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SUR LA POÉSIE ÉPIQUE

De l'Age ItéroÏQue et des personnages de l'épopée.

Dans une société parvenue à se constituer comme État, tout est sous l'empire des lois et des coutumes. Les droits par lesquels la liberté est fixée et régularisée d'une manière générale et absti%iite sont indépendants de la volonté individuelle et du hasard des circonstances particulières. Gela constitue une force et une puissance publique qui domine les individus et les ramène à l'ordre, quand leur caprice entreprend de s'opposer à la loi et de la violer.

Une pareille oi^anisation politique ne nous offre pas l'indépendance individuelle que l'art exige pour ses personnages. Aussi nous sommes obligés de recourir aux formes opposées de l'état social dans lesquelles la puissance morale et le soin de la faire prévaloir résident dans

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des individus qui, par leur volonté propre, la grandeur et l'énergie de leur caractère, se placent à la této de la société au milieu de laquelle ils vivent.

Une pareille forme sociale nous est offerte dans ce qu'on appelle ordinairement l'âge héroïque. Là, nous rencontrons cette alliance indissoluble 4ps deux éléments dont se compose l'idéal : le général et le particulier réunis et concentrés dans de fortes individualités. C'est l'époque où règne ce que les Grecs appelaient la vertu (àpfiTii), qu'il faut bien distinguer de la vertu romaine [virtus). Les Romains avaient leuSr cité', leur patrie, leurs institutions. Us sacrifiaient leur personnalité à rËtat, comme but général de toutes lés volontés. Être exclusivement romain dans le sens abstrait du terme, ne représenter, dans sa personne et par son énergie propre, que l'État romain, la patrie, sa grandeur et sa puissance, c'est là ce qui fait le sérieux et la dignité de la vertu romaine. Les héros, au contraire, sont des individus qui tirent d'eux-mêmes, de la spontanéité libre de leurs sentiments personnels et de leur volonté, le principe de toutes leurs actions. Chez eux, par conséquent, Taccomplissement de la justice et de la moralité apparaît comme l'effet d'une détermination libre et tout individuelle. Cette unifë vivante de la généralité et de Findividualité est le fond de la vertu grecque. C'est ainsi que nous apparaissent les héros grecs, à une époque antérieure à la législation positive ; ou bien ils deviennent eux-mêmes fondateurs d'États, de manière que le droit et l'ordre, la loi et la moralité émanent d'eux, et sont u. 2 s

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là comme une œuvre individuelle qui leur appartient et ne peut se détacher de leur personne. Telle est l'idée que les anciens $e faisaient d'Hercule, et, à ce titre, il neste pour eux comme un type primitif de la vMtu héroïque. Il accomplit, sans doute, une partie de ses travaux au service d'Ëurysthée, et pour lui obéir; mais cette dépendance est tout extérieure : c'est un rapport qui n'a rien de fixe et de bien déterminé ; elle ne lui ôte pas le pouvoir d'agir librement par lui-même, et ne l'empêche pas de conserver son individualité propre. Il en est de même des héros d'Homère : ils ont, il est vrai, un chef commun ; mais le lien qui les unit à lui n'a ni la force^ ni la fixité d'une loi qui les oblige de se soumettre à son autorité. C'est de leur plein gré qu'ils suivent Âgamemnoa, qui ne ressemble à rien moins qu'à un monarque moderne. Chacun des héros donne son avisï. Achilleârrité se sépare de l'armée. En général, chacun va* vient, combat ou se repose selon son bon plaisir. Les héros de l!ancienne poésie arabe nous offrent L'image d'uiie. pareille indépendance ; ils n'appartiennent pas à uni ordre social et à une hiérarchie constitués, mais à un tout dont ils sont les parties indépendantes. Le Schamwèed de Firdousi nous présente également de semblables figures.. Sans l'oçcideqt chrétien, la féodalité et la che- Tôlerie renouvellent l'Âge héroïque propre au développement des individualités libres. Tels sont les héros de laTabie mmife, qui forment un cercle dont Charlemagne ait le centre. Comme Âgamemnon, Charles est entouré de personnages héroiiques libreset indépendants. Comme

