CHAPITRE V
Locaux du Service de Sûreté. — Création d'un cabinet spécial pour le Chef. -• Nouvelle demande d'un Secrétaire.
Paris, le 20 juin 1879.
A Monsîew* Andrieux, Préfet de Police.
Monsieur le Député, Préfet de Police,
Le 17 février dernier, j*ai été appelé à Thonneur de diriger le Service de Sûreté.
Sur mes observations, votre prédécesseur, M. Albert Gigot, m'avait promis :
i® Que je conserverais le titre de commissaire de police, afin que ma qualité de magistrat me permît de traiter, avec une certaine indépendance, des hommes et des choses à moi confiés, et de relever par cette situation le niveau moral de mon personnel ;
2® Qu'un traitement fixe me serait alloué, car il est salutaire et honnête que les employés connaissent ouvertement la rémunération de celui qui les dirige, afin d'anéantir les suppositions malsaines du passé ;
3® Qu'aucun agent des autres services ne serait envoyé à celui de la Sûreté par mesure disciplinaire ;
4® Qu'enfin un local plus convenable, plus hygiénique, mieux approprié aux exigences du service, serait mis à ma disposition pour l'installation de mon cabinet et la création d'une brigade spéciale dont je reconnais la nécfôsité. — J'avais demandé pour ce local mon ancien
bureau des Délégations judiciaires, resté vacant après mon départ.
Je vous ai soumis, Monsieur le Préfet, Tensemble de ces divers points, dont vous avez, avec une rapide lucidité, compris toute Timportance.
Gomme moi, vous avez reconnu l'utilité d'un Service de Sûreté largement établi, ayant à sa tôte un chef disposant non-seulement de l'énergie, mais encore de l'initiative indispensable à sa reconstitution.
L'indépendance de ce chef est la sauvegarde et Témulation de tous : ils sont forts et dévoués ceux qui savent que celui qui les dirige lutte avec eux et pour eux, dans l'intérêt de la cause bonne, juste et vraie.
Le 19 avril dernier, en présence de M. le Chef de la Police municipale, je vous ai exposé le besoin absolu d un agrandissement de mes bureaux.
M. Gaubet m'avait, peu de temps auparavant, honoré de sa visite; il a pu reconnaître combien la mesure que je sollicitais était légitime, et il Ta approuvée pleinement.
Le 24 avriU vous avez bien voulu me faire informer que des instructions étaient données pour mon ameublenaent.
Deux mois se sont écoulés, et vos bonnes intentions à mon égard n'ont pas encore reçu un commencement d'exécution.
Par déférence pour tous, par respect du principe hiérarchique, je ne veux point déduire ici les motifs de la résistance qui tend à s'affirmer, à mon endroit, en dehors et au-dessous de vous.
Je dirai, cependant, que j'ai eu à m'entretenir, à différentes reprises, de cette question de local avec les hauts fonctionnaires de la Police municipale. Chaque fois, on m'a représenté, avec des circonlocutions, que mon ancien cabinet était peut-être un peu éloigné du centre de mon service, où ma surveilllance pouvait faire défaut.
J'avoue que cet argument m'a peu touché.
Ce n'est pas pour me soustraire à mes devoirs, c'est au
contraire afin de les exercer conraie il convient que j'ai demandé un agrandissement de local.
Je saurai tout aussi bien surveiller mon personnel dans les conditions que je réclame ; ma conscience professionnelle et ma responsabilité y sont engagées.
Du reste, les agents journellement présents dans les locaux du service se réduisent à 38 ou 40, dont la moitié font Foffîce de commis de bureau.
Les 200 autres agents sont constamment au dehors, soit en mission, soit en surveillance sur la voie publique. 11 serait regrettable qu'il en fût autrement : la société serait bien mal protégée, et les 200 agents qui stationneraient longtemps dans les locaux actuels seraient fort à plaindre au point de vue de Thygiène.
