‹ La police parisienne: le service de la suretéChapitre 34 sur 53 · total des captures · texte numérisé non relu

total des captures

Environ 300 individus détonus sous de faux noms ont été reconnus sous leur véritable état civil par le personnel du service.

Au point de vue des assassinats, meurtres et tentatives

de crimes, Tannée 1882 a été désastreuse : commencée dans le sang, elle a fini de môme. Le 1®' janvier et le bO décembre ont été marqués par des meurtres. Le nombre total des crimes de cette nature s'est élevé à 56.

Il y a eu en outre 53 tentatives, la plupart ayant un caractère de gravité. L'une d'elles, celle de la jeune Rabier, âgée de 14 ans, a amené la condamnation de son auteur, nommé Bonfîls, à la peine de mort. Quelques autres ont motivé des condamnations aux travaux forcés à perpétuité.

Le Service de la Sûreté s'est aussi occupé de 8 assassinats commis en province ou à l'étranger. A l'exception d'un seul, les auteurs des assassinats caractérisés et des tentatives de même nature ont été arrêtés ou se sont suicidés avant leur capture.

L'homicide prémédité resté impuni jusqu'ici est celui d'une veuve Meunier, marchande de friture, rue de Rambuteau, dont on a incendié la boutique après le meurtre. Je m'occupe encore activement de cette affaire, dont l'instruction est confiée à M. Guichenot, juge. Un nommé Delattre, sur qui pèsent des soupçons, est actuellement détenu au Dépôt des condamnés, à la suite d'une condamnation à six ans de travaux forcés pour vol qualifié.

Cet individu est un repris de justice dangereux. Il m'a d'abord donné à entendre qu'il connaissait les assassins de la veuve Meunier, au nombre de cinq, disait-il, et dont l'un était revêtu d'un costume militaire ; puis il a refusé de fournir d'autres explications, prétendant que, s'il dénonçait les coupables, ceux-ci ne manqueraient pas de dire qu'il était leur complice et qu'il avait mis le feu à la boutique de la victime. « Or, ajoute Delattre, je tiens à conserver ma « tronche » (la tête).

La plupart des meurtres et tentatives sans préméditation ont été, comme les autres années, le résultat de lixes nocturnes, entre gens avinés, à la sortie des cabarets.

A titre de comparaison, je reproduis ci-dessous l'état des homicides et tentatives des trois années précédentes :

23i LA POLICE PARISIENNE

En 1879, 33 meurtres ou tentatives.

En 1880, 55 — —

En 1881, 107 — —

En 1882, 111 — —

Les condamnés à mort de l'année ont été au nombre de cinq, savoir :

1° Bistor, assassinat de la veuve Stordeur ;

2' Bonfils, tentative d'assassinat de la demoiselle Rabier;

3° Coché, assassinat du nommé Séguin;

4° Robert, assassinat de la veuve Glasterrer;

5*» Lipps, assassinat de la veuve Glasterrer;

Bistor et Bonfils ont été gardés en cellule, au Dépôt des condamnés, 74 jours; Coché pendant 56, et Robert et Lipps 85. Aucun d'eux n'a été exécuté.

Les dépenses nécessitées par les diverses opérations du Service, c'est-à-dire celles portées au « Grand Etat » de bons, se montent à la somme totale de 96.273 fr.

Celles du « Petit Etat », chapitre III, paragraphe 3 du budget, se sont élevées à 7.500 fr. pour les indicateurs libres et détenus et les correspondants étrangers.

Les autres dépenses du même État, dont la nomenclature a été indiquée dans mon rapport de fin d'année pour 1881, ont atteint le chiffre de 20.410 fr., ce qui donne pour le Petit Etat une somme totale de 27.910 fr., soit environ 2.000 fr. de moins qu'en 1881, où la dépense du môme chapitre est montée à 29.965 fr.

J'ai terminé le compte-rendu des opérations du Service. Il me reste maintenant à dire quelques mots de mes observations particulières.

