisserit; tantôt une allégresse juvénile les anime, et ils chantent, et ils exultent; toutes les musiques de l'aube sont en eux, toute la féerie matinale, toute la fête de l'éveil.
Ahl mon Ame ! elle est joyeuse, elle CMt légère, Elle est vraiment comme un oiseau dans la rosée Et comme une flûte dans la lumière ! . . .
Les Chansons du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu sont de menues merveilles. Elles forment un mince cahier de quelque trente pag-es, recouvert d'une singulière imag-e coloriée, genre Épinal et Lourdes combinés : c'est l'authentique « bannière de pèlerinage » à Notre-Dame de Montaigu (i).
La veille, avec les autres enfants, le petit pèlerin chantait : « Ronron, chanson des hannetons ; » mais la vision, d'avance, de Notre-Dame de Montaigu se mêlait à la gaieté du soir de mai, de la lune bleue sur les genêts et sur les arbres, et il la devinait, la Notre-Dame qui sort des branches d'un chême touffu, avec son diadème au front et l'enfantelet dans les bras... A l'heure noire où les chiens tordent leurs chaînes, il prie, pour tel et tel, et les désigne. Il chemine vers le sanctuaire. A l'heure brune, il récite VAve Maria dans les bois : estce qu'il n'a pas vu, dans la clairière, « fuir les bonshommes de la lune » ?... A l'heure blonde, les bras croisés sur la poitrine, il dit les litanies
A Notre-Dame qui sourit et tend Le sourire de son Enfant.
Puis il arrive à la Chapelle des Rossignols, « une chapelle en chèvrefeuille et clématite » ; la Vierge y demeure et les rossignols lui font une douce musique dans le bois. Il ne s'arrête pas, le petit pèlerin, dans sa hâte d'offrir à Notre-Dame son bouquet « de fleurs sauvages et d'humides serpolets ». Il chante avec gaieté... Le voici aux sapinières ; il y a une colline à gravir, il est
(i) Telle est. du moins, la première édition, tirée à petit nombre, chez Oscar Schepens 'Bruxelles), 1898. Une seconde édition a été publiée par le même libraire, avec une couverture bleue ornée de deu.T gravures sur bois, qui sont, je crois, de Max Elskamp.
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las mais plein d'allégresse, — et le dôme en or reluit, enfin, de Notre-Dame de Montaig-u, a et donc, à g-enoux pèlerins ! » Devant l'image de la Vierge, il prie avec ferveur et gentillesse :
Or, enfin, concédez pour dernière faveur Une chapelle avec des lilas dans mon cœur.
Une chapelle en mois de mai Vous dédiée, Une chapelle toute tiède et parfumée.
Où brûleront des cierges roses, nuit et jour, Ma douce Dame en or qui souriez toujours !
C'est fête à Montaigu : accordéons, flûtes, cantiques. Mais, il faut, en procession, suivre le chemin de la croix, accompagner la Mère divine dans ses douleurs. Et puis, c'est l'heure de l'adieu, et le retour, avec des chansons de piété et de bonne humeur, et l'arrivée à la maison.
Mais c'est fini, après ces fctcs vertes 1 Dorénavant, cœurs simples, mains ouvertes, Joie, pureté et toutes les vertus Pour Madame de Montaigu I
Tel est ce petit poème, humble avec vérité, d'un art exquis et point arrogant, mais qui se cache et laisse l'émotion s'exprimer, dirait-on, toute seule...
