‹ La police sous Louis XIVChapitre 11 sur 51 · LIS · texte numérisé non relu

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nient à cause de quelques nouveaux impôts. L&s correspondances par la poste étant dangereuse,s, il fallait un émissaire. Un vieux professeur hollandais, Affinius vanden Endcn, retiré à Paris, où il avait fondé une institution, fut envoyé à Bruxelles pour s’entendre avec le général Monterey ' sur la descente projetée par les Hollandais. Le 10 septembre 1074, van den Enden reprit le chemin de Paris, la tête pleine d’illusions; mais, à peine arrivé à la barrière, il fut arrêté. Le chevalier de Rohan avait été fait prisonnier la veille en sortant de la chapelle de Versailles, et le lendemain La Tréaumont, alors à Rouen, fut surpris au lit. Blessé dans la lutte, il mourut dix-huit heures après, sans avoir fait le moindre aveu, mais laissant les papiers l&s plus compromettants.

Si ridicule que fût cette conspiration, Louis XIV, depuis longtemps outré contre le chevalier de Rohan, voulut qu’on la jugeât avec éclat. Une commission extraordinaire fut immédiatement formée, et deux maîtres des requêtes des plus habiles, de Bezons ’ et de Pomereu ’, eurent ordre d’instruire. Le roi, qui appréciait chaf|ue jour davantage le lieutenant de police, lui confia l’emploi de procureur général de la commission. Le premier soin de La Reynie fut de cir-

’ Le comte Zuniga «le Monterey, pouvemeur des Pays-Bas espagnols.

Seignelay, dans la relation de son voyage en Hollande, en parle ass«'z avantageiiM'iiient. (Voir Lettres de ColOerff 111, 2* partie, p. 21)6.)

* Louis Bazin, seigneur de Bezons, conseiller au parlement en 16C6, maître des rcf|utHes en IfiTI, intendant de Limoges (IGT8 , d’Orléans (1G81), puis de Lyon cl de Bordeaux, conseiller d'Elal en lüUl. Mort a Bordeaux le 9 août l'OO

* Auguste-BoU'rt de Pt^mereu, seigneur de la Bretesche. Intendant a Mouiin.s de IGGl a lGGG,a Bourges et a Mmilins réunis, de lGfi4 a iGtiu. Conseiller d’Etat, prévôt des marchands de 16*6 a I0K2, membre du conseil des liiiances en 1GU7. Mort le 7 (H tobre I7t>2, dge de 72 ans.

conscrire l'affaire, dans la crainte de l’éterniser et de manquer le but principal. Pei'suadée que la noblesse normande était de connivence avec les agitateurs, la cour n’avait rien épargné pour provoquer des révélations. De leur côté, quelques accu.sés, espérant s’abriter derrière des noms considérables, étaient tout disposés à entrer dans cette voie. .Vinsi, van den Enderi qui, pour sauver sa tête, s’acharnait contre le chevalier de Rohan, prétendit que le comte de Louvigny, propre frère du duc de Guiche, un des favoris du roi, avait dit que « si quelqu’un remuoit en France, il ne seroit pas le troisième. » Les noms du cardinal de Retz et du duc de Bouillon étaient aussi prononcés. En même temps, le fds du prince de Condé, Monsieur le Duc, fut signalé par van den Enden comme le premier mécontent et le plus graiid murmurateur du royaume' \ mais Louis XIV, que la Reynie tenait au courant des moindres incidents, ordonna que ce nom ne parût pas au procès. Cependant plus de soixante personnes avaient été airêlécs, et l’affaire, surchargée de tant d’interrogatoires, avançait à peine. Effrayé du développement quelle avait pris malgré lui, La Reynie démontra par d’excellentes raisons les inconvénients de la marche suivie jusque-là. « Je ne sais, écrivait-il à Colbert le 16 octobre 1674, s’il est bien à propos de faire le procès à tant de gens à la fois, de remplir ainsi les prisons, et si, au lieu de la justice que tout le monde attend de ceux qui se trouveront coupables et de la terreur qu’elle doit imprimer, on ne trouvera point quelque chose d'affreux dans cette multitude

* dVsl »k* lui que Snint'Siiuon a dil : « Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, iiiîdlre détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans atni . . . uniquement propre à être sou bournsiu et le Iléau des autres. . . ■

d’accusés et de criminels, et s’ils ne deviendront pas moins criminels au public par le nombre. » Enfin, le 28 du même mois, il établissait, dans une note remise à Colbert, que, d'après tous les précédents et à raison de l’importance du procès, la commission devait être présidée par le chancelier en personne. Quant au nombre des juges, La Reynie rappelait plusieurs procès où il n’y en avait pas eu moins de quinze, et celui du maréchal de Marillac où ils avaient été jusqu'à vingt-deux. Non qu’il n’y eût des inconvénients ; mais, outre qu’il pourrait y en avoir davantage à se réduire au nombre précis, à cause des récusations et des maladies, la justice et l’extrêuie bonté du roi commandaient d’en user ainsi. Trois jours après, le 31 octobre 1(574, un arrêt du con.seil instituait une commission de dix-neuf membres ' pour juger l’affaire du chevalier de Rohan.

Malheureusement pour lui , sa culpabilité n’était pas même douteuse. Deux de ses couiplices, van den Enden et de Préaux, le chargèrent à outrance. Le premier raconta les détails d’un voyage à Bruxelles, où il n’était allé , disait-il , que parce que le chevalier de Rohan l’avait menacé de mort. 11 précisa le chiffre des pensions promises par le comte de Monterey : trente mille écus pour le chevalier , vingt mille pour La Tréaumont. Une note de M. de Monterey se terminait, dit van den Enden, par des

' Elle se composait, «iu lirulcnanl gcnôral de police, qui en était le procureur général ; du chancelier d’Aligre, désigné pour la présider; de douze conMÜllers d’État urdiiinire», Poncet, Bouchet at, Laisné de la Mar< guerie, Bazin, de Bezons, Pussort, Voisin, llolinaiiii, Denard de Reze, de Fieubet, Lefevre de Caiiniartin et de Pomereu ; et de cinq maîtres des requêtes ordinaires de l'hôtel, Fto tia, Ladvocat, Courlin, Goujon de Thuizj, Quentin de Ricliebourg.

félicitations à M. de Rohan, au sujet a de la généreu.se résolution qu’il avoit prise pour le bien public et le repos de l’Europe. » Les révélations du chevalier de Préau.\ furent d’une autre nature. Se voyant perdu sans retour, il avoua que Rohan et La Tréaumont s’étalent souvent entretenus en sa présence de la possibilité d’enlever la reine et le dauphin pendant que le roi était à la tête de ses armées, qu’ils avaient composé ensemble les placards affichés en Normandie, où ils disaient aux nobles que, s’ils continuaient à tout endurer, le roi les traiterait comme en Turquie. Suivant lui, et ses déclarations étaient d’ailleurs confirmées par des projets de proclamations trouvés dans les papiers de La Tréaumont, le plan des conspirateurs était, après avoir renversé le gouvernement, de convoquer une chambre de la liberté, où tous les différends des gentilshommes seraient réglés sous la présidence du chevalier de Rohan, qu’ils comptaient bien faire investir par le peuple d’une autorité à peu près illimitée. « Quand la noblesse sera à cheval, avait dit La Tréaumont, il faudra venir faire révolter Paris et demander les états généraux. » Enfin le chevalier de Rohan aurait dit en se frottant les mains : a Je mourrois content, si je pouvois une fois tirer l’épée contre le roi dans une bonne révolte. »

