CHAPITRE XVI
Compte-rendu annuel : année 1881. — Organisation après la fusion. — Devoir et humanité. — Les brasseries. — Recrutements défectueux.
Depuis qu'il m'a été donné de diriger le Service de Sûreté, j'ai eu l'honneur de fournir à votre prédécesseur un rapport sommaire de l'ensemble des opérations auxquelles a procédé mon attribution au cours de chaque année.
Pour me conformer à cette tradition, que je crois utile, je m'empresse de soumettre à votre haute appréciation la situation actuelle de la Sûreté, au point de vue du personnel et des affaires traitées.
Par décret en date du 9 mars 1881, M. Andrieux a supprimé la brigade des Mœurs, qui fonctionnait isolément, sous la direction d'un officier de paix, et m'a chargé de fusionner les attributions et le personnel de ce service avec ceux de la Sûreté.
Cette brusque fusion ne s'est pas opérée sans amener une certaine perturbation dans le fonctionnement des deux attributions et un peu de désarroi dans le personnel.
Pour obvier aux inconvénients et aux abus qui s'étaient produits aux Mœurs, j'ai dû remanier les diverses sections de cette brigade.
J'ai organisé un service dit de Voie publique, dirigé par un inspecteur principal et réparti en six zones fonctionnant chacune sous l'impulsion immédiate d'un sousbrigadier.
La mission des agents âe la Yoie publique consiste dans Texamen journalier de tous les individus écroués au Dépôt, et parmi lesquels se trouvent, sous de faux noms, de grands criminels ; la recherche et l'arrestation des déserteurs ou jeunes soldats insoumis et des malfaiteurs de toute nature surpris en flagrant délit ; celle des filles soumises disparues ou éloignées, et enfin de la répression de la prostitution qui s'étale sur la voie publique d'une façon scandaleuse. Sur ce dernier point, je me suis appliqué à inculquer aux agents la plus grande circonspection. Je leur ai recommandé en môme temps de concilier, dans la mesure du possible, les sentiments du devoir avec ceux de l'humanité, les invitant à ne point maintenir les arrestations des filles contrevenantes se trouvant dans une position de grossesse avancée, et celles qui auraient à leur domicile des enfants en bas âge ou des parents infirmes n'ayant personne pour leur donner des soins.
En dehors de l'attribution dite de Voie publique, le Service de Sûreté comprend quatre sections spéciales bien distinctes:
1° Les Bureaux, dirigés par un commis; 2° la brigade dite des Mandats; 3° celle des Notes ; 4** enfin, le Centre, partie la plus importante, comme personnel, et à qui incombe l'arrestation des malfaiteurs dont le refuge a été découvert par la brigade des Mandats, les nombreuses extractions de détenus, les surveillances spéciales, la garde des condamnés à mort, le service de Permanence pour parer aux éventualités, certains renseignements demandés d'urgence et une infinité d'autres détails dont l'énumération serait trop longue ici,
A toute heure du jour et de la nuit, il faut au Centre un noyau d'agents dévoués prêts à marcher. Un télégramme parvient-il au Service, annonçant un crime ou un sinistre quelconque nécessitant l'intervention de la Sûreté, immédiatement le nombre d'inspecteurs voulu est mis en campagne, quelles que soient l'heure et la saison. Au besoin, un brigadier ou un sous-brigadier dirige, et l'expédition ne rentre que quand sa présence n'est
plus nécessaire sur les lieux ou que de nouveaux agents sont allés relever les premiers.
Quarante agents en moyenne sont détachés, à poste fixe, dans les bureaux de TAdministration centrale, au Mont-de-Piété, chez mes collègues des Délégations judiciaires et dans divers établissements financiers ou autres, tels que la Banque dé France, la Bourse, le Comptoir d'Escompte, les Magasins généraux, etc.
Dix également, en moyenne, sont mis à la disposition de mes collègues des quartiers, sur leur demande, pour diverses opérations.
