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ration d'une théorie schillérienne que nous saluons au passage. L'ironie de Schlegel, l'ironie romantique, n'est pas autre chose que le jeu de Schiller, tel qu'il l'a décrit dans les Lettres sur l'Éducation esthétique, tel, comme nous l'avons montré, que le joue avant tout le poète sentimental. Le poète sentimental dont le génie baigne dans les sphères éthérées de l'idéal, qui tend toujours vers l'infini, qui veille jalousement à ce que rien dans ses créations ne rappelle l'ordure du réel, qui finit par trouver trop grossière la représentation directe des choses et qui s'efforce de seulement les suggérer par des symboles, ce poète-là est bien le joueur par excellence. Et il n'est pas étonnant que celte poésie romantique soit pour Schlegel toujours dans le devenir et ne puisse jamais être réalisée. C'est le caractère propre de la poésie sentimentale que de toujours tendre à l'infini sans jamais parvenir à y atteindre.
Les analogies, on le voit, entre le concept de la poésie sentimentale et la poésie romantique sont extraordinairement frappantes. Sans doute il ne faut pas en faire une identité. Il y a entre l'idée que se fait de la poésie Schiller et celle que s'en fait Schlegel des différences notables. Mais toutes, sans exception, me paraissent provenir du besoin morbide qu'avait Schlegel d'intensifier, d'outrer, de grossir et d'obscurcir les idées que son esprit, toujours à l'affût de constructions, de combinaisons et de formules nouvelles, venait de s'assimiler. Sans doute encore Schiller n'a pas été le seul inspirateur de la doctrine romantique. Nous, ne méconnaissons pas le rôle considérable qu'a joué l'œuvre de Gœthe dans la constitution de la théorie romantique, l'œuvre de ce Gœthe qui, pour Schlegel, était comme le Dieu de la poésie et dont le Wilhelm Meister a été le véritable point de départ de tout le mouvement littéraire que nous étudions. Nous n'ignorons pas non plus combien il serait injuste d'oublier l'influence considérable qu'a exercée sur l'esprit de Frédéric la philosophie de Fichte, cette phi-
losophie qui déduit du Moi l'univers tout entier, et qui pousse la subjectivité kantienne et schillérienne jusqu'à ses dernières conséquences. Mais il n'en reste pas moins vrai que le concept du romantique se réduit en dernière analyse au concept du sentimental, et que c'est ce Schiller que les représentants de l'école ont fait profession de dédaigner, qui a été l'inspirateur véritable de la doctrine romantique.
Si nous avions à traiter non pas seulement de la poétique de Schiller, mais de son esthétique en général, nous n'en eussions certes pas fini avec l'influence que notre poète a exercée non plus sur la littérature, mais sur l'esthétique et la philosophie des grands spéculatifs qui sont partis de Kant. Nous aurions à montrer que lorsque Fichte, le philosophe du romantisme, a traité dans son Système de V Éthique d'après les principes de la doctrine de la science^ des devoirs de l'artiste, il n'a fait que reproduire de la façon la plus consciente les théories des Lettres sur féducation esthétique. Nous aurions à prouver que la conception générale de la philosophie de Schelling, à savoir la récopciliation de la nature et du Moi, des forces cosmiques et des énergies psychiques, de l'infini et du fini dans l'activité artistique, n'est pas autre chose que la conception anthropologique de Schiller « métaphycisée ». Nous aurions enfin à faire voir comment toute l'esthétique de Hegel n'a fait que réaliser logiquement les pressentiments de Schiller. Hegel, au début de son esthétique, Ta lui-même confessé. « C'est Schiller, dit-il, qui a eu le grand mérite de se frayer un chemin à travers la subjectivité et l'abstraction kantiennes et d'avoir tenté, en dépassant celles-ci, de concevoir comme la vérité et de réaliser comme une œuvre d'art, l'unité et l'harmonie. C'est lui qui a posé comme principe et comme essence de l'art, l'accord entre le général et le particulier, entre la
liberté et la nécessité, et entre la spiritualité et la nature » ». Schelling, en concevant cette unité comme Idée, n'a fait somme toute que continuer Schiller, et c'est Hegel qui prétend ravoir vraiment comprise et interprétée, en faisant de cette Idée, envisagée non plus comme un idéal que poursuit rhumanité, mais comme une réalité qu'elle a atteinte, la seule réalité existante, l'essence non plus seulement de Toeuvre d'art, mais de toutes les manifestations de l'univers inorganique, organique et pensant. Il nous semble incontestable que la position du problème du beau dans l'esthétique de Hegel est absolument schillérienne. En proclamant que l'esthétique est la philosophie des Beaux-Arts et non pas la philosophie du beau de la nature, parce que la beauté artistique est infiniment supérieure au beau de la nature, comme fille de l'Esprit ; en affirmant que le contenu de cet art est l'Idée, et en spécifiant cette Idée, en tant qu'essence du beau artistique, comme Idéal, c'est-à-dire comme réalité dépouillée de toutes les particularités et de toutes les contingences, Hegel nous semble absolument tributaire non plus seulement de l'esthétique générale de Schiller, mais de la conception particulière de l'art sentimental. Là encore Hegel confesse ce qu'il doit à Schiller, et, pour nous permettre de nous représenter ce qu'il entend par idéal, il nous renvoie au beau poème intitulé V Idéal et la F/e, où, nous l'avons montré, Schiller a incarné dans d'éclatantes images ses plus profondes et plus subtiles théories^.
Que si cependant nous nous bornons à la théorie particulière du sentimental, nous avons à examiner quelle a été la conception hégélienne de l'art romantique. Voici la déducrion de Hegel. Étant donné que le contenu de tout art est ridée, et que son incarnation est la forme sensible, il peut y avoir entre l'Idée et la forme, trois rapports. En premier
1. Hegel, \orlesungen ûber die Aeslhetiks Œuvres complètes, Berlin. 1842, t. X-I, introduction, p. 78 à 81.