Les acquittements aux assises ont été bien plus nombreux cette année que celle précédente. Depuis quelque temps, les avocats des accusés, confiants, ajuste titre, dans la clémence du jury, font tout leur possible pour criminaliser des délits en réalité passibles de la Police correctionnelle. D'un autre côté, le Parquet, redoutant, Juj, cette clémence, correctionnalise beaucoup de crimes

qui, légalement, sont du ressort de la Cour d'assises. Les vols par salarié, qualifiés crimes par le Gode, sont le plus souvent considérés comme de simples délits.

Je ne veux pas rechercher la cause de cet état de choses inquiétant, me bornant à la constatation matérielle du fait.

Je dois dire, en passant, quelques mots sur les vols dans les grands magasins.

Les méfaits de cette nature deviennent de plus en plus nombreux. Gomme ils sont souvent Tœuvre de gens aisés, il se produit un abus que je qualifie d'immoral.

Une personne surprise en flagrant délit de vol dans un magasin est souvent relaxée si elle peut payer les marchandises soustraites. Au contraire, celle qui ne peut payer est maintenue en état d'arrestation et traduite en justice. Delà deux poids et deux mesures, qui produisent dans le public le plus mauvais effet.

Du 24 décembre écoulé au 1" janvier courant, des agents de la Sûreté ont arrêté, dans un seul magasin, 37 personnes, dont 25 ont été laissées libres, et dans un bazar 58 individus, dont 33 ont été renvoyés après avoir payé les marchandises soustraites.

Ainsi que le démontre l'état statistique que j'annexe au présent, les arrestations générales n'ont pas suivi la marche ascensionnelle de ces dernières années? Est-ce à croire qu'il s'est produit une sorte d'accalmie dans la criminalité ? Je ne le pense pas. A mon avis, le zèle des agents s'est sensiblement ralenti pour diverses causes, les mêmes que j'ai signalées dans mon rapport de l'année dernière, et auxquelles causes il me paraît nécessaire d'ajouter les suivantes en ce qui concerne la banlieue.

Les agents des communes suburbaines ayant opéré la capture d'un malfaiteur sont généralement appelés comme témoins devant le Tribunal, si minime que soit le délit. 11 en résulte pour eux une perte de temps et un déplacement dont les frais ne leur sont point remboursés. Aussi évitent-ils autant que possible d'intervenir dans

bien des circonstances. D'un autre côté, des individus qu'ils arrêtent pour filouterie, vagabondage, mendicité et autres menus délits reviennent deux ou trois jours après les narguer, par suite de mise en liberté sans jugement. Ce que voyant, les agents ne les arrêtent plus.

Les prescriptions concernant les armes prohibées ne sont guère observées. Beaucoup d'individus arrêtés pour crimes ou délits sont souvent trouvés nantis de revolvers chargés. Rarement ils sont poursuivis pour ce fait.

De tout temps, les brocanteurs ont été considérés avec raison comme les plus grands auxiliaires des voleurs, dont ils recèlent le butin. Appelé récemment, à Toccasion de vols dans les églises, à opérer des perquisitions chez des industriels de cette catégorie, j'ai trouvé chez beaucoup d'entre eux une grande quantité de marchandises provenant de vols. Mais j'ai été surtout frappé de l'inapplication de la plupart des règlements les concernant. Divers n'avaient pas de livre de police, et ceux qui en étaient détenteurs ne se donnaient même pas la peine d'y inscrire les marchandises régulièrement achetées.

Il y a grand intérêt à surveiller de près les brocanteurs; il est rare qu'une bande de voleurs ne soit pas eu rapport avec l'un d'eux ; mais il est rare aussi de voir celui-ci dénoncé par ceux-là, parce qu'il les assiste durant leur détention. Toute matière d'or et d'argent provenant de vol et parvenue entre les mains des brocanteurs disparaît promptement. Moyennant une faible rétribution, des fondeurs avec lesquels ils sont en relation font fondre les métaux précieux, qui deviennent ainsi méconnaissables, et il n'est plus possible d'établir ensuite leur provenance.

Les bureaux de placement me paraissent devoir être aussi l'objet d'une attention spéciale. Outre que ces industriels rançonnent sans pitié les individus obligés de recourir à leur ministère, il est utile de les tenir en observation au point de vue de leurs relations extérieures. On m'en sig'nale comme ayant des accointances avec des

étrangers. Pout-être y a-t-il là un danger qu'i) serait bon de prévenir.