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lui, il est impuissant à les contenir; il est obligé de consulter continuellement ses ^assaux^ et réduit au rôle de simple spectateur^ lorsqu'ils se livrent à leurs passions personnelles. Il a beau faire gronder la foudre comme Jupiter sur l'Olympe^ ils le laissent là au milieu de ses entreprises, pour courir, selon leur fantaisie, à d'autres aventures. Nous trouvons le plus parfait modèle de ce genre de rapports dans le Cid. Lui aussi est membre d'une Association féodale. Il dépend d'un roi, il â ses devoirs de vassal à remplir ; mais, en face et au*dessus de ces rapports, s élèvent la loi de l'honneur, comme k voix donsfisante de sa personnalité, l'éclat jamais terni de son nom, sa noblesse et sa renommée. Nous voyons une image également brillante de cette libre indépendance dans les héros* sarrasins, qui se dessinent avec une i^ysionomie si fière et si dédaigneuse. Le roman du Renard reproduit, sous une fornasc' originale, la même situation. Le Lion est bien, il est vrai, seigneur et roi ; mais le Loup eè l'Ours siègent également dans le conseil. Le Renard et les autres personnages agissent comme ils l'entendent. Une plainte vient-elle à se former, le rusé vaurien se disculpe adroitement par le mensonge, ou il trouve moyen d'alléguer quelque intérêt du roi ou de la reine, dont il sait tirer pat^ti pour lui-^même, et il finit toujours par persuader à son maître tout ce qu'il veut.

Mais, de même que, dans l'âge héroïque, l'individu est tout d'une pièce, forme un tout complet où viennent se confondre sa volonté, ses actes et le développement

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de sa personnalité, de même il reste un tout indivisible, relativement aux suites de ses actions. Il en assume et s'en laisse imputer toutes les conséquences, lors mèoie qu'elles sont indépendanles de sa volonté ; il n'eïi reme aucune, et, Mt-il innocent, il accepte la culpabilité. ŒdipCj dont tous les crimes sont involontaires, se punit néanmoins comme parricide et coupable d'inceste. Le caractère héroiqucj dans sa nature complète et indépendante, ne consent pas à entrer en partage dçi^fautes; il n'entend rien à ces distinctions entre l'inteâlion de l'agent, et l'action en elle-même ou ses suites; Notre manière de voir est, si l'on veut, plus tnâteie ; mais, dans l'âge héroïque, où l'individu est essentiellement un, où tout ce qui l'environne doit apparaître comme émanant de lui, l'homme veut que ce qu'il à fait, il Fait fait purement et simplement ; il prend sur lui, sans réserve, tout ce qui a pu advenir.

De même le personnage héroïque ne se sépare pas davantage des êtres auxquels son existeoce est liée dans le monde moral. Il s'identifie avec eux. Nous distinguons, nous, la personne de la famille. L'âge héroïque ne connaît pas cette distinction. La faute de laïeul passe au petit-fils. Toute une race souffre pour le premier meurtrier; elle hérite de la fatalité du crime. Le caractère, les actions, la destinée de la famille, restent la propriété de chacun de ses membres, et bien loin de renier les actes et le destin de ses pères, chaque individu les considère comme siens, les identifie avec sa propre volonté. Ses ancêtres vivent en lui ; par co««é-

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quent, ce qu'ils ont pu souffrir ou commettre, se retrouve en lui-même.

On conçoit maintenant facilement pourquoi les existences idéales de l'art appartiennent aux âges mythologiques, et en général aux temps reculés du passé, comme à l'époque la plus favorable pour leur développement. £n effet, si le sujet est emprunté au présent, celui-ci m met sous les yeux que le spectacle d'une réalité fixe et déterminée ; les changements alors que le poète ne peut éviter, prennent facilement l'apparence de quelque chose d'artificiel et de prémédité. Le passé, au contraire, s'adresse à la mémoire, et cette faculté fait prendre déjà, par elle-même, aux faits dont elle retrace le souvenir, un caractère de généralité qui en efface en partie les détails insignifiants. Délivré de toutes ces circonstances accidentelles, le poëte,qai raconte des événements et représente des caractères appartenant aux siècles écoulés, a la main plus libre dans ses créar tiens idéales. Ajoutez à cela que, dans l'âge héroïque, l'individu ne rencontre pas en face de lui, comme dans une époque plus civilisée, un ordre moral et juridique régulièrement constitué ; ce qui fournit immédiatement au poète la condition de l'idéal.