Pressé de tous côtés, espérant fléchir Louis XIV par un aveu, Rohan se décida à parler. Après les plus grandes protestations d’attachement pour le roi, il dit que s’il avait proféré quelques plaintes contre lui, c’était « en quelque sorte par un emportement de tendresse et pour ainsi dire de jalousie, comme un amant en auroit pour sa maîtresse » , qu’il avait eu néanmoins le malheur de lui déplaire, et que, chaque

fois qu’il avait deniandt; une grâce, il s’était vu refuser. Désespéré, l’idée lui était venue d’exploiter le mécontentement de la Normandie et d’envoyer van den Enden en Flandre, mais, ajoutait-il, « sans prendre d’engagement et seulement pour voir ce que les Espagnols diroient » . Ces aveux ne lui ayant, à sa grande surprise, servi de rien, il essaya plus tard d’en atténuer la portée. Vains efforts ! la conspiration était flagrante, et sa culpabilité, de même que celle du chevalier de Préaux, de madame de Villars et de van den Enden était avérée. Le droit de défense eût- il existé, les avocats les plus habiles ne les auraient pas fait absoudre ' . La clémence royale pouvait leur faire grâce; la justice devait sévir.

* t'nc maUrcssc du chevalier de Rohan, mademoiselle Renée-Mauricc d’O de Villcrs, avait été arrêtée avec lui. Ne se faisant pas d'illusion, clic lui avait écrit, avant sa coodamnation, la lettre suivante qui figure en original dans les pièces du procès, et qui e.st empreinte d’un remarquable cachet de tendresse et de grandeur : « Si je vous connoissois moins de force d’esprit ou plus de frayeur de la mort, je prendrois de grands soins de vous y préparer peu à peu et de vous apprendre le peu d’es|>oir que vous devez avoir en la vie ; mais comme vous n avez jamais rien craint, je ne |»ensc pas que vous ayez peur de perdre une vie que vous avez tant de fois inépriwie et dont vous devez regarder la perle pluUM comme un bien que comme un mal puisqu’elle vous délivre de force misères, qu’elle vous sauve de nouveaux crimes et qu’elle vous ouvre une voie de faire votre salut en offrant votre mort en sacrifice a Dieu, on expiation de vos fautes. Aussi bien étes-vous une vraie victime que La Tréaumonl a immolée à son ambition, du nom, de l’amitié et de la foiblessc duquel il a cnicllemcnt abusé. Commencez donc, monsieur, à recourir à Dieu, employez tous les moinens qui vous restent à travailler à votre salut ; n’ayez plus que de l’horreur pour toutes les pernicieuses erreurs et les chimères que voua avoit mises en télé La Tréaumont et desquelles il avoit empoisonné votre esprit et votre cu*ur. Je ne souhaite de vous inspirer en cela que les sentimens dont j’ai l’âme remplie, car, malgré la foiblessc de mon sexe, je voudrois de tout mon coeur j>aro!tre criminelle à vos juges, afin de me (télivrer d’une vie qui ne m’est que très* odieuse. Je vous assure que je n’en dcuiandcrois pas la prolongation à Dieu ni au roi ; mais je suis assez malheureuse pour que ma prison et

Une lettre de La Ueynie à Colbert, du 26 novembre 1674, lui apprit qu’ils seraient condamnés, les trois premiers à avoir la tête tranchée, le dernier ii être pendu devant la Bastille, de Préaux et van den Enden devant être préalablement soumis à la question. La Reynie aurait voulu qu’il en fût de même pour le chevalier de Rohan ; mais la chambre de l’Arsenal lui en épargna l’humiliation et les douleurs. La Reynie prévenait en outre Colbert que l’arrêt était ajourné au lendemain, afin que l’exécution pût avoir lieu le même jour. « Je vous supplie, ajoutait-il, de me faire savoir s’il y a quelque choix particulier à faire d’un confesseur pour M. de Rohan; le père Bourdaloue n’en étoit pas encore satisfait à midi. » A partir de cet instant jusqu’à la dernière heure, les lettres de La Reynie se succèdent. Le 27 novembre, à sept heures du matin, il écrit à un de ses agents : « Faites-moi savoir par le sieur Desgrez tout ce qui se passera à la prononciation de l’aiTêt, particulièrement à l’égard de M. de Rohan, et, s’il y a quelque chose d’iuiportant, écrivez-moi sur un morceau de papier, et mettez-le entre les mains du sieur Desgrez, que je ferai tenir à la Bastille pour cela. 11 y a ici un courrier de Saint-Germain qui attend ce que je vous demande, et que je ferai partir sur-le-champ... » Un contemporain a prétendu que Louis XIV aurait fait grâce au chevalier de Rohan, s’il n’eût craint de paraître céder à l’influence de Col-

mos ennemis n’aient pu ternir mon innocence. Aussi, monsieur, je me vois nVluitc à traîner mes chaînes autant qu’il plaira à Dieu, et si quelque chose m’empêche de murmurer contre mon sort, c’est qu’il me laisse la liberté de prier pour vous le reste de mes jours. Voilà de quoi vous devez être certain comme vous devez Télnî que personne n’étoit plus véritablement de vos amies et de vos très-humbles servantes que Rcnce-Mauricc d’O. » (Bibl. imp. S. F. u" 870; à la fin du volume.)

J6t LK CHEVALIEH DE ROHAN.

bert, qu’on supposait s’y intéresser à cause de son gendre, le duc de Chevreuse, dont le chevalier de Rohan était parent Pour ôter tout prétexte aux commentaires, Colbert quitta la cour pendant quelques jours, et c’est à Seignelay que La Reynie adressa ses dernières lettres. Noble privilège du génie ! on essaya d’une représentation de China; mais Louis XIV demeura inflexible, alléguant, dit-on, qu’il s’agissait de la France, non de lui, et qu’il n’était pas libre de pardonner à des hommes qui avaient comploté avec l’étranger. Les ordres suprêmes furent donc donnés. Le 27 novembre, à dix heures du matin, La Reynie pré vint Seignelay que toutes les dispositions étaient prises, les troupes commandées, les chaînes des principales avenues aboutissant à la rue Saint -Antoine tendues. Il l’informait en même temps que le chevalier de Rohan, humble et courageux tout à la fois, avait communié avec de grands sentiments de piété, ei que le père Bourdaloue était invité à ne rien négliger pour provoquer, au dernier moment, ses aveux concernant le crime d’État. La Reynie avait-il sur ce point une confiance absolue dans l’éloquent prédicateur? On pourrait en douter, car il lui écrivit de nouveau à deux heures de l’après-midi, pour insister sur la nécessité de ces révélations, le suppliant d’employer tout ce que ses lumières et sa prudence lui pourraient inspirer dans une conjoncture si importante ; mais cette lettre ne put être remise. Une autre lettre annonçait à Seignelay que van den Enden, mis à la question, avait encore chargé le chevalier de Rohan, à qui il aurait ouï dire à plusieurs reprises : Si nous pouvions avoir

• Bibl. imp. Mss. Fonds Uouhicr, i3. Mélanges de M, Philibert de Lamarre; n“* 301 et 493.

le roi! Enfin, à sept heures, La Reynie rendit compte de l’exécution. Rohan était mort en chrétien, avec une fermeté modeste, mais sans avoir pu prendre sur lui de regarder de sang-froid son dénonciateur. Pour éviter quelque récrimination violente, on mit, d’après La Reynie, « ce misérable étranger dans un lieu séparé » , et ce fut le seul, quoi qu’on en ait dit, qui mourut lâchement. Bien que le concours de la population eût été immense, l’exécution s’était faite au milieu d’un calme inusité. Revenant le lendemain sur les accusés qui restaient à juger, La Reynie conclut pour leur mise en liberté, en faisant observer que si l’arrêt n’en avait pas même parlé, c’était à raison de leur innocence présumée.

