Hegel, loc. cit., p. 4, 89, et surtout
l'influence de la poétique de SCHILLER 341
lieu, ridée peut devenir art, alors qu'elle est encore indéterminée et abstraite, alors que cette idée abstraite se cherche en dehors d'elle-même dans la matière sensible, et qu'elle essaye d'élever cette matière à la dignité de l'Idée par l'infinité et la splendeur de la forme — et c'est là l'art symbolique. En second lieu, l'Idée peut s'incarner dans une forme jaillie d'elle-même et absolument adéquate à ellemême — et c'est là l'art classique, l'idéal réalisé. Enfin, il peut y avoir désaccord entre l'Idée et la forme, scission entre cette Idée qui est toujours infinie, et la forme qui est toujours sensible, concrète et finie, scission dans laquelle la libre spiritualité concrète^ die freie concrète Geistigkeit, la subjectivité consciente d'elle-même, die selbstbewusste Innerlichkeit l'emporte et prévaut — et c'est là l'art romantique. L'art symbolique aspire à l'idéal, l'art classique le réalise, et l'art romantique le dépasse ^
J'imagine que le lecteur qui nous a suivi jusqu'ici reconnaîtra sans peine dans cette théorie les idées mêmes de Schiller. Qu'est-ce autre chose, en effet, que l'art classique de Hegel caractérisé par l'harmonie de l'Idée et de la forme, si ce n'est l'art naïf de Schiller, en tant qu'unité et harmonie des sens et de la raison, des facultés réceptives et de la faculté autonome de l'esprit? Et qu'est-ce autre chose que l'art romantique comme opposition entre l'Idée infinie et la forme sensible et finie, si ce n'est l'art sentimental, en tant que rupture de l'équilibre réalisé par l'art naïf, en tant que primauté de l'Idée sur la réalité sensible? Il n'y a pas jusqu'au terme caractéristique de la conception de Schiller, la scission, que nous ne retrouvions dans Hegel. Sans doute, il y a dans la façon dont Hegel se représente l'évolution de l'art et celle de Schiller, des différences. Pour Schiller, avons-nous dit, il y a d'abord une harmonie parfaite entre les sens et la raison, entre la nature affective, la nature
t. Hegel, t. X-II, p. 100 à 105 et t. X-III, p. 120 et 139.
intellectuelle et la nature morale de l'homme. Puis, à l'aube de la civilisation, il y a opposition, scission entre la nature sensible et la nature intellectuelle, et empiétement sur la nature sensible de cette nature intellectuelle qui s'exprime dans l'aspiration vers l'idéal. Enfin, dans l'avenir le plus lointain, grâce à l'effort ininterrompu de l'art, de la science et de la civilisation, l'harmonie primitive et inconsciente renaîtra, consciente et supérieure. Chez Schiller donc il y a d'abord harmonie, puis scission, puis harmonie nouvelle, tandis que chez Hegel il y a d'abord scission, puis harmonie, puis scission nouvelle mais supérieure, parce que consciente d'elle-même. La différence entre les deux conceptions réside dans le premier moment du triple mouvement de l'homme en général et de l'artiste. Tandis que chez Schiller l'homme est d'abord naïf et l'artiste classique, puis l'homme devient sentimental et l'artiste romantique pour aboutir à une naïveté consciente et un classicisme nouveau qui s'est approprié toutes les conquêtes de l'idéalisme sentimental ou romantique, chez Hegel l'artiste est d'abord symbolique, puis il devient classique, et enfin il aboutit au romantisme. Mais pour la conception du classique et du romantique, elle est extrêmement semblable chez les deux esthéticiens, et il nous est permis de conclure que l'influence qu'a exercée la poétique de Schiller sur l'esthétique de Hegel est réelle et a été profonde. Il est peu de chapitres de cette esthétique où nous ne rencontrions la trace de Schiller, et ce n'est pas l'un des moindres titres de la poétique de Schiller à l'attention et à l'intérêt de l'historien des idées, que d'avoir agi aussi puissamment sur le philosophe dont l'esthétique a régné en souveraine maîtresse presque jusqu'à nos jours sur la pensée spéculative de l'Allemagne.
Il nous reste, pour achever ce travail, à résumer brièvement la marche que nous avons suivie et les résultats que nous avons obtenus et à tenter aussi de porter un jugement d'ensemble et définitif sur la poétique de Schiller.