Dans l'exécution des mandements de justice venus de province, il s'est produit quelques erreurs de personnes. Par suite de perte de papiers, des individus se sont trouvés arrêtés, provisoirement, pour d'autres, lesquels s'étaient emparés de leur état civil. Chaque fois que des cas de cette nature se sont produits, je me suis empressé d'indemniser de leur perte de temps et de travail les individus arrêtés de la sorte.

Le port et la détention de fausses clés, de rossignols, de ciseaux, de pinces-monseigneur et autres outils à l'usage des voleurs n'étant point un délit, on trouve journellement, sur la voie publique, des individns non en état de vagabondage nantis de ces objets, quelquefois même la nuit. Moralement convaincu que ce sont là des objets servant à commettre des vols, on ne peut cependant sévir contre ces individus par le seul fait de la détention de ces objets. Il serait à souhaiter qu'il existât une loi défendant à toute personne la possession et le colportage desdits objets, à moins qu'elle ne justifie de leur légitime usage.

Malgré les contraventions fréquentes dressées par le personnel du Laboratoire municipal, avec l'assistance d'agents de la Sûreté, la fraude du lait continue. Non-seulement les fraudeurs se livrent à des additions d'eau, mais ils introduisent aussi dans le lait des substances nuisibles à la santé, et dont doivent se ressentir gravement les enfants élevés au biberon.

La statistique de la Morgue accuse le dépôt dans cet établissement de 879 cadavres d'adultes, dont 93 n'ont pu être reconnus ; de 89 enfants par suite d'infanticides ; de 92 fœtus non à terme et enfin de 8 débris humains provenant de pièces anatomiques ou d'accidents.

Les moyens d'action dont dispose la Police pour la

recherche des criminels deviennent de plus en plus rares. Autrefois, les porteurs aux halles, colporteurs, chiffonniers, cochers, commissionnaires, logeurs, placeurs, marchands de vin et en général les membres des divers corps d*état, autorisés par la Préfecture de Police, se faisaient un devoir de faciliter la tâche des agents; aujourd'hui ils leur sont plutôt hostiles. Jadis les bureaux des livrets, passe-ports et garnis étaient une source de renseignements précieux pour retrouver la trace de bon nombre de malfaiteurs ; à ce point de vue, ces trois attributions sont maintenant à peu près inutiles.

Los escrocs, les voleurs et les assassins sont encore les hôtes assidus des garnis ; mais, grâce à la négligence des logeurs, ils ne sont pas souvent inscrits sur les livres de Police, et quand l'inscription a lieu, elle est faite sous un faux nom, la représentation de papiers d'identité n'étant point nécessaire.

Il est regrettable qu'il n'existe pas dans notre pays une loi obligeant tout citoyen à justifier de son identité, quand il en serait lég^alement requis. Une pareille loi paraîtrait d'abord contraire à nos principes de liberté; mais en y réfléchissant un peu, on est forcé de convenir qu'elle serait en réalité une sauvegarde pour la société. Un honnête homme n'a pas à redouter de faire connaître qui il est, en n'importe quelle circonstance. Seul un malfaiteur a intérêt à cacher son identité.

En France, ce sont généralement les criminels qui, les premiers, bénéficient de toutes les libertés et innovations, de tous les progrès.

Autrefois, la poste restante, placée à un point central, permettait de capturer bon nombre de malfaiteurs s'y faisant adresser des lettres. Avec le système de la poste restante dans chaque bureau de ville, les arrestations de cette nature ne sont plus possibles.

Les agents chargés de la recherche des malfaiteurs rencontrent souvent des difficultés insurmontables. Dans diverses administrations, notamment, on leur refuse, à eux agents, les renseignements que l'on donne au public.

Il est vrai que, d'après les règlements, ils doivent se présenter dans les administrations munis d'une note officielle. En théorie, cela peut être très-régulier, mais en pratique c'est absolument inapplicable; car si, toutes les fois qu'il a besoin de se renseigner dans un bureau d'administration, un agent doit se munir d'une note officielle (que l'on ne peut obtenir que du bureau compétent, après lui avoir adressé un rapport en règle), le malfaiteur recherché a le temps de faire du chemin avant l'accomplissement de toutes les formalités. C'est ce qui arrive très-fréquemment.