Ce sage con.seil, qui honore le magistrat, prévalut sans doute, car aucun document ne mentionne des condamnations nouvelles se rattachant à l’affaire du chevalier de Rohan. D’autres complots marquèrent-ils cette période du grand règne'? On peut l’aflirmer hardiment, et d’ailleurs la certitude existe que des passions mauvaises continuèrent à fermenter. Ainsi, le 20 février 1082, un auditeur à la chambre des comptes dont il va être question dans le procès des poisons, Jean Maillard, fut condamné à mort pour n’avoir pas révélé des projets criminels contre le roi. Sept années plus tard, le 4 octobre 1689, le marquis de Seignelay

‘ L’Iiisloirc lie la Bastille et des autres prisons d'État sous l’ancien réginie e»l encore à faire, el la ditipersion de leurs archives en 1789 rendra ce travail difficile, iiicompleU G pendanl la bibliothe<|ue de l’Arsenal possède cles papiers provensint de la Bastille, qui n*onl p.is encore êlé explorés. I^cs archives de l’Empire et celles de la préfixture de police fourniraient sans doute aussi des matériaux utiles. Enlin, il en existe, dit-on, de précieux à la bibliothèque imp«'*riale de Saint-Pétersbourg, si riche, par malheur, en documents originaux «le source française.

écrivait à la Reynie pour l’informer d’une conspiration contre Louis XIV et contre l’État. « 11 y a sept personnes, ajoutait-il, qui doivent être arrêtées et conduites à Vincennes, et comme il est important qu’elles n’aient aucune communication, le roi veut que vous y alliez vous-même pour faire préparer leslogemens'...» Heureusement aucun de ces projets n’aboutit, et sauf quelques cas exceptionnels, comme dans les affaires de Bounesson, de Roux de Marcilly et du chevalier de Rohan, ils restèrent le secret de la police. Ce règne, l’un des plus longs de nos annales, et qui eut aussi ses agitations, aujourd’hui trop oubliées, ne fut souillé par aucune tentative sérieuse d’assassinat. Les fureurs criminelles, qui ont, hélas ! réveillé tant de fois en sursaut la France du dix-neuvième siècle, s’arrêtèrent devant Louis .XIV. Leur dernière explosion avait, il est vrai, été terrible, car eu frappant dans la force de l’âge, le l i mai 1610, le prince chez qui tant de fermeté et de courage, debon sens et de grandes vu(;s, s’unissaient aux plus vives qualités de l’esprit, le monstre du fanatisme avait fait à la France, au point de vue de son influence extérieure et de sa prospérité, une blessure que nulle autre n’égalera jamais.

' Archives de l’empire, Registres des secrétaires d’ B tal, IU89.

CHAPlinE vil.

l CHAIBRE DES POISONS.

Utilité historique des annales judiciaires. — Effet produit par le procès de la Brinvilliers. — Un billet anonyme dénonce un projet d'empoi» souncinentdu roi cl du dauphin, — Arrestation de plusieurs personnes, notamment de la Voisin. — Personnagesde lacourcompromis et arréU‘8.

— Onires sévères du roi de ne ménager qui que ce soit. — Reynie,

chargé de la direction du procès, s'y conforme consciencieusement.— La duchesse de Yivonne et madame de Montespan dénoncées par plusieurs accuîH*â. — Premières impressions de Colbert. — La Fontaine et La Reynie. — Aveux de la Voisin. — Elle est bnMée vive. — Aveux de sa tille cl d’autres accusés. — Messes sacrilèges. — Des aveux quj cx)mpromeltaient madame de Montespan sont rétractés. — Lettres de lajuvois. — Lellres «lu marquis de Fenquiércs. — Accusations de ce dernier contre La Reynie. — Embarras de Colbert. > Singu> lier rôle d’une dcniuiselle Di*sa'illets, femme de chambre de madame de Monlespan. — La duchesM? de Fonlanges a-t-ellc clé empoisonnée?

— Lettre de l/>uis XIV au duc de Noailles sur sa mort. — La comtesse de Soissons. — Hésitation de La Reynie.— Colbert et l’avocat Duplessis.

— Mémoire d»î ce derni**r sur la conduite du procès. — 11 justilie mesdames de Montespan eide Vivonne. — Ses doutes. — Il conseille, pour en üoir, de juger les principaux accusés, de renfermer les autres arbitrairement, et de bnMer toute la proa^durc. — On adopte ce parti.

— Des accusés, non jugés, étaient encore dans les cachots douze ans aprt's.

Les annales judiciaires des peuples contiennent souvent des enseignements que l’histoire aurait tort de dédaigner. .Mors même qu’il s’agit de personnalités exceptionnelles et de crimes dont l’étrangeté repousse toute conclusion systématique, les révélations de certains procès permettent de saisir en quelque sorte sur

168 LA CHAMBRE DES POISONS

le fait des tendances, des mœurs, des passions, qui, sans les circonstances violentes où elles sont amenées sur la scène, resteraient à peu près inconnues. Grâce aux enquêtes, aux informations de la justice, et surtout aux dénonciations des accusés, la lumière, une lumière éclatante et parfois effrayante, se fait tout à coup. Chaque pays est sujet, en proportion de la vitalité et des passions qui lui sont propres, à ces secousses qui, dans l’ordre moral, rappellent l’action des tremblements de terre dans le monde physique. Nous avons raconté les crimes de la marquise de Brinvilliers et les procès de lèse-majesté qui précédèrent ou qui suivirent. L’affaire de la marquise de Brinvilliers occupa pour le moins autant qu’avait ftût dans les premiers temps du règne celle de Fouquet l’opinion publique, qui en recueillit les détails avec une avidité fiévreuse. Ces empoisonnements successifs, par une femme appartenant aux premiers rangs de la société, d’un père chargé de la police parisienne et de deux frères, ces tentatives sur un mari et sur une sœur, ces essais de poisons faits, disait-on, jusque dans les salles des hôpitaux avec un calme infernal, tout cela avait soulevé non-seulement à Paris, mais en France et à l’étranger, une rumeur imuiense. On eût dit que tout le monde était intéressé au procès, et il n’était question que des poudres de succession. L’acquittement du receveur général du clergé, Reich de Penautier, attribué à des influences de toute sorte, n’avait fait qu’ajouter au scandale. On croyaiteniinqu’ilyavaitdans Paris des officines de poisons à la disposition des fils de famille ruinés, des ménages troublés, des ambitieux impatients. Les juges mêmes qui avaient condamné la marquise de Brinvilliers partageaient ces appréhensions, et le

LA CIIA51BRE DES POISONS. l(i!)

premier président de Lamoignon, en donnant ses instructions au prêtre qui devait la préparer à la mort, lui avait dit : « Nous avons intérêt, pour le public, que ses crimes meurent avec elle, et quelle prévienne, par une déclaration de ce quelle sait, toutes les suites qu’ils pourroient avoir ; » mais la marquise de Brinvilliers s’était bornée à confesser ses monstrueux empoisonnements, et n’avait donné aucune des indications que la justice espérait d’elle, laissant ainsi planer sur tous la menace d’un danger d’autant plus redoutable que, d’après l’opinion commune, les nouveaux poisons, œuvre raflinée des Italiens, causaient la mort par leurs seules émanations, sans occasionner une lésion apparente. Le crime devenait ainsi également impossible à prévenir et à constater.

