‹ La poétiqueChapitre 45 sur 69 · II. — Bmpporta de la Poésie et de la Mytkoloirte · texte numérisé non relu

II. — Bmpporta de la Poésie et de la Mytkoloirte

Nous nous bornerons à marquer le centre de ce monde poétique, qui est l'olympe grec.

D'abord, ce monde idéal est-il bien, comme il a été dit plus haut, une création de l'esprit et de l'imagination poétique? des Grecs? C'est ce qui semble contredit parce fait que la mythol(^ie grecque s'appuie sur d'anciennes traditions, et se rattache aux doctrines religieuses des peuples étrangers, et en particulier à celles de l'Orient. Ainsi, Creuzer cherche à retrouver dans Homère, par exemple, les traces des anciens mystères et tous les nombreux affluents dont s'est formé le fleuve de la mythologie grecque : les éléments asiatiques, pélasgiques, dodonéens, indiens, égyptiens, orphiques, etc., à côté des fables infiniment variées qui présentent un caractère indigène, et portent la couleur des influences et des particularités locales. Si l'on admet toutes ces origines étrangères, il impHque contradiction, sans doute, au premier coup d'œil, qu'Hésiode et Homère aient pu donner aux dieux leurs noms et leur forme. Mais ces deux choses, la tradition et l'invention poétique, se laissent très-bien concilier. La tradition est la donnée première, le point de départ : elle fournit bien des matériaux ; mais elle n'apporte pas avec elle l'idée que chaque dieu doit représenter, et sa forme vraie.Cette idée, les grands poètes la tirèrent de leur génie propre, et ils trouvèrent aussi, dans le libre exercice de leur imagination, la véritable forme qui lui convenait. Par là, ils sont devenus, en effet, les créateurs de la mythologie que nous admirons dans l'art grec.

Cependant, les dieux grecs n'en sont pas pour cela davantage, soit une invention poétique purement per-

sonnelle, soitune création artificielle. Ils ont leur racine dans Tesprit et les croyances du peuple grec, dans les fondements de la religion nationale ; ce sont les forces et les puissances absolues, ce qu'il y a de plus élevé dans l'imagination grecque, l'essence du bien en général , inspirés au poète par la Muse elle-même.

Avec cette faculté de libre création, le poète prend maintenant une position tout autre que celle qu'il avait en Orient. Les poètes et les sages indiens ont aussi pour point de départ des données premières, les éléments de la nature, le ciel, les animaux, les fleuves, etc., ou la conception abstraite de Brahman, d'un être sans forme et san& attributs. Mais leur inspiration est l'anéantissement même de la personnalité. L'esprit se perd à vouloir représenter des idées aussi étrangères à sa nature intime, tandis que l'imagination, dans l'absence de règle et de mesure, incapable de se diriger, se laisse aller à des conceptions qui n'ont ni le caractère de la liberté, ni celui de la beauté. Il en est comme d'un architecte obligé de s'accommoder d'un sol inégal, sur lequel s'élèvent de vieux débris, des murs à moitié renversés, des collines et des rochers; gêné par tous ces obstacles, forcé en outre de subordonner son plan à des fins particulières, il ne peut élever que des constructions irrégulières, sans harmonie, et d'un aspect bizarre. Ce qu'il produit n'est pas l'œuvre d'une imagination libre, créant d'après ses propres inspirations.

D'un autre côté, les poètes hébreux nous donnent les révélations que Dieu leur a faites. Le Seigneur lui-

même a parlé. Ici encore c'est une inspiration qui n'a pas conscience d'elle-même, qui ne s'appartient pas, qui n'émane pas de l'individualité de l'artiste et de l'activité créatrice de son esprit. C'est, du reste, le caractère général du sublime : Dieu, l'Éternel, en se révélant à la créature, ne se communique pas. Toujours une distance infinie les sépare.

Dans l'art grec, au contraire, les poètes sont bien aussi prophètes et précepteurs. Us annoncent et révèlent aux hommes ce qu'est l'absolu et le principe divin.