Quelques-uns aussi sont souvent distraits du service, par ordre supérieur, pour des voyages en province et à l'étranger.
Enfin, une brigade, composée d'un sous-brigadier et de deux inspecteurs, est continuellement à la disposition de la Société centrale des chasseurs, pour la répression du braconnage dans les environs de Paris et surtout en province .
L'effectif du personnel de la Sûreté, qui, avant la fusion des deux services, était de 253 hommes, s'est trouvé subitement porté à 336. Il n'est plus actuellement que de 306, soit une diminution de 30 hommes, dont 8 décédés par la suite de maladies contractées dans le service.
Pendant Tannée écoulée, la moyenne des malades a été de cinq par jour. Six agents ont été admis à la retraite et cinq révoqués. Enfin quinze ont donné leur démission. Je dois dire ici, en passant, que la plupart de ces derniers étaient des jeunes gens intelligents que la modicité des salaires et la perspective d'un avenir borné ont poussé à quitter l'Administration pour s'adonner au commerce et à l'industrie, certains de s'y créer une situation meilleure.
L'ensemble du travail exécuté par le Service de Sûreté s e répartit ainsi qu'il suit :
210 LA rOLICE PARISIENNE
Enquêtes et recherches sur notes administratives 22.876
Recherche de malfaiteurs en vertu de pièces judiciaires 9.367
Recherche de déserteurs et jeunes soldats insoumis 3.731
Renseignements demandés par le Petit Parquet. 13 . 174
Soit un total de 49.148
affaires ayant occasionné un ou plusieurs rapports.
Le Service de Sûreté a été chargé de distribuer 5.000 lettres émanant de l'Administration Centrale ou du Parquet. Cette distribution a occasionné une dépense de 700 fr.
11 y a eu 4.804 extractions de détenus, exigeant chacune remploi de deux agents au moins et en moyenne une perte de temps d'une demi-journée ; 922 surveillances spéciales nécessitant l'emploi de deux hommes; 2.711 arrestations sur pièces de justice ; 104 arrestations de déserteurs ou insoumis; 2.496 condamnations sur flagrant délit. Sur ce nombre, 228 captures ont été opérées par la brigade détachée près de l'Administration du Mont-de-Piété, brigade composée d'un brigadier et de trois inspecteurs. Les agents de la Sûreté ont reconnu 250 individus détenus sous faux noms.
En dehors des opérations qui précèdent, le service a reçu du Parquet 1.360 réquisitoires concernant des individus poursuivis pour défaut de paiement d'amende et de frais de justice. Il a été perçu en vertu de ces réquisitoires 28. 155 fr. qui ont été versés entre les mains du receveur des amendes.
Afin de faciliter le paiement du montant des réquisitoires, j'ai établi un service fonctionnant tous les jours, de 9 heures du matin à 11 heures du soir, service chargé de recevoir les acomptes (dont le minimum est dé 1 fr.) des personnes douées de bonne volonté, mais qui ne peuvent en une seule fois acquitter le montant de leur dette envers la Justice.
Au cours de l'année 1881,1e nombre des assassinats.
meurtres et tentatives d'assassinat et de meurtre a augmenté dans de notables proportions par rapport aux années précédentes. Il y a eu 35 homicides et 72 tentatives. A Texception de 7, les auteurs de ces crimes ont été arrêtés ou se sont suicidés.
En dehors des crimes commis dans le département de la Seine, le Service de Sûreté a eu à s'occuper de 20 meurtres perpétrés en province ou à l'étranger. Deux assassins étrangers qui s'étaient réfugiés à Paris y ont été arrêtés. L'un avait tué sa maîtresse en Belgique et l'autre son père en Allemagne.
Trois malfaiteurs ont été cette année condamnés à la peine de mort. Ce sont les nommés: 1° Ferry (Léonce), inculpé de tentative d'assassinat sur la personne d'uneveuve Gouye, logeuse; 2* Lantz (Pierre), inculpé de meurtre sur la personne de son père, à Lixheim (Meurthe); 3** Pigeonnat (Eugène), dit Le Rouquin : meurtre d'un nommé Gambournac.