Le Livre des licnàdictionSy a qui est en vente chez Oscar Schepcns, libraire, au Treurenberg, n» i6, à P>ruxclles, proche la collégiale desSS. Michel ctGudulo », n'a été tiré qu'à trois cents exemplaires, « dont deux sur peau de mouton parcheminée et les trente-huit suivants
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revêtus de peau de truie g-aufrée». Il est imprimé en noir et roug-e sur beau papier, de trame rude. Quant à l'esprit, il est conforme aux « prières et rites de notre mère la Sainte Eglise ». Il est orné de lettrines et de culs-de-lampe. « Les poèmes ont été composés par Thomas Braun et les images taillées dans le bois par son frère Henri. »
Le volume est charmant : l'impression, l'ornementation, le sujet de ces petits poèmes et leur forme même vont bien ensemble, et le tout est revêtu d'un gracieux caractère d'archaïsme (i).
Sur l'archaïsme, en art, il faudrait s'entendre. Assurément, rien n'est plus sot que les imitations du « vieux langag^e » auxquelles ont recours parfois des écrivains pour enjoliver leurs pauvres pensées, — d'autant plus qu'ils ne font que très imparfaitement ces pastiches, très fiers d'eux-mêmes s'ils ont écrit oncqaes pour jamais, lors pour alors, et messire pour monsieur.
V archaïsme de Thomas Braun, tout à fait exempt de ces puérilités, a une tout autre valeur d'art. Il correspond à une tout autre esthétique et c'est plutôt au préraphaélisme ang-lais, par exemple, qu'il le faudrait comparer. En se reportant aux maîtres du Quattrocento, les Madox- Brown, les Rossetti, les Holman Hunt voulaient avant tout échapper à l'influence dominante et déplorable du seizième siècle italien. Ils fuyaient un poncif. Il allaient demander à de plus anciens modèles le secret ,d'un art plus sincère, plus vrai, plus proche de la Nature.
(i) Avant le Livre des Bénédictions, Thomas Braun a publié un album intitulé l'An, recueil de courts poèmes sur les mois, avec de grandes images en couleurs de Franz M. MeIchers.(E. Lyon-Glaesen, à Bruxelles, 1897.)
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Ainsi fait Thomas Braun. Son intention principale est de se délivrer du poncif poétique qu'ont créé chez nous le Romantisme et le Parnasse . Il ne cherche pas à faire une habile restitution de l'art d'autrefois. Mais il s'efforce, à la manière ing-énue des anciens poètes, de faire simple. Ceux-ci, indemnes encore de toute cette « littérature», qui maintenant s'interpose entre les choses et nous, pouvaient se mettre directement en présence des choses; les mots dont ils se servaient ne s'étaient pas encore usés à tant servir. C'est à eux qu'il faut demander le secret d'une poésie simple.
Une brochure qu'a récemment publiée Thomas Braun nous renseig'ne assez bien sur ses intentions d'art (i). A propos de Francis Jammcs, ily traite des Poètes simples et de la poésie simple. L'idée essentielle de son esthétique est celle-ci. Il ne faut pas aller chercher la poésie bien loin, et surtout dans le mag-asin traditionnel des accessoires « poétiques » ; mais elle est là, toute proche, dans l'humble vie quotidienne, dans les objets familiers, dans les spectacles coutumicrs, dans les modestes paysag-es que l'on voit de sa fenôtre, dans le travail des petites gens à leur métier, pécheurs, jardiniers, menuisiers, charrons, — « je ne dis pas les pâtres et les bergers, car d'ores et déjh ceux-ci se trouvent catalogués parmi les poétiques ». Si l'on sait éprouver de toutes choses « la conscience intime et troublante », si l'on sait voir toutes choses dans leur simplicité, dans leur humilité, on les sentira émouvantes et belles, — Iicllcs en ellesmêmes et sans faux ornements, de sorte que l'art du poète consiste k écarter la prétendue « poésie » dont la
(i) Des poètes simples, Francis Jammes. Edition de la Libre Esthétique, Bruxelles, 1900.