Mais, d'abord, ce qui fait le fond de leurs dieux n'est pas une nature étrangère à l'esprit, ou un dieu unique qui ne permet aucune représentation sérieuse et reste invisible. Ils empruntent leurs idées à l'esprit humain, à la vie humaine, à la substance la plus intime du cœur humain. Aussi, l'homme reste libre et se reconnaît dans ses créations ; car, ce qu'il produit au dehors, n'est que la plus belle manifestation de lui-même.

En second lieu, ils sont, par là même, d'autant plus poètes. Ils façonnent à leur gré le sujet et l'idée de manière à en tirer des figures libres et originales. Sous ce rapport, les Grecs se montrent de véritables poètes créateurs. Tous ces éléments hétérogènes ou étrangers, ils les jettent dans le creuset de leur imagination ; mais ils n'en font pas un bizarre mélange qui rappelle la chaudière des magiciennes. Tout ce qu'il y a de confus, de matériel, d'impur, de grossier, de désordonné, se consume à la flamme de leur génie. De là sort une création pure et belle, oii se laissent entrevoir à peine les matiè-

res ^ont elle a été formée. Sous ce rapport, leur tâche consistait à dépouiller la tradition de tout ce qu'il y avait en elle de grossier, de symbolique, de laid et de difforme, et ensuite à mettre en lumière l'idée propre qu'ils voulaient individualiser et représenter sous une forme convenable. Cette forme est la forme humaine ^ et elle Q'est«plus employée ici comme simple personnification des actions ou des accidents de la vie ; elle apparaît comme la seule réalité qui réponde à Tidée. Le poète trouve bien aussi ses images dans le monde réel ; mais il doit en effacer ce qu'elles offrent d'accidentel et de peu convenable, avant qu'elles puissent devenir propres à exprimer l'élément spirituel de la nature humaine, qui, saisi dans son essence, sert à représenter les puissances éternelles et les dieux. Telle est la manière libre, quoique nullement arbitraire, dont procède la poé»e grecque dans la production de ses œuvres.

En troisième lieu, comme les dieux ne restent pas isolés dans leur existence indépendante, mais prennent une part active aux événements du monde et aux affaires hunudnes, la tâche des poètes consiste aussi à reconnaître la présence et l'action des dieux, dans leur rapport avec les choses humaines, à signaler les phéno* mènes particuliers de la nature, les circonstances fatales de la destinée humaine, où les puissances divines interviennent, et, par là, Us doivent remplir en partie le rôle Ae prêtres et de devins. Nous autres modernes, au point de vue de notre prosaïque réflexion, nous expliquons les phénomènes de la nature par des lois et des forces gêné-

raies, les actions des hommes «par leurs vues personnelles et par les desseins dont ils poursuivent de propos délibéré l'exécution. Les poètes grecs^ au contraire, voyaient partout le divin autour d'eux, et, en représentant les actions humaines comme des actions divines, ils montraient par là les différents aspects sous lesquels les dieux révèlent leur puissance. En effet, un grand nombre de ces manifestations divines ne sont autre chose que des actions humaines dans lesquelles intervient telle ou telle divinité. Si nous ouvrons les poèmes d'Homère, nous n'y trouvons presque aucun événement important qui ne soit expliqué par la volonté ou Tinfluence directe des dieux. Ces sortes d'interprétations sont la manière de voir, la croyance, qui se forme d'ellemême dans l'imagination du poète. Aussi, Homère les exprime souvent en son propre nom et ne les met qu'en partie dans la bouche de ses personnages, prêtres ou héros. Au commencement de l'Illiade, par exemple, il a déjà lui-même expliqué la peste qui afflige le camp des Grecs (1) par le courroux d'ÂpolIon, irrité contre Agamemnon de ce qu'il n'avait pas voulu rendre à Chrysès sa fille captive ; il fait ensuite plus loin (2) prédire aux Grecs le même fléau par Chalcas.