La marquise de Brinvilliers avait été exécutée le 16 juillet 1676. Environ un an après, le 21 septembre 1677, un billet sans signature, trouvé dans un confessionnal de l’église des jésuites de la rue Saint-Antoine, et portant qu’il existait un projet d’empoisonner le roi et le dauphin, excita au plus haut degré les inquiétudes du lieutenant général de police. Après quebpies mois de recherches ' on mit la main sur deux individus, Louis Vanens et Robert de La Mirée, seigneur de Bachimont en Artois, dont la conduite parut plus que suspecte, sans justifier toutefois, par des faits précis, l’accusation qui pesait sur eux. Le premier ne se contentait pas de chercher le grand œuvre ; il fabriquait aussi des philtres, qu’il vendait à des entremetteuses, à des sages-femmes, et il fut soupçonné d’avoir, quelques années auparavant, empoisonné le duc de Savoie. Bachiniont, qui le chargea beaucoup par ses aveux, était un de ses agents et vivait du même métier. Avec

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ce (il conducteur, La Reynie remonta par induction à un certain nombre de personnes plus ou moins compromises qu’il fit arrêter : c’étaient une femme La Bosse, veuve d’un marchand de chevaux, la Vigoureux, mariée à un tailleur d’habits de femme (notre siècle de progrès ne saurait donc re\endiquer l’honneur de cette délicate invention), un nommé Nail et une femme Lagrange. Reconnus coupables d’avoir préparé des poi.sons, ces deux derniers, dont la cause parut pouvoir être jugée à part, furent condamnés à mort par arièt du parlement et exécutés le C février 1()79. Cependant un arrêt du conseil du 10 janvier de la même année avait chargé La Reyilie d’informer contre les femmes La Bosse, Vigoureux et leurs complices. Le 12 uiai-s, une arrestation qui devait exercer une influence considérable sur le procès, celle de Catherine Deshayes , femme d’.\ntoine Monvoisin ou Voisin, joaillier, avait lieu, à l'issue de la mc.sse, à l’église Notrc-Dame-de-Bonne-Nouvelle. .\ partir de ce jour, l’affaire des poisons prit des proportions inattendue.s. Pour la soustraire à la publicité, le gouvernement institua le 7 avril une chambre royale devant .siéger à l’Arsenal, à laquelle le peuple donna les noms de chambre ardente ou chambre des poisons. La Reynie et un autre conseiller d’État, Louis Bazin, seigneur de Bezons, qui avait comme lui pris une part active au procès du chevalier de Rohan, en fment nommés rai>porteurs. Bientôt, malgré la discrétion recommandée aux juges, le bruit courut dans Paris que les noms les plus élevés et les plus rapprochés du trône étaient compromis par la Voisin. Un jour enfin, le 23 janvier 1080, on apprit qu’un prince de la maison de Bourbon, le comte de Clermont, la duchesse de Bouillon, la prin-

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ni

cesse de Tingry, dame du palais de la reine, la marquise d’Alluye, cette ancienne maîtresse de Fouquet, dont on a des lettres si expansives, la comtesse du Uoure, madame de Polignac, le duc de Luxembourg et bien d’autres du plus haut rang, étaient décrétés par la chambre ou renfermés à la Bastille. On racontait encore qu’une sœur de la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, cette altière nièce du cardinal de Mazarin, qui, après avoir été l’une des premières maltresses du jeune roi, était devenue surintendante de la reine, avait, grâce à l’indulgence de Louis XIV, quitté Paris en toute hâte pour éviter le même sort.

Que ne dirait-on pas contre la France moderne, si un fait analogue venait à s’y produire! Que d’indignations et de colères, que de retours vers le passé, cpie de regrets! Au dix-scptièiuc siècle, les populations étaient tellement familiari.sées avec les soupçons d’empoisonnement, qu’il ne paraît pas que la mise en accusation de tant de grands personnages ait déterminé la commotion qui aurait lieu de nos jours, et dont nous avons eu un exemple, il y a bientêt vingt ans, à l’occasion d’un assassinat célèbre. Cette satisfaction donnée par Louis XIV à l’opinion doit lui être comptée, et fit sans doute dans le public un excellent effet. côté et comme correctif de ses instincts despotiques, ce prince avait à im très-haut degré le sentiment de sa mission, et voulait sincèrement que la justice, en ce qui concernait les crimes et délits qui n’avaient pas un caractère politique, fût égale pour tous ses sujets; il avait de plus le premier mouvement honnête et droit. Il ordonna donc que cette grave affaire fût examinée avec une rigoureuse impartialité, et que les coupables fu.ssent, n’importe leur rang, punis comme ils le méri-

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taient. On trouve dans les papiers de La Reynie, et de son écriture même, un précieux témoignage de ces dispositions généreuses. Le 27 décembre 1679, Louis XiV l’avait mandé à Saint-Germain avec le chancelier Louis Boucherai, le procureur général de la chambre ardente Robert, et de Bezons, second rapporteur. « Sa Majesté, dit La Reynie, nous a recom mandé la justice et notre devoir en termes extrêmement forts et précis, en nous marquant quelle désiroit de nous, pour le bien public, que nous pénétrassions le plus avant qu’il nous seroit possible dans le malheureux commerce du poison, afin d’en couper la racine, s’il étoit possible. Elle nous a recommandé de faire une justice exacte sans aucune distinction de personnes, de condition et de sexe, et Sa Majesté nous l’a dit en des termes si clairs et si vifs, et en même temps avec tant de bonté, qu’il est impossible de douter de ses intentions à cet égard, et de ne pas entendre avec quel esprit de justice elle veut que cette recherche soit faite ’. »

Enhardi par ces paroles , La Reynie instruisit l’affaire sans uiénagements, et Louis XIV, indigné des révélations de chaque jour, autorisa les arrestations dont nous avons parlé. Mais bientôt, quel que fût le scandale auquel on s’était résigné, les prévisions les plus extrêmes furent dépassées, et c’est ici que s’ouvrent pour l’histoire des horizons nouveaux , complètement ignorés des contemporains. Non-seulement des accusés prétendirent que la vie du roi , du dauphin, de Colbert, de mademoiselle de La Val-

' imp., Mas. S. F. 7,G08. Procès de la Voûiri, p. .'iG. — C’est le résumé «les principaux incidents et interrogatoires de l’affaire, <‘cril en entier par La Reynie.