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réalité s'est revêtue traditionnellement, puis à considérer ainsi la réalité, défardée et « prosaïque ». La beauté delà vie n'est pas extérieure à la vie ; mais elle est dans la vie même. Quand la création fut achevée, la Genèse dit que toutes choses furent par Dieu déclarées bonnes, et erant valde bona. Tout est bien et tout est bon. Tout est digne d'intérêt et doué de poésie, les ânes autant que les rossig-nols, les maçons autant que les semeurs, les ustensiles de la cuisine autant que les plus distingués bibelots d'étagère... i( A voir telles les choses qui nous entourent, nous éprouverons de la joie, de la confiance et du bonheur, » — de la sympathie aussi et de la ferveur pour l'humilité joyeuse de la vie. Ainsi cette esthétique est, en somme, une morale ; elle provient d'une conception simple et religieuse de l'existence...
On voit maintenant quel est le sens de ces Bénédictions que Thomas Braun veut répandre pieusement sur toute la réalité d'ici-bas. Rien n'est à dédaigner, à mépriser. Il n'y a rien de vil dans la Création. Il faut bénir, afin de la réhabiliter, la vie ordinaire, « en laquelle vit Dieu d'une manière tout à fait quotidienne et où les moindres événements semblent cacher de bonnes pensées ». Bénédiction de la famille et de la maison, de l'âme et du corps, des aliments qui lui donnent la force et la santé, le pain, le vin, la bière et les fromages, bénédiction des herbes et des semences, des animaux, des oiseaux, des abeilles, bénédiction de tous les êtres, et des pèlerins et des malades, et de ceux qui travaillent, et de ceux qui prient, et de ceux qui soutirent, bénédiction de la joie et de la douleur, bénédiction de toute la vie...
Et, comme tout cela est simple et est divin par sa
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simplicité, c'est avec des mots très simples aussi qu'il le faut louer, afin de ne pas prêter à la réalité une voix en dissonance avec sa nature essentielle. Thomas Braun dédaig-ne les subtilités de la métrique, les raffinements du rythme et de l'harmonie. Il nég-lig-e les règ-les difficiles de la versification et les menues délicatesses qui ne seraient point en rapport avec le caractère relig-ieux de son poème, qui amuseraient la pensée par leur élégante fantaisie plutôt que de la pénétrer de respectueuse émotion. Il écarte le luxe des rimes superbes qui ne conviendraient pas à son cantique de pauvreté. Il ne veut adopter que la forme la plus simple, comme la plus séante à son œuvre. Ses vers, sorte d'alexandrins libres, ont une lenteur uniforme et noble ; il les fait rudes et frustes volontairement; il leur donne le ton d'un langage grave qu'inspire un sentiment profond.
Voici les paroles du père pour la bénédiction de l'enfant :
Seigneur, daii^nez bénir Tenfani qui vi©Dt de naître, Fils de mon sanjç et de cehii de mes ancêtres. Donnez'lui d'acquérir l'usaiçe de ses membres, D'ouïr, d ouvrir les yeux, de remuer la lang'ue, De trouver le secret des larmes et du rire. De prendre g"OÛt aux aliments et de grandir. Puisse-t-il être fort comme mon père en Flandre, De mine rose et barbe rousse, et prêt à fendre Un arbre géant d'un seul coup. Puissent ses mains Hisser la voile, forger le fer, faucher les grains, Selon que soit sa vie, par voire destinée, Vers la mer, vers le fer ou la terre ordonnée.,.