Il en est de même du récit de la mort d'Achille, dans le dernier chant de l'Odyssée. Les ombres des amants conduits par Hermès, dans la prairie où fleurit l'aspho-

dèle, y rencontrent Achille et les autres héros qui ont combattu devant Troie, Agamemnon lui-même, qui leur raconte la mort du jeune héros. « Les Grecs avaient combattu tout le jour (1). Lorsque Jupiter eut séparé les deux armées, ils portèrent le noble corps sur les vaisseaux, le lavèrent et l'embaumèrent en versant des larmes. Alors on entendit sortir du sein de la mer un bruit divin, et les Achéens effrayés se seraient précipités vers leurs vaisseaux, si un vieillard, un homme, dont les années avaient mûri l'expérience, dont Tavis avait déjà bien des fois prévalu dans les conseils, ne les avait arrêtés. » Il leur explique le phénomène en leur disant : « C'est la mère du héros qui vient du fond de l'Océan avec les immortelles déesses de la mer pour recevoir le corps de son fils. A ces mots, la frayeur abandonne les sages Achéens. » Dès lors, en effet, il n'y eut plus pour eux rien d'étrange. Quelque chose d'humain, une mère, la mère éplorée du héros, vient au-devant de lui. Elle a entendu leurs cris de douleur, elle a vu leurs larmes; Achille est son fils; elle mêle ses gémissements aux leurs. Puis Agamemnon, se tournant vers Achille, continue à décrire la douleur générale : « Autour de toi « se tenaient les filles du vieil Océan, poussant des cris « de douleur. Elles étendirent sur toi des vêtements « parfumés d'ambroisie. Les Muses aussi, les neuf sœurs «firent entendre, chacune à leur tour, un beau chant « de deuil, et alors, il n'y eut pas un Argien qui pût re-

(l)0dy8S.,XXlV,v. 41-63.

c( tenir ses larmes^ tant le chant des Muses avait ému « tous les cœurs. »

Une autre apparition divine dans l'Odyssée m'a toujours vivement frappé sous le même rapport : « Ulysse (1), jeté sur le rivage des Phéaciens, assiste à des jeux publics. Piqué des reproches que lui adresse Euryale, parce qu'il a refusé de prendre part au jeu du disque, il lui répond d'abord, en lui lançant un regard sombre, par des paroles vives etamères ; puis il saisit un disque plus grand et plus lourd que les autres et le lance bien au delà du but. Un des Phéaciens marque la place et s'écrie : « Un aveugle même pourrait voir la pierre ; elle « n'est pas confondue avec les autres, mais bien au delà. « Dans ce combat, tu n'as pas à craindre qu'aucun « Phéacien atteigne aussi loin que toi, ou te surpasse.» ce Ainsi parla le Phéacien, et Ulysse, l'infortuné, le divin « Ulysse se réjouit d'avoir trouvé dans ces jeux ^n « homme bienveillant pour lui. » Or, ce mot, par lequel le Phéacien applaudit au succès d'Ulysse, Homère l'interprète comme une apparition de Minerve, la divinité amie et protectrice du héros.

111. — Caractères principaux de Pidèal grée dans les dlTlnités de la mythologple.

Maintenant s'élève une autre question : Quelles sont

(l)Odyss., VJll, V. 159-200.

POÉSIE GRBGQUE. 223

les créations que Tart et la poésie enfantent par de pareils procédés? Quels Sont les caractères des nouveaux dieux de l'art grec?

Les dieux apparaissent comme des puissances impérissables, dont l'inaltérable majesté s'élève au-dessus des conditions de l'existence particulière ; dégagés à,e tout contact avec ce qui est étranger ou extérieur, ils se manifestent uniquement dans leur nature immuable et leur indépendance absolue.

Mais, d'un autre côté, ces dieux ne sont pas de simples abstractions, des généralités spirituelles, ce qu'on appelle des existences universelles purement idéales ; ce sont aussi de véritables individus, et, à ce titre, chacun d'eux apparaît comme un idéal qui possède en luimême la réalité, la vie, par conséquent une nature déterminée, c'est-à-dire, comme esprit, un caractère.