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lière, de la duchesse de Fontanges , aurait été successiA’ement en danger, mais ils persuadèrent les juges instructeurs, et la duclicssede Vivoniie et madame de Montespan elle-même furentsur le pointd’être arrêtées comme ayant trempé dans ces projets. La Reynie, qui avait ordre d’envoyer tous les jours à Colbert et à Louv ois le résumé des interrogatoires, raconte que, le 6 février 1G80, il se rendit, sur l’ordre de ce dernier, à Saint-Germain au lever du roi, quilui dit plusieurs choses deconséfpience, ajoutant qu’il faudrait aussi « faire la guerre à un autre crime, que Sa Majesté n’a pas autrement e.vpliqué. » Quels étaient ces nouveaux mystères? La Reynie ne le dit pas ; mais nous savons par ses papiers que tous les interrogatoires ne devaient pas être montrés indistinctement à tous les juges, pour ne pas divulguer des faits dont la connaissance était réservée au roi, à Louvois, à Colbert. Écrits exceptionnellement sur des feuilles volantes, ces interrogatoires pouvaient être anéantis sans difficulté ; on constituait ainsi une commission dans la commission. Il était entendu en outre que les papiers de la procédure seraient bridés. Or ces papiers, dont Louis XIV désirait tant faire disparaître la trace, existent encore soit en originaux, soit en copies ', et permettent de recomposer eu quelque

* Outre le ré8uni«^ du procès de la Voisin par La Reynie et ses mémoires à Louvuis, qui existent à la Bibliothèque impériale, il y a des interrogatoires originaux à la fiibIioth(?qne de TArsennl et aux Archives de l'Kmpire. La bibliothèque du Corps législatif possède aussi un résumé dca interrogatoires du procès de la Voisin, fait par un avocat nommé Brunet d’après douze cartons provenant de la bibliothèque de La Reynie. L’auteur du procès de la chambre ardente dans les Caxues célèbres, M. Fouquier, a eu connaissance de ce manuscrit; mais il a fait quelques confusions de nom regrettables.

Enfin M. le duc de Luynes a sur cette affaire et a bien voulu nous communiquer : la minute autographe du résumé fait par Colbert des

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sorte le procès célèbre dont le public ne soupçonna pas même la gravité et encore moins les détails. Parmi ceux-ci, il en est que Colbert, embarrassé, caractérisait par ces mots : sacrilé>/cs, profanations, a/joniinalions. a Choses trop exécrables pour être mises sur le papier, » dit-il une autre fois. On ne saurait en effet qualifier différemment certaines pratiques d’uue superstition corrompue qu’il faut laisser, de peur de s’y salir, dans les dossiers des procureurs généraux, et pour lesquels le huis-clos est, môme aujourd’hui, de toute rigueur; mais, si la justice historique n’a pas le droit de les livrer à la publicité, elle peut du mois les signaler comme symptômes et signes du temps.

Temps étrange et singulier, bien fait pour exprujuer l’amertume d’un La Rochefoucauld et d’un La Rruyère! Pendant qu’à la surface tout était calme, compassé, solennel (nous parlons surtout ici de l’aspect extérieur de la cour), des passions ardentes, des ambitions effrénées, couvant çà et là, éclataient par intervalles et surprenaient l’obserxateur par le contraste des résultats. Cet .ancien compagnon des jeux du l’oi, le chevalier de Rohan, après avoir g.aspillé des biens immenses et compromis le nom des plus grandes dames, se vendait pour de l’argent aux Espagnols et payait de la vie ses témérités. Une duchesse de Longueville, une La Vallière, une m.adame de La Sablière, un Rancé et tant d’autres édifiaient dans des cloîtres, quelquefois

inleiTognloires qiio lui envoyait La Reynie, résumé qu’il remettait sans doute à Louis XIV jiour le tenir au courant de l’affaire; 2” plusieurs np))r('ciations cl réfutations des principaux interro^ialoires par un célébré avocat du temps nommé Claude Duplessis^ <{ue Colbert consultait à ce sujet.

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même par de longs martyres, le monde qu’ils avaient fait le confident de leurs folles amours. Dans une autre sphère, un homme dont le libre et hardi génie a laissé un sillon de feu, l’auteur de Don Jmm et de Tartufe, avait un confesseur attitré et faisait ses pàijues tous les ans C’était aussi l’époque où, retirée dans un couvent quelle souillait de ses derniers dé.sordres, la marquise de Drinvilliers, cédant au cri de sa conscience, écrivait une confession de nature à étonner l’imagination la plus dévergondée. En même temps un prince du sang, le propre frère du roi, passait pour être en proie à des habitudes infâmes et remplissait la cour de ses cris, parce (ju’un fiivori que sa jeune femme alihorrait justement lui avait été enlevé. N’oublions pas ce trait caractéristique de la légitimation par Louis XIV d’enfants doublement adultérins, fait monstrueux, qui aurait dû paraître tel sous tous les régimes, qui semble pourtant avoir été accepté comme naturel par les contemporains, excepté par le duc de Saint-Simon, mais on sait pourquoi, et contre lequel une femme d’un sens parfait, d’un esprit juste, madame de Sévigné, n’a pas même protesté par une allusion dans cette immortelle correspondance où le roi ei ses maîtresses tiennent une si grande place *.

Telles étaient donc, sans parler des rigueurs déjà excessives du pouvoir contre les protestants, l’é-

' Recherches sur AfoWre, par M. E. Soiilip, p. 79 et 261, noie.

’ On livsiie el l’espril bC refuse même à voir Jaii» ce silence la conlirmaliun d’un bruit «pii avait cuuni en et «pie madame de Mont-

morency avait mandé a Bussy-Hahulin, qui lui r«‘|K»ndil : <i Jo serois fort aise <]ue le roi s’auachill a mademoiwilo de S-vigné, car la demoiselle est de mes amies, el il ne pourroil étnî mieux en maltresse. »

On croit voir la-dcssus rhonnèle Bussy lâcher la bride à son imagination et réver bâton de maréchal, fortune et faveurs de toutes sortes.

LA CHAMBRK DES POISONS

poque et la société qui allaient voir se dérouler ce procès de la Voisin où les plus grands noms de la cour devaient frapper l’oreille des commissaires, et qui, à remarquer le soin particulier avec lequel Colbert et Louvois en suivirent tous les détails, fut pour Louis XIV un sujet non-seulement de préoccupation, mais d’inquiétude sérieuse. Il ne s’agissait de rien moins en effet que de savoir s’il y avait autour de lui et dans son intimité des personnes ayant réellement conçu le projet de l’empoisonner ou tout au moins de lui donner des philtres capables, à leur insu, de produire le même effet. C’est par là que le procès de la Voisin mérite surtout de fixer l’attention, et c’est à ce point de vue qu’ aujourd’hui encore il y a intérêt à l’étudier.

Nous passerons rapidement sur les accusés vulgaires pour arriver immédiatement aux personnages historiques. Notons cependant que deux cent quarante-six individus se virent enveloppés dans l’accusation; que, dans le nombre, trente-six furent punis de mort après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire, et que, parmi ceux qui eurent la vie sauve, les uns furent condamnés à la prison perpétuelle, aux galères, à l’exil, les autres détenus arbitrairement jusqu’à la lin de leurs jours. Les plus coupables étaient condamnés pour le fait d’empoisonnement, de sortilèges, de messes impies avec sacrifice de jeunes enfants. La fable des Devineresses, qui date de cette époque, résume on ne peut mieux le mobile de tous ces crimes :

Pcr(loit-(jn un chiffon, avoit-on un amant,

l'ii mari vivant trop, .au grc de son épouse,

L'ne mère fâcheuse, une femme jalouse :

Liiez la devincuse on eouroit.