Le vagabondage n'est presque plus poursuivi à Paris.

Au cours de l'année 1882, près de 300 individus, dont 269 avec nombreux antécédents judiciaires, ont été arrêtés plus de cinq fois, et toujours relaxés sans jugement. Beaucoup n'étaient pas seulement arrêtés pour vagabondage, mais aussi pour filouterie ou vol. Plusieurs avaient subi jusqu'à 20 et 25 condamnations, et quelques-uns de ceux-ci ont été arrêtés jusqu'à 15 et 16 fois durant l'année.

Ce relâchement dans la répression me paraît dangereux. Ainsi que je le dis dans une étude spéciale sur le vagabondage, il y a dans tout vagabond l'étoffe d'un malfaiteur, et les faits sont là pour le prouver, comme on le verra au chapitre où cette question est traitée.

Dans le compte-rendu des opérations du Service de Sûreté durant l'année, j'ai parlé de la reconnaissance des individus détenus sous de faux noms.

Cette question des reconnaissances m'amène à dire quelques mots sur les récidivistes et sur la loi projetée à à leur égard. Si cette loi vient à être votée, comme on l'espère, les repris de justice, qui font déjà tous Ieui*s efforts pour cacher leur identité, vont redoubler de ruse afin d'arriver à dissimuler leurs mauvais antécédents.

La photographie est d'une grande utilité en cette circonstance: elle permet de rétablir, dans une certaine

mesure, les erreurs d'identité sur les personnes. La photographie aura besoin d'être plus vulgarisée, surtout en vue de cette nouvelle loi.

A propos de cette loi, je crois pouvoir affirmer que les résultats en seront excellents à tous les points de vue.

Son premier effet, et le plus utile, ce sera de mettre la société à l'abri des coups de main de plus en plus fréquents d'une foule de repris de justice que la quasiimpunité dont ils jouissent rend d'autant plus audacieux et dangereux.

En deuxième lieu, elle inspirera une terreur salutaire à beaucoup de jeunes gens qui ne redoutent point la prison, mais que la perspective d'une déportation rendrait plus circonspects. Ceux-là pourraient, à la longue, redevenir de bons citoyens et reprendre le chemin de l'atelier déserté, d'où ils écarteraient petit à petit les nombreux étrangers qui s'y implantent de plus en plus, et qui, à un moment donné, peuvent devenir dangereux dans un autre ordre d'idées. — Ce n'est un secret pour personne : les fabriques et les ateliers sont en ce moment envahis par d'autres individus que des citoyens français, parce qu'une partie de nos jeunes gens les abandonnent pour se livrer à la vie facile de débauche, qui, tôt ou tard, mène au crime.

Enfin, la loi de déportation fera plaisir et rendra service à un certain nombre de récidivistes, qui voient en elle une planche de salut et l'attendent avec une impatience manifeste. Ceci peut paraître paradoxal ; c'est cependant de la réalité absolue. Dans la tourbe mêlée des individus frappés par la justice, il s'en trouve un grand nombre (beaucoup ayant reçu de l'instruction et de l'éducation) qui, tombés dans le gouffre, ne se sentent pas la force d'en remonter le courant tant qu'ils sont sur le sol français, mais qui pourraient se réhabiliter par le travail dans un pays neuf. Ceux-là béniront la loi si impatiemment attendue par eux.

11 faudrait, d'un autre côté, que cette loi fût largement ouverte à tous ceux qui voudraient se soumettre volon-

tairement à ses effets. Bon nombre de déclassés, n'ayant encouru que des peines minimes, et même sans antécédents judiciaires, demandent et demanderont à être déportés. Si un refus leur était opposé, certains d'entre eux, la plupart peut-être, deviendraient criminels dans le seul but de tomber sous Tapplication de cette loi; c'est là un écueil qu'il faut éviter.

« C'est ennuyeux, disent-ils, de courir d'une prison à l'autre ; puisqu'on est du gibier de bagne, mieux vaut faire un bon coup pour aller se laver les pieds à « la Nouvelle [sic). ))

Pour conclusion de ce qui précède, la déportation, forcée pour les uns et volontaire pour les autres, me paraît donc s'imposer comme une nécessité absolue,

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