Le poète décrit soigneusement chacune des choses qu'il bénit, les ruches de paille bien alignées et cerclées de bois peint qu'environne un remous bruissant d'abeil-
les enfiévrées, les oiseaux dont les ailes variées mêlent du bleu, du vert, du jaune à la couleur des feuilles, les perdrix dont le sol ensable le plumag-e gris, les vag^ues qu'alourdit, à l'aurore, une mousse d'écume et que la nuit crête de lueurs phosphorescentes, les bateaux qui s'en reviennent au port pavoises,
Voiles debout, pavillons clairs, pleine carêne, Et le soleil dorant les seins de la sirène Qui, verte, rouge jaune et cambrée à la proue, Ouvre les flots du torse où les algues se nouent,
Sa description est franche et vive, nullement quintessenciée, jamais atténuée : il ne redoute pas les couleurs violentes, il ne cherche pas à les concilier dans une harmonie savante, mais il peint ce qu'il voit, tel qu'il le voit, sans l'arrang-er, sans le parer, attentif seulement à l'exactitude de sa copie. Peu importe, si parfois il heurte ainsi nos habitudes et notre g'oût; précisément, il en veut contrarier les fausses délicatesses, afin de ne nous émouvoir que d'authentique beauté... Parfois aussi, tout en restant très proche de la réalité, le tableau qu'il nous offre est d'une g-râce charmante. Voici les herbes :
L'herbe d'été, l'herbe des bois, jaune et rosée, La seconde herbe éclose et mûrie aux rosées De la grave et brumeuse automne des prairies. Les sainfoins et les graminées les ont fleuries. Elles ont poussé haut, flexibles, élancées, Et si nombreuses que la faux fut émoussée A revêtir le sol de leur parure morte. Le char, à grande peine, est passé par la porte. Elles sont là, fleurant l'avril dans l'oaibre tiède A côté de rétable où ruminent les bêles...
Il énumère aussi, d'un être ou d'un objet, toutes les
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variétés, soigneux de n'en pas oublier une seule, pour que chacune d'elles participe à la bénédiction. Et tous les oiseaux, par exemple : ceux des forêts, ceux des sillons et des blés, ceux des marais, des polders et des plages, courlis, canards, foulques sauvages, ceux dont les pattes palmées s'impriment dans la vase, ceux des deltas et des îles, flamants, ibis et cigognes, ceux qui font leur nid dans ,1a paille auprès des fermes et ceux qui émigrent l'hiver, ceux qui se réjouissent de la lumière du soleil et chantent à l'aube, ceux qui se cachent dans la nuit, les oiseaux de mer, albatros, cormorans et mouettes, les oiseaux de basse-cour et les cygnes aussi, ceux qui demeurent près des tombes, ceux qui sont tristes, ceux qui sont gais. De chaque chose, il indique la fabrication minutieuse, afin que la bénédiction s'étende à toutes les mains qui travaillèrent, afin que soit sanctifiée toute activité saine et laborieuse.
Cette poésie, qui n'a recours, comme on le voit, qu'à un très petit nombre de procédés presque primitifs, arrive souvent, à une réelle grandeur. Ainsi ceiic Bénédiction des pèlerins, qui évoque le lent défilé des piétés lasses et acharnées, en route vers leur idéal, qu'elles aillent à l'église, des Kiches-CIaires, à Notre-Dame-des- Douleurs, ou de la Dune, ou du Bon-Sommeil, ou du Ghant-d'Oiseau, à Grœninghe, à Tongres, ou bien à Schentveld, ou bien à la Vierge d'Assebrœck qui, tout un jour, nagea derrière un vaisseau, bien qu'elle fût en marbre :
Seigneur qui commaDdez aux inouveineots de l'air, El doot le ()euple à sec put traverser la mer,' Dont l'étoile a. guidé la marche des rois mages, Accordez, s'il vous plaît, temps calme cl bon voyage
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Aux humbles pèlerins qui, menés par un ange, S'en vont au g-ave bleu chanter votre louange ! . . . Qu'ils arrivent, vers la soirée, au pays clair. Bâtons usés, gourde sèche et besace vide, Mais l'âme en Joie, Seigneur, et le cœar intrépide.
Ces poèmes, ainsi que ceux de Francis Jammes et de Max Elskamp, étonnent et déconcertent à la première lecture. Ils contrarient nos habitudes littéraires. Et c'est là précisément la preuve qu'il était bon qu'ils fussent écrits, afin de renouveler et d'enrichir notre conception de la poésie, qui s'appauvrissait...