CHAPITRE IV
Le Service de Sûreté passé à l'état de brigade de discipline.
Paris, le 9 juin 1879.
Lors de ma nomination au Service de Sûreté, cette attribution était entrée depuis quelque temps dans une phase de désagrégation très-caractérisée.
D'après mes observations particulières, cet état de choses devait être attribué à diverses causes, mais notamment à deux principales, dont l'une est la conséquence de l'autre, savoir :
i** La tradition, consistant à envoyer au Service de Sûreté, comme dans une compagnie de discipline, les agents répudiés par les autres services ;
2* La collaboration, tacite ou ouverte, d'un certain nombre d'agents au journal la Lanterne, fait déterminé certainement par l'agglomération continue des mauvais éléments venus du dehors.
Bien qu'étranger à cette situation, — je venais d'arriver, — j'ai dû, par ordre supérieur, exécuter ces agents, c'est-à-dire les expulser du service.
J'ai dû ensuite, toujours par ordre supérieur, les réintégrer dans leurs fonctions.
L'esprit de discipline, déjà compromis, fut encore fortement ébranlé par ces dernières secousses.
J'ai eu, depuis lors, à lutter énergiquement pour relever le niveau moral des 238 hommes placés sous mes ordres: je crois avoir déjà obtenu de sérieux résultats; mais ce qui s'oppose et s'opposera toujours à ce' que
s'accomplisse parfaitement l'amélioration que je poursuis, c'est précisément la continuation de la tradition dont j'ai parlé plus haut.
Hier encore, j'ai reçu deux inspecteurs sortant : Tun du contrôle général, Tautre de la 1" brigade des Recherches.
Le premier, L..., me serait, parait-il, envoyé sur sa demande; je n'ai été ni consulté, ni mis à même d'examiner ses aptitudes ; ce point est cependant bien important.
J'ai fe plus grand intérêt à apprécier la valeur morale et physique des candidats, et à pouvoir vérifier s'ils remplissent les .conditions toutes spéciales que je crois nécessaires, sinon indispensables^ pour faire un bon agent de la Sûreté.
J'ai lieu de supposer que l'on procédait autrement avec mes prédécesseurs, qui, loi*squ'une demande de ce genre se produisait, étaient appelés préalablement à examiner et le candidat et son dossier.
Le second inspecteur, que l'on vient de m'envoyer de la première brigade de Recherches, est un nommé M... — Il m'a remis une demande pour être réintégré dans son ancien service, où il s'était fait remarquer, parait41, à cause de ses opinions exaltées. — On le dit collaborateur ou ex-collaborateur de la Lanterne et beau-frère d'un journaliste étranger, ce qui n'est pas précisément une garantie contre les indiscrétions et les attaques qui peuvent se produire par la voie de la presse. De plus, il habile la banlieue, ce qui est contraire au règlement, car les agents de la Sûreté doivent se trouvera portée de leur service, toujours en alerte, « sous les armes », prêts à marcher de jour et de nuit.
Veut-on me permettre maintenant de passer de l'examen sommaire des agents qui me sont envoyés spontanément à celui des candidats agréés par moi et qu'on ne m'envoie jamais?...
Je constate que j'en ai demandé et recommandé en vain un certain nombre réunissant les conditions désirables : fils ou parents d'anciens serviteurs, sur le dévouement desquels on peut compter ; jeunes gens ayant des
LE SERVICE DE LA SURETE iOi
aptitudes spéciales et un goût prononcé pour le métier; enfin, gardiens de la paix et agents d'autres services connus de moi, qui les avais vus à Tœuvre, tous auxiliaires sûrs, dont le contact avec le personnel serait biea plus sain que celui des mécontents et des rebelles envoyés à la Sûreté par punition.
Je dois signaler aussi le préjudice causé aux agents sous mes ordres par ces mutations. — Ainsi, les deux derniers inspecteurs qui me sont envoyés des autres services ont tous deux un traitement de 1.500 fr. — Lorsqu'une promotion d'augmentation de traitement va se produire, le nombre des « élus » étant limité, deux agents de la Sûreté ayant 1 .400 fr. d'appointements seront privés, malgré leurs bons services de l'augmentation de 100 fr. qu'ils devaient espérer; les nouveaux venus bénéficieront de cet avancement.
Je crois avoir suffisamment démontré les inconvénients, graves selon moi, de ce mode de procéder.
Dans la période laborieuse de transition et de réorganisation que traverse le Service de Sûreté, il est des conditions d'état qui s'imposent : le chef doit-être mis à même d'apprécier l'aptitude de ses agents et d'écarter d'eux, autant que cela est possible, tout sujet de mécontentement immérité.
11 a, de plus, la mission de faire de son service commi une famille, dont tous les membres se comprennent sont prêts à s'aider mutuellement dans les labeurs trèspénibles qu'ils partagent.
Il est nécessaire pour cela que des agents déjà anciens ne viennent pas du dehors, avec un parti-pris de mécontentement contre les chefs, démoraliser et indisposer les serviteurs de bonne volonté, auxquels ils enlèvent, en outre, leur part d'avancement.