Nous avons tout d'abord recherché les origines de la poétique de Schiller, nous en avons ensuite exposé les lignes essentielles et nous l'avons enfin discutée. Ces origines, nous les avons trouvées avant tout dans la philosophie kantienne, puis dans la conception de l'art grec qu'a fait prévaloir Winckelmann, dans la doctrine de Herder sur la poésie de la nature et la poésie de l'art et enfin dans la pratique artistique de Goethe. Ensuite, après avoir esquissé Testhétique générale de Schiller, dont on retrouve l'influence dans chaque page de sa poétique, nous avons analysé celleci d'après le traité sur la poésie naïve et la poésie sentimentale, d'après ses opuscules sur la poésie dramatique et sa correspondance avec Kôrner, Gœthe et Guillaume de Humboldt. Enfin, nous avons examiné les principales théories de la doctrine schillérienne. Nous avons commencé, comme il convenait, par la méthode de Schiller. Nous avons montré que cette méthode était apriori tique, qu'elle partait du concept préconçu de ce que devait être la poésie et qu'elle déduisait de ce concept les formes particulières
dans lesquelles la poésie devait se segmenter. Nous avons dit les raisons qui nous paraissaient militer contre cette méthode. Il nous a paru que l'esthétique de la poésie était une discipline psychologique, qu'elle avait à partir de ce qui est et non de ce qui devrait être, qu elle avait à décrire les formes réelles dans lesquelles s'est incarnée la poésie et non à pressentir ce que pourraient être et surtout pas à prescrire ce que devraient être ces formes. La poétique, comme toutes les disciplines esthétiques, étant, à notre sens, une science explicative et non une science normative, sa méthode nous a semblé devoir être psychologique, historique, comparative, classificatrice et enfin génétique.
Que si nos objections contre la méthode de Schiller sont légitimes, elles valent non seulement pour cette méthode, mais encore pour la doctrine elle-même. Nous avons montré, en effet, que les concepts du naïf et du sentimental dont Schiller a fait les racines de sa poétique, ne sont pas, comme ils devraient l'être, des concepts dus à l'induction, abstraits de la production artistique, mais bien des concepts logiques, posés, décrétés et déduits d'un concept supérieur, si vaste, si large, si imprécis que chacun peut l'interpréter d'une façon arbitraire, à savoir le concept de l'humanité. Il est nécessaire, dit et répète Schiller, que la poésie en général, expression parfaite de l'humanité, se scinde en poésie naïve et en poésie sentimentale et la poésie sentimentale en poésie satirique, élégiaque et idyllique. Schiller, tout comme Kant, procède par impératifs. Rien d'étonnant alors que le poète naïf et le poète sentimental de Schiller ne soient pas des réalités, mais bien des idéals de la raison esthétique. Schiller imagine que l'humanité, à ses débuts, a été une et harmonieuse, qu'en elle les sens et la raison jouaient de concert, la nature affective, la nature intellectuelle et la nature morale étaient encore concordantes et que c'est le poète naïf qui incarne cette harmonie. Il imagine ensuite qu'avec les progrès de la civilisation, il se produit dans l'homme
une scission, que sa nature intellectuelle entre en lutte avec sa nature sensible, que sa pensée empiète sur ses sensations, que sa volonté, devenue consciente d'elle-même, se rebelle contre les exigences de ses désirs et leur oppose l'impératif du Devoir — et c'est le poète sentimental qui représente cette scission et cette aspiration ardente vers l'Idée. Enfin Schiller prévoit le moment où l'union entre les énergies divergentes de l'âme humaine se rétablira, où les sens n'exigeront plus que ce que prescrit la raison, où la pensée jaillira des sensations, où l'accord inconscient de l'être primitif deviendra l'harmonie consciente de l'homme entièrement civilisé — et cette harmonie supérieure c'est le poète idéal qui est chargé de l'incarner.
Nous avons dit que ce tableau de l'évolution de l'humanité et de la poésie ne nous paraissait pas exact. Pour ce qui est de la poésie naïve, nous ne croyons pas que ce soit l'accord de leurs facultés qui caractérise les êtres primitifs et nous nous représentons ceux-ci bien moins comme les créatures parfaites, sereines et harmonieuses qu'en fait Schiller que comme des animaux sauvages, hantés de visions sanglantes et en proie à de continuelles hallucinations. Puis, nous avons fait observer que l'harmonie eptre les facultés intellectuelles et lés facultés sensibles, entre les sens et la raison est contradictoire, parce que chez les êtres naïfs, tels que les définit Schiller, les facultés intellectuelles proprement dites, la raison théorique et la raison pratique, ne sont pas encore nées et ne peuvent pas, par conséquent, entretenir des rapports de concordance ou de divergence avec les facultés sensibles, les seules dont ils soient doués. Ensuite, nous avons soutenu que c'est à tort que Schiller avait identifié ces êtres naïfs avec les Grecs. Tout d'abord les Grecs et surtout les Grecs d'Homère ne sont en aucune façon des êtres primitifs et naïfs, mais ils ont été déjà touchés profondément par cette civilisation qui, d'après Schiller, marque l'avènement de la poésie sentimentale. En second
lieu, nous avons essayé de prouver que l'aspiration vers l'idéal dont Schiller fait l'essence de la poésie sentimentale se trouve déjà chez ces poètes grecs qui sont pour lui les représentants les plus parfaits de la poésie naïve. Nous avons enfin étudié le sentiment grec de la nature et constaté qu'il est impossible de soutenir que les Hellènes aient toujours représenté la nature avec précision et fidélité et sans ombre de mélancolie ni de nostalgie. Même chez Homère et surtout chez les lyriques et les tragiques, nous avons trouvé des traces de cette identification entre les sentiments humains et les phénomènes de la nature, de cette pénétration du Moi dans les choses extérieures que Schiller attribue exclusivement à la poésie moderne, à la poésie sentimentale.