Le local que je demande est situé dans le môme corps de bâtiment que le Service de Sûreté; il en est peu éloigné. On y accède, il est vrai, par un autre escalier; mais c'est précisément de cette disposition que je compte tirer un parti pratique.
Je recevrai là les personnes ayant des raisons particulières de s'entretenir avec moi sans être remarquées.
Là aussi j'ai l'intention d'établir un vestiaire, avec ses accessoires. Il est utile que les agents déguisé? (camouflés en langue du métier) ne soient point aperçus ainsi par leurs camarades.
Enfin, c'est aussi dans les locaux de mon ancien bureau des Délégations, que je compte installer ma brigade spéciale.
Cette brigade sera composée d'une vingtaine d'hommes pris dans les diverses attributions du Service, parmi lesquels plusieurs parleront des langues étrangères. Ils seront chargés des enquêtes, des missions délicates, des surveillances ayant un caractère spécial. — Ils feront des élèves et ouvriront leurs rangs aux jeunes agents ayant fait leurs preuves.
J'aurai parmi eux des fileurs émérites, des limiers de pick'ppckets que je lancerai sur la place, dans les gares.
les fêtes, aux courses, à TOpéra, partout où leur présence sera nécessaire.
Cette brigade sera la compagnie d'élite du Service, où chacun aspirera à entrer et où les plus méritants seront admis au fur et à mesure des vacances. Par ce moyen, j'espère arriver à réaliser et généraliser le type de l'agent de police tel que le public se le figure, type qui n'a jamais vraiment existé ou qui ne s'est manifesté que par des individualités très-isolées et incomplètes.
S'il m'est donné d'accomplir celte tâche, j'en attends de bons résultats.
Ces résultats, il me serait difficile de les obtenir dans les conditions d'installation qui me sont imposées avec mon cabinet actuel, suffisant tout au plus pour les besoins du service.
Ce cabinet, où l'on accède par une entrée et un escalier peu engageants, est flanqué, sous prétexte d'antichambre, d'une espèce de boyau ou couloir obscur où l'on ne peut mettre aucun siège et où un bec de gaz, constamment allumé, développe une température moyenne de 25 à 30 degrés.
Dans cet espace restreint et surchauff'é, sous ^in plafond bas et enfumé, il s'est trouvé ce matin, à 10 heures, au milieu des agents :
Deux filles publiques arrêtées; les assassins Gille et Âbadie ; M. le premier président Aubépin ; et M. Deibler, successeur de feu l'exécuteur Roch, lequel, appelé pour une enquête dont il était l'objet, avait devancé l'heure de sa convocation.
Ces promiscuités hétérogènes et d'une convenance douteuse se sont produites presque journellement depuis mon entrée au Service de Sûreté.
L'hiver a été peu clément; beaucoup d'ouvriers sont restés sans travail après l'Exposition ; la misère a grandi ; il y a eu un certain relâchement dans la répression; il s'est produit un abaissement moral très-prononcé dans les classes ouvrières, surtout parmi les jeunes gens de 16 à 22 ans (exemple la bande Abadie).
Toutes ces causes ont produit des crimes et des délits en nombre considérable.
J'ai dû voir et je vois, à cette occasion, plaignants, inculpés et parents de ces derniers. Tout ce monde s'entasse dans le couloir que j'ai décrit, souvent au grand détriment de l'enquête, car il m'est très-difficile dans ces conditions d'empêcher la rencontre de deux personnes qu'il y aurait intérêt à isoler, ou dont même la seule présence à cet endroit devrait être ignorée de l'une et de l'autre .
Mon bureau personnel, mon cabinet, est en complète harmonie avec ses dépendances : muni de barreaux de fer à son unique fenêtre, étouffé, resserré, tant sur les côtés que de la base au sommet, cubant à peine l'air respirable, fermé d'une porte double très-incommode, qui a des apparences de discrétion, mais par laquelle tous les bruits arrivent au dehors, faute d'isolement, ce cabinet ressemble à une cage ou à une cellule plutôt qu'à un bureau. Il doit impressionner peu favorable^ ment soit les étrangers, soit les détenus qui y sont amenés.