Sans caractère, aucune individiialité ne se manifeste. Les dieux spirituels renferment donc, comme partie intégrante d'eux-mêmes, une puissance déterminée de la nature, avec laquelle se fond un principe moral également déterminé et qui assigné à chaque divinit^ un cercle limité oîi doit se déployer son action exclusive. Les différents attributs, les traits distinctifs qui proviennent de cette particularisation, ramenés à l'unité , constituent le caractère propre de chacun des dieux.

Néanmoins, dans le véritable idéal, ce caractère déterminé ne doit pas se resserrer au point d'être exclusif ; il doit se maintenir dans une juste mesure et retourner à la généralité qui est l'essence de la nature divine.

Ainsi, chaque dieu, eu tant qu'il est en même temps une individualité déterminée et Ulie existence générale, est, à la fois, la partie et le tout. Il flotte dans un juste milieu entre la pure généralité et la simple particularité. C'est là ce qui donne au véritable idéal de l'art classique cette sécurité et ce calme infinis, une sérénité exempte de soucis, et une liberté qui ne rencontre aucun obstacle.

Si donc nous considérons de plus près le cercle des principales divinités grecques, d'après leur caractère fondamental et simple, nous trouvons bien, il est vrai, des différences essentielles et une hiérarchie fortement déterminée ; mais, dans les points particuliers, ces différences s'effacent toujours ; la rigueur des distinctions est tempérée par une inconséquence qui est la condition de la beauté et de T individualité. Ainsi, Jupiter possède la souveraineté sur les dieux et sur les hommes ; mais sans cependant, par là, mettre en péril la libre indépendance des autres dieux. Il est le dieu suprême ; toutefois sa puissance n'absorbe pas la leur. Il a, il est vrai, un rapport avec le ciel, l'éclair et la foudre, avec le principe de la vie et de la génération dans la nature ; néanmoins, il est plutôt encore, et d une manière plus spéciale, la puissance de l'État et de l'ordre établi par les lois, le lien sacré des conventions humaines, du sermeiit, de l'amitié et de l'hospitalité, en général, le principe qui unit les hommes, qui est la base de la vie et (les mœurs sociales. Il représente aussi la supériorité du savoir et de l'esprit. Ses frères régnent sur la mer et sur

le monde souterrain. Apollon apparaît comme le dieu qui a la science en partage, comme l'expression ,et la belle représentation des intérêts de Tesprit, comme précepteur des Muses. « Connais-toi toi-même^ » telle est rinscriplion de son temple à Delphes, précepte qui n'a pas trait seulement à la faiblesse et aux défauts de l'esprit humain, mais exprime son essence et se rapporte à Fart et a toute conscience de soi-même. La ruse et l'éloquence, l'habileté dans les affaires, dans les négociations et en général dans tout cet ordre inférieur de relations sociales oii il entre beaucoup d'immoralité, mais qui n'en jouent pas moins un rôle essentiel dans la yie humaine, sont les attributions d'Hermès. Il est aussi chargé de conduire les âmes aux enfers. La force militaire est le trait caractéristique de Mars. Vvlcain est habile dans les arts mécaniques. L'inspiration poétique qui renferme un élément sensible, la Vertu inspiratrice du vin, les jeux, les représentations dramatiques, sont attribuées à Bacchus. Les divinités de l'autre sexe parcourent un semblable cercle d'idées. Dans Junon^ lé lien moral du mariage est le caractère principal. Cérès a enseigné et propagé l'agriculture ; elle a procuré aux hommes les deux avantages que renferme l'agriculture : d'abord, l'art de faire croître les productions de la terre qui servent aux besoins de la vie^ puis l'élément moral de la propriété et celui du mariage avec lesquels commencent la civilisation et l'ordre social. De même, Minerve est la modération, la prudence et la sagesse ; elle préside à la législation. Elle est aussi l'adresse indus-

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