Pour ce qui est de la poésie sentimentale, nous avons soutenu que cette scission entre les facultés sensibles et les facultés intellectuelles dans laquelle Schiller voit son caractère essentiel n'était pas plus réelle que l'harmonie de l'âme naïve. Nous avons affirmé que les sens et la raison n'étaient pas séparés, comme le \e\\i Schiller d'après Kant, par un infranchissable abîme, mais que les facultés intellectuelles étaient inconcevables sans les facultés sensibles, que les forces psychiques ne constituent pas un mécanisme dont les différents rouages se contrarient, mais bien un organisme dont tous les organes collaborent à la même tâche et jouent de concert. Ensuite, nous avons examiné ce que Schiller entendait par ce concept de nature qui joue un rôle . si considérable dans sa théorie et dont il ne donne nulle part une définition satisfaisante. Nous avons trouvé que la nature était pour lui à la fois l'ensemble des choses finies et quelque chose d'infini en tant qu'existence spontanée et autonome des choses d'après des lois propres et immuables. Nous avons tiré les conséquences de cette double acception du concept en faisant voir que le poète naïf, devant s'en tenir strictement à l'imitation de la nature, devient, quand
il remplit sa lâche, nécessairement sentimental, puisque cette nature qu'il représente uniquement est, elle aussi, un infini, si bien que le poète naïf convertit aussi le fini en infini, ce qui est cependant, d'après la théorie, la prérogative du seul poète sentimental. Et à mesure que nous avons pénétré plus en avant dans la théorie du sentimental, en étudiant, à côté du concept de la nature, le concept qui lui est immédiatement opposé : le concept de l'idéal, nous avons constaté qu'en effet Schiller avait sacrifié la poésie naïve à la poésie sentimentale, que la distinction qu'il a tenté d'établir entre l'infini quant à la forme et l'infini quant au contenu était inadmissible, et parce qu'un infini quant à la forme est un concept contradictoire, et parce que Schiller, en prescrivant au poète naïf de représenter non pas la nature telle qu'elle est, mais la « vraie nature humaine », accorde au poète naïf l'idéal qui devait être le monopole du poète sentimental, et parce qu'enfin, en donnant à la poésie en général la mission de convertir le fini en infini, il avait accordé par là même au poète naïf l'infini quant au contenu et effacé définitivement toute distinction entre les deux grandes manifestations du génie poétique qu'il avait commencé par séparer si rigoureusement. En abordant alors directement la doctrine de l'idéal, nous avons révélé comment Schiller avait coupé tous les ponts entre l'idéal et « l'ordure » de la réalité et comment, dans sa préoccupation de sauvegarder la pureté de l'idéal, il avait abouti au symbolisme. Et nous avons conclu que, si Schiller avait réduit la poésie naïve à la poésie sentimentale, il avait d'autre part, en élevant la poésie sentimentale jusqu'à une hauteur inaccessible même au poète le plus sublime, vidé celle-ci de tout contenu réel. Nous avons accordé à Schiller qu'entre la poésie ancienne et la poésie moderne il y avait des différences réelles, mais ces différences ne nous sont pas apparues comme des différences logiques, prédéterminées de tout temps par la constitution intime de l'esprit
humain, mais comme des différences s'expliquant tout naturellement par les profondes modifications qu'a subies l'humanité à la suite des révolutions politiques, des révolutions sociales et surtout de la grande révolution religieuse du chistianisme qu'elle a traversées depuis la chute du monde antique.
En définitive, nous croyons que ni la méthode, ni les prémisses, ni les conclusions de la poétique de Schiller ne sont vraiment valables. Mais nous croyons aussi que néanmoins l'œuvre de Schiller n'a pas été inutile. Les problèmes qu'il a soulevés étaient de ceux qui méritaient de l'être et autant que quiconque nous reconnaissons la profondeur spéculative, la vigueur et la subtilité dialectiques et l'éloquence qu'il a mises au service de leur solution. Ce qui prouve d'ailleurs incontestablement l'importance des vues de Schiller, c'est l'influence qu'elles ont exercée sur le développement de la littérature, de l'esthétique, de la philosophie et de l'histoire littéraire de son temps. On peut se demander sans doute si l'impulsion que Schiller a donnée à la littérature allemande de par ses traités esthétiques a été vraiment heureuse. Mais, au fond, ce sont là questions vaines. La tâche de la science, nous l'avons dit,. consiste à étudier ce qui est et non à pressentir ce qui aurait pu être. Ce qui nous importait donc, c'était d'analyser consciencieusement les théories de Schiller et de les discuter à la lumière des principes qui nous apparaissent aujourd'hui comme vrais. Le fait seul que, plus d'un siècle après que Schiller a exposé sa doctrine, elle nous apparaît encore comme assez actuelle pour que nous ayons éprouvé le besoin de l'étudier à nouveau et de nous défendre en quelque sorte contre elle, démontre sa vitalité. Aussi, malgré toutes les objections que nous lui avons adressée, pensons-nous avoir rendu hommage à la poétique de Schiller en lui consacrant ce long travail.
Introduction