LA CHAMBRE DES POISONS. 177

Après le poète, écoutons le principal rapporteur et le véritable directeur de l’affaire, La Reynie. « La femme La Bosse (une des accusées qui furent brûlées vives) dit qu’on ne fera jamais mieux que d’exterminer toutes ces sortes de gens qui regardent dans la main, ce qui est la perte de toutes les femmes de qualité et autres, parce qu’on connoît bientôt quel est leim foible, et c’est par là qu’on a accoutumé de les prendre, quand on l’a reconnu. »

Celle qui donna son nom au procès, la femme Voisin ou Monvoisin, était une ancienne accoucheuse. Trouvant le métier trop peu lucratif, elle avait imaginé de spéculer sur la crédulité publique, en faisant les cartes et tirant des horoscopes. C’était le premier pas vers une profession plus productive, mais plus dangereuse, la vente des philtres et des poisons. La Voisin y fit merveilles. Signalée par un des accusés sur lesquels La Reynie avait fait main basse après la découverte du billet révélateur de l’église des jésuites, elle fut arrêtée la veille d’un jour où elle se proposait de remettre au roi un placet en faveur d’un militaire nommé Blessis, son amant, et ce fut surtout par suite de ses dénonciations qu’eurent lieu les arrestations qui émurent la société parisienne. D’après ses aveux, deux dames de la cour, la comtesse du Roure et madame de Polignac, l’avaient consultée, il y avait déjà plusieurs années, pour obtenir l’amour du roi et se défaire de madame de La Vallière. La Voisin alla plus loin et prétendit que la comtesse de Boissons, désespérée de voir que, malgré tous les sortilèges et enchantements mis en œuvre pour le détacher de sa maîtresse, Louis XIV lui restait fidèle, aurait dit : a S’il ne revient pas, et si je ne puis me défaire de cette femme,

ns

LA CHAMBRE DES POISONS

je pousserai ma vengeance à bout et je me déferai de l’un et de l’autre. » Madame de Sévigné, si bien instruite des bruits de cour, avait sans contredit entendu mentionner cette circonstance, car après avoir raconté à sa fille (31 janvier 1680) une visite faite par quelques grandes dames à la Voisin, elle ajoutait :

B Madame de Soissons demanda si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui l’avoit quittée. Cet amant étoit un grand prince, et on a.ssure quelle dit que, s’il ne revenoit pas, il s’en repentiroit. Cela s’entend du roi, et tout est considérable sur un tel sujet *.» La Voisin se faisait d’ailleurs comme un plaisir d’entraîner avec elle les supériorités de tout ordre. Dans un interrogatoire du 17 février, elle déclara sur la sellette « qu’elle avoit connu la demoiselle Du Parc, comédienne, et l’avoit fréquentée pendant quatorze ans, et que sa belle-mère, nommée de Gordo, lui avoit dit que c’ étoit Racine qui l’ avoit empoisonnée *. » On aime à penser que cette dénonciation par ricochet ne fut pas ramassée, et que Racine n’en eut jamais connaissance. Bien et dûment convaincue d’empoisonnement, la Voisin fut condamnée à mort et exécutée après avoir subi

> II était intéressant de contrôler ces assertions des accusés au mojen du procès-verbal de la santé du roi, scrupuleusement tenu par scs médecins pendant toute la durée de son règne. 11 est juste de dire que le volume récemment publié sous le litre de Journal de la santé du roi Louis XI Vt par M. Leroi, ne fournit aucun indice d'empoisonnement ni de troubles causés par des philtres quelconques. Ajoutons qu’envisagf^s au point de vue de la science actuelle, les observations contenues dans ce journal dénotent une ignorance, une pauvreté de raisonnement, qui aujourd'hui feraient stmrirc un fraler de village. Qu’on mêle à cela une forte dose de conliancc dans les signes astrologiques, et l’on se fera une idée de ce que devait être l’art de la médecine sous Louis XIV.

* Bibliothèque de l’ArsenaL Pièces originales du procès, citées par M. Honmerque. — Lettres de madame de Séviçné^ édition Hachette, t.VI, p. 218.

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la question ordinaire et e.\traordinaire. 11 est difficile de s’expliquer aujourd’hui pourquoi, dans une affaire complexe, la justice se dessaisissait ainsi du principal accusé, quand ses complices attendaient encore leur arrêt. C’était, il faut en convenir, une singulière manière de simplifier la procédure. La Voisin n’en fut pas moins brûlée vive le 22 février. « On ne dit pas encore ce qu’elle a dit, écrivait le lendemain madame de Sévigné, qui était allée la voir passer de l’hôtel Sully; on croit toujours qu’on verra des chos&s étranges, n Mais la Voisin n'avait rien précisé, et s’était bornée à des accusations générales et vagues qui ne compromirent directement personne. « Aux mains de son confesseur, rapporte La Reynie, qui était présent, ladite Voisin a dit quelle croit être obligée de nous déclarer, pour la décharge de sa conscience, qu’un grand nombre de personnes de toute sorte de conditions et de qualités se sont adressées à elle pour demander la mort et les moyens de faire mourir beaucoup de personnes, et que c’est la débauche qui est le premier mobile de tous ces désordres. »

La mort ayant fait justice de la moderne Locuste sans que la question extraordinaire eût amené de sa part des révélations inattendues, on eût pu croire que l’affaire marcherait désormais vers une prompts solution, et que de nouveaux scandales ne viendraient pas s’ajouter à ceux qui s’étaient produits. 11 en fut tout autrement. C’est alors en effet que la fille Voisin et trois autres accusés, une femme Pilastre, et deux prêtres nommés Lesage et Guibourg, avouèrent des faits qui, communiqués immédiatement à Louis XIV par Colbert et par Louvois, durent lui causer une impression singulière. Nous entrons ici dans le cœur même du

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procès, et l’on va voir si l’obscurité dont le gouvernement prit la précaution de l’entourer n’était pas justifiée. Une lettre de Louvois à La Reynie, du 18 octobre 1679, porte qu’il était allé la veille à Vincennes, et qu’il avait promis la vie à Lesage, s’il faisait des aveux complets Ce Lesage, qui était aumônier de la maison de Montmorency, avait pris alors l’engagement de tout dire ; mais il s’était montré depuis fort réservé. Les révélations de la fille Voisin après l’exécution de sa mère le déterminèrent à parler. D’après elle, le but de celle-ci, en cherchant à remettre un placet au roi, était de l’empoisonner au moyen de poudres quelle devait glisser dans sa poche et sur son mouchoir. Elle ajoutait, sans en donner pourtant aucune preuve, que, pendant de longues années, sa mère avait été en commerce avec madame de Montespan, et qu’une de ses femmes, la demoiselle Désœillets, « qui céloit son nom, mais quelle connoissoit bien,» était venue maintes fois chez sa mère, à qui elle avait souvent laissé des billets; que toutes les fois que madame de Montespan <( craignoit quelque diminution aux bonnes grâces du roi, » la Voisin en était informée, faisait dire des messes, et lui donnait des poudres pour l’amour, qu’elle devait faire prendre au roi; qu’à la fin, fatiguée de l’insuccès de toutes ces pratiques, madame de Montespan avait résolu de porter les choses à l’extrémité, et que deux affidés de sa mère. Romani et Bertrand, arrêtés tous deux, avaient entrepris de s’introduire chez mademoiselle de Fontanges pour lui vendre des étoffes et des gants empoisonnés. La fille Voisin parla encore d’une messe dite par l’abbé Guibourg en pré-

' ArchiTes du Ucjidt de la guerre. Lettres de Louvois.

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sence d’un seigneur anglais qui avait promis 100,000 livres, si l'on pan enait à empoisonner le roi.