Quant à moi, qui suis appelé à y passer une grande partie de la journée et même à y prendre mes repas, il m'est arrivé en sortant de là, entre 11 heures et minuit, de tituber comme un homme ivre au contact de l'air extérieur.
Ce régime quasi cellulaire m'est d'autant plus pénible, qu'à la suite d'une blessure reçue dans le service, j'ai eu deux côtes fracturées et que je souffre des voies respiratoires.
Vous ayant soumis en partie les grands inconvénients matériels de mon installation, je prendrai maintenant la liberté de vous exposer que sous le rapport intellectuel, «'est-à-dire la partie administrative et de rédaction, je vais me trouver aussi mal pourvu par suite du retour à votre cabinet de mon commis principal, M. Villa, dont le départ du Service de Sûreté m'enlève un auxiliaire précieux et dévoué. J'ignore encore s'il sera remplacé il serait
cependant utile qu'avant son départ il pût mettre au courant son successeur..., si toutefois la succession est ouverte.
J'ai euThonneur de vous adresser, Monsieur le Député- Préfet, deux rapports de principe : Tun, en date du 5 de ce mois , relatif au remplacement indispensable de M. Villa ; Tautre, en date du 9 de ce mois, concernant l'admission des agents à mon service.
J'ose espérer que la sincérité de ces communications aura éveillé en leur faveur votre bienveillante attention.
' Le mobile de mes sollicitations pressantes est sérieux, indiscutable et d'une nécessité qui "s'impose. .
Je suis profondément attristé de voir ces sollicitations vaines, alors que je me dévoue tout entier à la réorganisation du service qui m'a été confié, et dont je poursuis avec énergie l'amélioration, tout en respectant le mode disciplinaire et nécessaire qui nous régit tous.
Depuis un demi-siècle, mon père et moi avons servi l'Administration. Il y a dans la famille une tradition de fidélité et d'abnégation.
J'ai 27 ans de service. J'avais 17 ans lorsque j'ai commencé ma carrière. J'en ai compris et apprécié, dès le début, l'importance, et je m'y suis dévoué de tout cœur. C'est pourquoi je n'ai jamais cessé d'étudier avec attention le fonctionnement administratif, ainsi que les progrès et les améliorations compatibles avec son tempérament.
La routine, cette implacable ennemie du mieux, a t-elle encore assez de vitalité pour arrêter les serviteurs de bonne volonté tout prêts à marcher en avant, prudemment et honnêtement ?
Que de progrès raisonnablesne reste-t-il pas à accomplir!
Ces progrès, nécessaires, Monsieur le Député-Préfet, je suis bien résolu à les poursuivre en ce qui concerne mes attributions, si vous voulez bien m'y aider, pensant qu'une administration comme celle qui a l'honneur de vous avoir pour chef a le plus grand intérêt à ne pas s'immobiliser lorsque tout marche autour d'elle.
Dans ma longue et laborieuse carrière, j'ai toujours énoncé hautement, et à mes risques et périls, ce que je croyais être la vérité, sans souci de mes intérêts et des susceptibilités que ma franchise pouvait éveiller.
Je persisterai dans cette voie, mais sans grand mérite cette fois, bar je sais qu'avec vous, qui voyez large et grand, la franchise n'est point périlleuse.
Le 10 de ce mois, j'ai soumis, verbalement, tous les points que je viens d'énumérer et ceux contenus dans les deux rapports dont j'ai parlé, à M. le chef de la Police municipale.
Je viens aujourd'hui très-respectueusement. Monsieur le Déjputé-Préfet dePolice, vous demander de vouloir bien donner des instructions afin qu'il soit pourvu au remplacement de M. Villa et à l'ameublement de mes nouveaux bureaux.
Veuillez agréer. Monsieur le Député-Préfet de Police, Fassurance de mes sentiments distingués et dévoués.