Si l'état du monde qui convient le mieux à l'idéal, correspond à certaines époques déterminées, l'art affectionne aussi principalement pour ses personnages un rang particulier, celui de. Princes. Et ce n'est pas par une sorte de prédilection aristocratique, ou par amour pour la supériorité, mais à cause de la liberté parfaite

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de volonté et d'action qui se trouve pitis complètement réalisée dans la condition du prince. Ainsi, nous voyons dans Tancienne tragédie le chœur privé d'individualité propre, et représentant un ensemble de sentiments^ d'idées, de passions, former en quelque sorte le plan sur lequel marche l'action proprement dite. De celte base s'élèvent des caractères individuels^ des personnages qui jouent un rôle actif, et qui sont des ch^ dépeuples, ou des membres de familles royales. Les figures empruntées à des rangs subalternes, lorsqu'elles entreprennent d'agir dans le cercle Jimité de leurs relations propres, nous paraissent en tout contraintes et empêchées. Une nécessité extérieure pèse sur elles, arrête l'essdr de leurs passions, et comprime leurs intérêts ; parce que, derrière elles, est la force invincible de l'ordre civil, contre laquelle elles ne peuvent rien, et qu'elles sont soumises à la volonté des hommes puissants, dont le caprice est autorisé par les lois. Les conditions et les caractères empruntés à cette sphère, sont, en général, plus propres à la comédie. Il n'en est pas de même des chefs des peuples et des princes. Don César, dans la Fiancée de Messine y de Schiller, peut dire avec raison : « Il n'y a point de juge au-dessus de moi. » Les personnages de Shakspeare n'appartiennent pas tous, il est vrai, à la condition des princes, - et plusieurs sont empruntés à des époques historiques; mais ils sont placés dans des temps de guerre civile , où les liens de l'ordre social sont relâchés ou brisés, et les lois sans force. Par là, ils retrouvent la liberté et

vfi l'âge hé&oïque. 3M

rindéfpeiidmoe nécessaires aux personna^ de Tart.

Si maintenant nous envisageons sous tous ces rapports notre société présente^ sa culture intellectuelle, sa législation, ses mœurs, son organisation politique, ofi Terra combien la sphère d'activité, dans laquelle doivent se mouvoir les personnes idéales de l'art, est étroite rt limitée. Les vertus domestiques et civiles, qui fournissent tout au plus un idéal d'honnêtes gens, en tant que l'individu se renferme dans le cercle où il lui est donné d'agir selon son bon plaisir, forment la base principale suriaqaeîle l'art doit s'exercer; et encore le fond de tout cela fôt-il donné et déterminé par des principes et des rapports existants et fixes. Par conséquent, le mode d'accomplissement devient l'intérêt principal. Il seraft absurde de demander dans notre époque un idéal de juge ou de monarque; Si l'homme chargé de rendre la justice s'en acquitte comme son devoir et ses fonctions réxigent, il ne fait que ce qui est réglé d'ayance, ce qui est conforme à l'ordre, ce qui lui est prescrit parle droit et la loi. Ce qu'un pareil magistrat peut tirer de son individualité propre, la douceur de ses manières, la sagacité de son jugement n'est pas l'objet principal, mais quelque chose d'indifférent ou d'accessoire.

De même, les monarques de nos jours ne forment plus, comme les héros des âges mythologiques, la tête vivante d'une société qu'ils dirigent, mais un centre plus ou moins abstrait, environné d'institutions façon-

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nées et fixées par des lois et par une constitution. Nos monarques actuels ont laissé tomber de leurs mains les affaires les plus importantes de l'Ëtat. Us ne parlent plus eux-mêmes de lois, de finances, La sécurité publique n'est pas leur soin propre. La guerre et la paix sont déterminées par des relations politiques, qui échappent à leur direction et à leur pouvoir personnel. De mémoy un général d'armée, dans nos temps modernes, est bien revêtu d'une grande puissance. L'exé* cution de grands projets et de grandes entreprises est entre ses mains. Son esprit vaste et rapide, son courage, sa résolution, son génie enfin, ont à se décider sur les choses les plus importantes. Néanmoins, ce qu'on peut attribuer à son caractère individuel, comme lui appartenant en propre dans ses décisions, est d'une étendue très-bornée ; car, d'abord, le but est donné par la situation, et trouve son explication ailleurs que dans sa volonté personnelle. D'un autre côté, les moyens d'exécution ne sont pas créés par lui, ils lui sont également fournis; ils ne sont même pas soumis à lui comme individu; ils n'obéissent pas à sa personnalité propre; ils sont là pour un tout autre objet que celui de servir d'instruments à cette individualité militaire.