Il y avait dans cette déposition bien des incohérences, mais les révélations conformes de Guibourg, de Lesage et de la femme Pilastre fixèrent l’attention de La Reynie, qui, ayant pris au pied de la lettre les recommandations du roi, ne recherchait qu’une chose, la vérité. Ainsi l’abbé Guibourg déclara avoir dit, à l’intention de madame de Montespan, sur le corps d’une femme nue (et cette circonstance abominable était la moins odieuse de celles qu’il avouait), des messes où, après l’immolation d’un jeune enfant dont le sang était soigneusement recueilli, il avait passé sous le calice l'écrit qu’on va lire : « Je demande l’amitié du roi et celle de monseigneur le dauphin, quelle me soit continuée, que la reine soit stérile, que le roi quitte sou lit et sa table pour moi, que j’obtienne de lui tout ce que je lui demanderai pour moi, mes parens; que mes serviteurs et domestiques lui soient agréables. Chérie et respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée aux conseils du roi et savoir ce qui s’y passe, et que, cette amitié redoublant plus que par le passé, le roi quitte et ne regarde La Vallière, et que, la reine étant répudiée, je puisse épouser le roi De son côté, l’abbé Lesage déclara, dans un interrogatoire du 16 novembre 1680, avoir vu chez la Voisin la demoiselle Désœillets avec un étranger. Leur projet était, disait-il, d’empoisonner le roi, afin de partager une grosse somme d’argent que l’étranger leur avait promise, et de quitter la France. Lesage ajouta que, fût-il dans les derniers tourments, il ne saurait dire

< Ms. d« la bibliothèque du corps législatif, p. 15.

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autre chose, sinon qu’en 1673, au commencement de l’été, madame de Montespan cherchant à se maintenir, la Voisin et la Désœillets travaillaient ou faisaient semblant de travailler pour elle ; mais en réalité, impuissantes à lui conserver par leurs vains sortilèges l’amour du roi, elles l’exploitaient en lui donnant tout simplement des poudres qui, prises à de certaines doses, auraient constitué un véritable poison. A cette fin, des mélanges contenant de l’arsenic et du sublimé auraient été remis à la Désœillets, et un nommé Vautier, qui était artiste m poisons, en aurmt fabriqué d’autres avec du tabac Les faits énoncés par l’abbé Guibourg confirmèrent les dépositions précédentes, qui avaient d’autant plus de gravité que, sur un point important, les relations entre la Désœillets et la Voisin, celle-ci avait toujours nié formellement qu’elles se fussent connues. Il était donc avéré qu’à cet égard la femme Voisin avait menti.

Les révélations de la femme Pilastre pendant la torture furent encore plus compromettantes. Cette femme, digne émule de la \’oisin, faisait un véritable commerce de poisons et fut convaincue d’avoir , au milieu de sortilèges et d’iniquités exécrables, sacrifié un de ses enfants pour en avoir le sang. Un témoin prétendit avoir vu un écrit par lequel elle faisait un pacte avec le dial)le pour faire obtenir tout ce quelle voudrait aux personnes de qualité ; que la duchesse de Vivonne, qui visait à remplacer madame de Montespan, sa belle-sœur, dans les faveurs du roi, était nommée dans cet écrit, et qu’il y était aussi question de Fouquet, pour le faire rétablir à la place de Colbert, dont

* La nicotine nVat pas, on le voit, une invention moderne.

LA CHAMBRE DES POISONS. 183

on demandait la mort. Suivant l’abbé Lesage, madame de Vivonne avait en outre signé avec la duchesse d’Angoulême et madame de Vitry un écrit par lequel les trois amies faisaient un pacte pour la mort de madame deMontespan. Mi.se àla question le 30 septembre 1680, la Pilastre déclara, entre autres faits, que l’abbé Guibourg avait dit la messe dans une cave pour le pacte de madame de Montespan et d’un homme de qualité qui poursuivait la mort de Colbert. « .\u troisième coin de l’extraordinaire (nous citons le procès-verbal de la question), elle a dit que c’est madame deMontespan qui faisoit donner des poisons à mademoiselle de Fontanges, et des poudres pour l’amour afin de rentrer dans les bonnes grâces du roi... ; que c’étoit pour madame de Vivonne qu’elle vouloit faire pacte avec le diable... Au quatrième coin de l’extraordinaire, que Guibourg travailloit pour le pacte de madame de Montespan, et que l’homme qui en vouloit à M. Colbert étoit un veuf qui avoit deux enfans. » Il faut toutefois reconnaître qu’avant de mourir, la Pilastre déclara à son confesseur « que ce qu’elle avoit dit de madame de Montespan n’ étoit point véritable, et que ç’ avoit été pour se délivrer des douleurs, et de crainte qu’on ne la réappliquât; que si elle avoit persisté depuis, ç’ avoit été par crainte et respect pour les commissaires, et qu’elle n’ avoit cherché à entrer chez mademoiselle de Fontanges que pour avancer sa famille. » Cette rétractation, parfaitement admissible, n’en laissait pas moins subsister en entier les faits concernant madame de Vivonne et les projets sur Colbert.

Telles étaient les accusations formulées par les complices de la Voisin, et c’est ici qu’il y a lieu de regretter qu’on eût mis tant de hâte à l’exécuter. Mafgré

I8i I.A CHAHBBE DES POISONS.

l’évidence de l’exagération, on peut se figurer l’effet qu’elles produisirent sur l’esprit du roi. Ignorées jusqu’à ce jour, les preuves de la préoccupation où elles le jetèrent sont cependant nombreuses et authentiques. J’ai là, sous les yeux, un dossier volumineux composé d’extraits, faits par Colbert lui-même, de tous les interrogatoires des accusés, et d’observations d’un célèbre avocat du temps, Claude Duplessis, à qui il communiquait ces interrogatoires pour s’éclairer de ses axis et se reconnaître dans ce dédale. De son côté, Louvois écrivait à Louis XIV et à La Reynie des lettres qui sont pour nous des traits de lumière, et qui, dans tous les cas, reflètent fidèlement les passions du moment.

« A Louis XIV. — Chaville, 8 octobre 1679. — J’entretins avant-hier M. de La Reynie, qui m’apprit que les crimes des personnes détenues à Vincennes paroissoient tous les jours de plus en plus extraordinaires. 11 y auroit treize ou quatorze témoins du crime de madame Le Féron '. Il me remit ensuite l’original (de l’interrogatoire) du nommé Lesage qu’il a désiré que je n’aie point envoyé à Votre Majesté, parce que, étant long et mal écrit, il lui avoit donné de la peine à déchiffrer. Je suis convenu avec lui de le garder jusqu’à ce que je puisse avoir l’honneur de le lire à Votre Majesté à Saint-Germain.

a Tout ce que Votre Majesté a vu contre M. de Luxembourg et M. de Feuquières n’est rien auprès de la déclaration que contient cet interrogatoire, dans lequel M. de Luxembourg est accusé d’avoir demandé la mort de sa femme, celle de M. le maréchal de Gré-

f Femme d’un président du parlement, accusée d'avoir empoisonné son mari ; elle fut bannie du rojaunic pour dix anri.

LA CHAMBRE DES PUISONS

qui, le mariage de ma fille avec son fils, de rentrer dans le duché de Montmorency , et de faire d’a.ssez belles choses à la guerre pour faire oublier à Votre Majesté la faute qu’il a faite à Philisbourg.