La peine du premier et du dernier de ces criminels a été commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. L'arrêt concernant le deuxième (Lantz) a été cassé pour vice de forme. Il vient d'être recondamné à mort par la Cour d'assises de Seine-et-Oise (1).
Du jour de leur condamnation jusqu'à celui de leur commutation ils ont été gardés à vue, dans leurs cellules, chacun par six agents de la Sûreté se relevant à tour de rôle, pendant une moyenne de 54 jours. Pour Pigeonnat seulement, cette surveillance permanente s'est prolongée durant 82 jours.
A titre de comparaison, je transcris ci-après un état des homicides et tentatives qui ont eu lieu pendant les trois dernières années.
1879 33 meurtres ou tentatives.
(1) Lautz a été exécuté.
En présence de cette brusque augmentation des attentats graves contre les personnes, on est porté à se demander quelles peuvent en être les causes ?
Elles sont nombreuses, je crois ; mais, à mon point.de vue, les principales sont les suivantes :
1® Le relâchement moral général qui se produit depuis quelque temps parmi la jeunesse, car il est facile de constater par l'âge des criminels que c'est surtout parmi les jeunes gens de 15 à 20 ans que se recrutent maintenant les malfaiteurs;
' 2® Les plaisirs faciles, les tentations journalières auxquelles sont exposées les adolescents, notamment par leur contact avec ces établissements immondes que l'on nomme Brasseries de femmes^ et qui ne sont que les succursales des plus abjects lupanars, beaucoup plus dangereux que ceux-ci en raison de la facilité avec laquelle les mineurs y pénètrent, attirés souvent par les bruyants éclats qu'ils entendent à l'intérieur, et quelquefois même appelés par les signes discrets des femmes se montrant de temps à autre à la porte. Exploitées elles-mêmes par les propriétaires de l'établissement , qui ne leur accordent aucune rétribution, et parfois se font payer le droit de servir dans leurs maisons, les filles de brasseries, à leur tour, exploitent leurs clients, les grisent souvent et, inconsciemment peut-être, les poussent au mal pour se procurer de l'argent, en vue de satisfaire leurs passions.
3® Enfin, les nombreux acquittements qui se produisent en Cours d'assises, notamment depuis la suppression du résumé du président et les très-rares applications de la peine de mort, qui, quoi qu'on en dise, est et sera toujours un épouvantail salutaire pour ceux qui sont disposés à s'engager dans la voie du meurtre.
Ce qui a lieu pour les assassinats ou tentatives se produit également pour les autres crimes et délits, dont la marche ascendante, ainsi qu'il résulte de l'état comparatif des arrestations ci-après, est des plus caractéristiques :
Il y a eu :
En 1875, 30.142 arrestations. 1879, 33.603 arrestations.
Dans cet état, ne figurent ni les filles arrêtées pour prostitution ni les aliénés.
Il est bon d'ajouter, cependant, que beaucoup d'individus qui figurent dans ces chiffres sont arrêtés plusieurs fois, au cours de la même année, pour mendicité, vagabondage, filouterie ou autres menus délits, et souvent relaxés sans jugement, malgré de nombreux antécédents judiciaires.
A Paris, oii peut évaluer à 50.000 en moyenne les individus qui se lèvent le matin 'sans savoir comment ils déjeuneront et dîneront le jour et où ils coucheront la nuit.
Environ 300 amnistiés ont été arrêtés, en 1881, pour divers délits.
Suit un état numérique, par âge et par sexe, des personnes écrouées au Dépôt au cours de l'année écoulée :
De 15 ans et au-dessous.
garçons.
255 filles, soit: 1.896
enfants.
15 à 20 ans..
des deux sexes
ai à 30 -
lo.era
mm
61 àSO -
81 et au-dessus....
Soit