DE LA SATIRE
et qui déborde au dehors. Dans son humeur chagrine, elle se borne à caractériser avec énei^e le désaccord qui éclate entre le monde réel et les principes d'une morale abstraite, tels que l'individu les conçoit. Elle ne produit ni véritable poésie ni œuvre d'art véritable. C'est pourquoi la forme satirique ne peut être regardée comme un genre particulier de poésie.
Il s'agit de représenter les efforts que fait l'esprit pour prévaloir sur une forme sociale vieillie, et, en général, sur un monde qui ne lui convient plus. En même temps l'homme se dérobe à la vie réelle, se retire en luimême et y cherche la satisfaction intime, la paix et le bonheur. Mais, en s'isolant de la nature et de la société, il se condamne à une existence abstraite, bornée, étroite. Il ne peut jouir de la plénitude de sa vie. En face de lui est un monde qui lui apparaît comme mauvais et corrompu. De cette manière l'art prend un caractère sérieux et réfléchi. Retranché dans sa sagesse intolérante, fort et confiant dans la vérité de ses principes et dans son amour de la vertu, il se met en oppo* sition violente avec la corruption du temps. Or, qu'un esprit élevé, une âme pénétrée du sentiment de la vertu, à la vue d un monde qui, loin de réaliser son idéal, ne lui offre que le spectacle du vice et de la folie, le censure avec indignation, le raille avec finesse et l'accable des traits de sa mordante ironie, il ne peut y avoir là le nœud d'un véritable drame, et autre chose qu'un intérêt prosaïque.
La satire s'est développée surtout chez les Romains ;
169 [poésie humoristique.
elle est, comme on le verra, le trait caractéristique de leur littérature (1).
De nos jours, nous ne pouvons avoir de satire. Cotta et Gœthe ont fondé des prix pour les meilleures poésies satiriques, et aucunes poésies de ce genre n'ont été envoyées. Il faut pour cela des principes fixes, avec lesquels le présent soit en opposition ; une sagesse abstraite, une vertu inflexible, énergique, concentrée en elieméme; elle peut bien, sans doute, se poser en contraste avec la réalité, mais non faire de la folie et du vice un tableau vraiment comique, ni reproduire l'harmonie qui est la condition de la beauté.