Mais le besoin que nous avons de voir la liberté et l'indépendance réalisés dans des individus d'une personnalité vivante et forte, Tintérêt que nous inspire ce spectacle ne nous abandonne pas, lors même que nous reconnaissons tous les avantages et la supériorité d'un ordre social et politique développé, et régulièrement

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constitué. Sous ee rapport, nous p<mvons admirar dans les premières productions poétiques de la jeunesse de Schiller et de Goethe, les efforts du génie, pour retrouver au sein des rapports de la société moderne l'indépendance à jamais perdue, que réclament les personnages de l'art. Mais quel moyen voyons-nous Schiller employer dans ses premières œuvres, pour réaliser cette tentative? La révolte contre l'ordre social lui-même. Charles Moor (1), blessé dans ses droits par la société, et les hommes qui abusent de sa puissance, sort du cercle de la législation existante. Assez audacieux pour rompre les entraves qu'elle oppose à sa liberté, et se créer un nouvel âge héroïque, il se fait le restaurateur du droit, se propose de punir l'injustice, et de faire disparaître partout le mal et l'oppression. Cependant combien cette vengeance d'un individu est petite et bornée! D'une part, se trahit l'insuffisance des moyens; de l'autre, cette vengeance ne peut toujours conduire qu'au crime ; car elle renferme en elle-même l'injustice qu'elle veut renverser. C'est donc pour le héros de la pièce une entreprise malheureuse; et si elle offre un caractère tragique, il n'y a qu'une jeunesse irréfléchie qui puisse être séduite par cet idéal de brigand. De même, dans la pièce intitulée Intrigue et Amour ^ nous voyons des individus se débattre pour échapper aux liens d'une société dans laquelle ils se trouvent opprimés. C'est dans Fiesco et Don Carlos que pour la première fois les personnages

(1) Dansées Brigands de S€hiller.

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prJQc^^x pré^ntent un caractère élevé, parce qu'ils sont animés par.de grands et nobles motîfe : la délivrance de leur patrie et la liberté de la croyance religieuse. Ils deviennent des héros par le but quUls poursuivent. La figure de Wallenstein (i) se posant à la tète de son armée en régulateur de Tordre politique, a quelque chose de plus grand encore. Wallenstein connaît parfaitement la puissance de cet état social dont son propre moyen, son armée dépend^ aussi tombe-t-il dans l'incertitude ; il hésite longtemps entre l'ambition et le devoir. A peine s'est-il décidé, que le moyen dont il se croyait sûrs'édiappe de ses mains. Il voit son œuvre se briser, il se trouve seul; abandonné de son année, il est perdu. Goethe a choisi pour son Gœtz de Berlichin'gen une situation semblable, quoicpi'elle présente un caractère inverse. Le temps auquel appartiennent Gœtz et Franz de Sidangeriy est cette époque intéressante où la chevalerie, avec la noble indépendance qui distingue ses personnages, est entraînée à sa ruine par Tordre nouveau et la législation qui commence à se former. Avoir choisi, peur premier thème poétique cette lutte de l'âge héroïque du moyen âge et de la société moderne, prouve le grand sens de Goethe. Gœtz et Sickingen sont aussi des héros qui, en toute circonstance, prétendent régler les choses par leur volonté personnelle, leur courage et la supériorité d'une raison loyale et droite. Mais la puissance du nouvel ordre social précipite Gœtz dans

(I) Dans la pièce intitulée la Mort de Wallenstein.

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rinjustice et rend sa perte inévitable. En effet, une pareille indépendance n'est bien à sa place et sur son véritable terrain qu'à l'époque de la chevalerie et de la féodalité. Dès que l'ordre légal, dans sa forme prosaïque, s'est constitué et a fini par prévaloir, la liberté aventureuse des personnages chevaleresques se trouve jetée en dehors des mœurs ; et si elle veut encore se maintenir comme appelée à faire régner la justice, à redresser les torts et à venger les opprimés, elle tombe dans le ridicule dont Cervantes nous donne le spectacle dans son Don Quichotte.

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