‹ La poigne; piece en cinq actesChapitre 55 sur 104 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

PERRAUD, cherchant sur la table parmi les journaux.

Possible ! Avant tout, comme je désire que mon autorité soit respectée par les étrangers, je tiens à ce qu'elle le soit d'abord chez moi. Si quelqu'un n'en est pas satisfait, ma foi tant pis, je ne m'en inquiète pas, sachant que gouverner c'est mécontenter... (changeant de ton.) Tu n'as pas vu l'Officiel?

Il n'est question ni de gouvernement ni d'administration, il est question de sentiment : je ne vais pourtant pas te demander ton autorisation pour aimer?

PERRAUD, cherchant l'officiel.

Aime tant que tu voudras, il faut que jeunesse se passe! Quand j'étais à ton âge, j'en faisais autant. Seulement, moi, je ne perdais pas mon temps à faire des vers ou à écrire des pièces de théâtre; je travaillais, j'étais secrétaire de maître Dussoyer et ces amourettes ne prenaient pour moi que l'importance d'une distraction.

ADRIEN

S'il te plaisait de te conduire en collégien vicieux, tu devrais, au moins, ne pas t'en vanter devant ton fils. J'aime, moil comprends-tu, j'aime?... Tu ne trouves à me dire que ceci : « Va courir les filles I »

PERRAUD, se relève, tenant l'Officiel.

Que je te prenne pour un collégien ou pour un rêveur, le résultat est le même; tu ne te marieras pas I Et, ce qui m'afflige le plus dans cet incident, n'est pas tant l'insistance que tu mets à vouloir nous arracher notre consentement, que cet esprit d'insubordination, de révolte, que je vois chaque jour grandir en toi et qui pourrait peut-être bien te jouer un mauvais tour.

ADRIEN, avançant vers son père.

Qui me pousse à la révolte? Toi! toi, qui vas peutêtre me contraindre à prendre une résolution extrême.

PERRAUD, riant.

Enfin, nous y voilà, la menace du suicide ! Je l'attendais. Tu as dû chanter ce refrain à ta mère et la pauvre femme s'est mise à pleurer... Je te préviens, mon garçon, qu'avec moi, ça ne prend pas.

ADRIEN

Ceux qui se tuent par respect des préjugés sont des imbéciles qu'il faut plaindre. Ceux qui meurent plutôt que d'enfreindre les conventions sociales, ceux-là n'aiment pas I quand on aime véritablement, on ne fait pas cette bêtise !

PERRAUD, étonné.

Que veux-tu dire alors par résolution extrême? Tu me feras des sommations respectueuses?

ADRIEN, vivement.

Jamais! Seulement je te déclare que, ni ton opposition, ni celle de qui que ce soit, ne nous empêchera de nous unir !

PERRAUD, ricanant.

Vraiment, tu crois ça?... Et tu t'imagines que cette menace va m'amener à résipiscence? Eh! bien, mon ami, j'ai le regret de t'annoncer que tu ne réussiras pas mieux par l'intimidation que par la persuasion. Mes précautions sont prises pour parer à tout coup de tête de ta part.

ADRIEN, inquiet.

Quelles précautions?

PERRAUD, narquois.

Tu ne t'attendais pas à celle-là?

AÙ1E TROISIÈME 99

Quelle machination as-tu bien pu préparer?

PERRAUD, même jeu.

Allons, je ne veux pas te faire languir plus longtemps. Va demander à Santenay la lettre qu'il a reçue ce matin de Paris.

Il ouvre l'Ofnciel.

ADRIEN, va vivement à la porte du cabinet de travail.

Santenay, voulez-vous me donner la lettre que vous avez reçue ce matin de Paris? (voix de santenay. — a son père.) Quelle lettre?

PERRAUD, lisantl'officiel.

Celle de l'Instruction Publique.

ADRIEN, reparaît tenant un papier qu il déplie et lit vivement ', puis à son père.

M. Barrai est nommé à Rennes.., il doit rejoindre son poste immédiatement... Je comprends, tu as demandé son changement?

PERRAUD

Moi-même.

ADRIEN, navré.

Dire que tu as fait cela !

PERRAUD

Oui, et je crois que Barrai n'aura pas à s'en plaindre. Quoiqu'il me méprise et passe son temps à me dénigrer, je lui obtiens un assez bel avancement.

Peuh ! il était décidé à prendre sa retraite et à retourner à. Montfresnois.

PERRAUD

Il la prendra là-bas, ce sera plus avantageux pour lui et préférable pour nous.

SANTKKAYj qui est entré à la suite d'Adrien.

Oui, ça vaudra beaucoup mieux ainsi pour tout le monde.

ADRIEN, se retourne vers Santenay.

Ah! vous trouvez ça, vous? Eh! bien pour un. homme qui a une réputation d'habileté, vous n'êtes guère malin. En ville, personne n'ignore mes projets. Lorsqu'on saura, et on le saura bien vite, que mon père a demandé le déplacement de M. Barrai, on s'en demandera la raison et les bonnes gens s'empresseront de salir de leurs calomnies la réputation de mademoiselle Henriette. Et vous pensez que je vais accepter cela? Que je vais me solidariser avec mon père et laisser croire que je suis de connivence avec lui dans cette infamie?

PERRAL'D) sursautant.

Adrien, je t'ordonne de te taire.

ADRIEN

Oui, une infamie !

SANTENAY, intervenant.

Infamie est un bien gros mot. D'ailleurs les choses ,ie se passeront pas du tout comme vous le supposez. Personne n'y fera altention. On sait bien que. les fonctionnaires sont en place pour être déplacés.

ADRIEN, violent.

Si mon père demandait votre. changement, qu'est-ce que vous diriez?

SANTENAY.

Permettez, mon cher ami, mon cas n'est pas le même ; toute la ville, puisque vous la mettez en cause, a pu constater comme moi avec quel art la stratégie féminine a su vous tourner et vous envelopper et il

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