U M. de Feuquiéres y est dépeint comme le plus méchant homme du monde, qui a saisi les occasions de se donner au diable pour faire consentir la demoiselle Voisin à empoisonner l’oncle ou le tuteur d’une fille qu’il vouloit épouser... »

Louvoisajouteenterminantqu’ilestalléà Vincennes, et qu’il a promis sa grâce à Lesage, à condition de dire toutee qu’il savait sur MM. de Luxembourg et Feuquières '. Les lettres suivantes sont encore plus explicites.

* Le marquis «le Pas de Feuquiéres a joué en son temps un rôle considérable. Tout en critiquant son humeur diflicilc, intraitable, Saint-Simon vante extrêmement ses talents militaires. Kn ce qui concerne l’affaire des poisons, le marquis de Feuquiéres en parle souvent dans des lettres de famille qu’il est de toute justice de mettre sous les yeux du lecteur. On remarquera ses accusations contre La Reynic.

29 /anvifr IGHO.c ... Quelques empoisonneurs et empoisonneuses de profession ont trouvé le moyen d’allonger leur vie en dénonçant de temps en temps un nombre de (tens de consi<lération qu’il faut arrêter, et dont il faut instruire les procès, ce qui leur donne du temps. . .•

16 mars.* *.» Je n'ai jamais vu la Voisin; les accusations faites contre moi sont des balivernes sans fondement, dont je vous entretiendrai u fond et qui, en vérité, ne valent pas la peine d'étre mises en chiffres, outre que cela ne se pourroil pas tout écrire en trois jours. Elles consistent en deux chefs principaux , savoir : par qui j’avois prié une femme, nommée madame Vigoureux, de me marier. Celte femme est morte à la question, il y a près d’un an. Fille éloit une des hardies empoisonneuses. Je ne l’ai jamais vue qu’il y a peut-être deux ans, qu’elle vint chez moi me dire que son mari étoit tailleur pour femmes, (|u’il servoit feu ma mère, et que ce me soroit une grande charité si je voulois prendre pour laquais un petit garçon qu’elle avoit avec elle, et qu’elle disoit être son Üls et filleul de ma inéro. Mais, heureusement pour moi, je le trouvai trop petit et n’en voulus point. Apparemment, comme elle se méloit aussi de dire la bonne aventure, elle leur aura dit quelque chose qui les a obligés à me faire cet interix^atoire. Vous voyez bien qu’il n’est pas considérable.^ L’autre cstlen'*cit d’un billet

LA CHAMBRE DES POISONS

« A La Reynie. — Chaville, 16 octobre 1679. — .l’ai rendu compte au roi de toutes les lettres que vous

l>rûlé en la présence de M. <le Luxcml>ourg, de feu La Vallière ei de moi, dont un homme nommé Le Sage disuit qiril nous rapporlcroit la réponse dans irois jours, s;ins ravoir vu ; de quoi nous moquant, I..a Vallière remplit une feuille de sottises, et puis on la brûla ; ce maraud dit qu'il y avoit là des chosi's de fort grande cons<V|uence, et on iiio demanda ce que c’éloil. . . •

iSI9 ovril 1G80. « . ..Quoique la rage de I>a Reynie soit extrême contre moi, sans que j’en sache d'autres raisons que celle qu’il est lui-mesme enragé de ne point trouver de criminels dans tout le vacarme qu’il a fait, il aura bien de la peine à faire prendre des résolutions à la Chambre ([ui me soient contraires. Il a encore, depuis peu de jours, fait tout son {Mssible pour faire décréter contre moi ; mats il n’a pu en venir à bout . . ■

21 jîiin 1680. • .H. de Luxembourg est pleinement justihé, et cepen-

dant il est disgracié ; cela marque que les préoccupations que des gens ont donmk's sont fortes. Ne croyez pas que j’aie eu une fierté nuisible ; je n’ai eu que le procédé d’un homme qui, se sentant fort innocent, reçoit avec hauteur toutes les calomnies et y répond avec force. Tous les juges sont contens de moi ; il n'y a que les seuls Bezuns c‘t La Reynie qui ne le peuvent être, parce que, comme ils sont les rapporteurs et les gens qui voiiloicnl trouver des coupables, ils sont fort fâchés quand, au lieu de cela, ils trouvent des innocens. Ce qui leur a encore déplu en mot, c'est que, quelques insinuations qu'on ait pu me faire, quelques terreurs qu’on ait voulu inc donner, on n’a pu me contraindre à iii'absentcr, ce qui eût été fort nuisible à mes amis cl à mon honneur. . . •

juillet 1680.» ...Quoiqu’on n’ait rien néglige pour me perdre cl que racharnement de La Reynie ait été outré, il n’a {tourlant pas pu venir à bout de me faire du tort dans le monde, et plusieurs gens qui ne iiic connoissoient que par mes ennemis, ont été détrompés des caractères qu'on me donnoit et qu’on n’a pas trouvés en moi. Je ne sais (|ui peut vous avoir mandé que ma conduite n’nvoit pas été bonne dans ma défense : un homme innocent et calomnié peut avoir une conduite différente de celle d’un coupable suppliant, et, pour moi, j’ai paru devant CCS messieurs comme un homme au-vles$us de la calomnie, par la netteté et la tranquillité de mon intérieur. Ainsi, quoique je ne doute pas que La Rt^ynie, qui est un fol enragé, ne donnât la moitié de son bien pour que je fusse coupable, il faut le laisser faire et, sans rien tlire, ne se guère soucier de ce qu’il pourra faire; c’est la comme j’en ai us«‘ jusqiics à cette heure, et souvenez-vous que je vous dis qu'il a par ses noirceurs calomnié et fait pousser trop d'honnétes gens, pour qu’un jour

LA CHAMBRE DES POISONS

avez pris la peine de m’écrire depuis sept ou huit jours, dont la dernière est d’hier, et des mémoires et procès-verbaux qui les accompagnoieut et que je vous renvoie tous.

H Sa Majesté, qui en a entendu la lecture avec horreur, désire qu’on instruise toutes les affaires dont il y est fmt mention, et que l’on acquière toutes les preuves possibles contre les gens qui y sont nommés. Sa Majesté est très-persuadée que vous n’oublierez rien de tout ce qui est nécessaire. »

« Au MÊME. — 3 février 1680. — Le roi a été informé qu’une femme nommée Roannés a entré dans tous les commerces dont madame la comtesse (de Soissons) est soupçonnée, même a contribué à la mort de deux ou trois domestiques, dont on dit quelle étoit embaiTassée...

« A l’égard de la personne à laquelle l’usage du poison n’est pas inconnu, et que vous croyez qu’il est dangereux de laisser à la cour, le roi a jugé à propos de vous entendre sur cette affaire, quand vous reviendrez. Désignez tel jour de la semaine où nous allons entrer qui vous sera le plus convenable. Il faut que ce soit avant neuf heures du matin; en vous montrant à la porte du cabinet du roi, lorsqu’il y entrera avant d'avoir prié Dieu, Sa Maj&sté vous fera entrer et vous entretiendra sur cette affaire. »

U Au MÊ.ME. — Villers-Gotterets, le 13 mars 1 680. — G’e.st à Gondé en Ghampagne, à deux heures de Montmirail, et qui appartient à madame la princesse de Garignan, que madame la comtesse (de Soissons) étoit

on ne lui sache pas Fort mauTais gn- îles pas auxquels il a engagé îles gens qui ne sont pas .i s’en repentir. » {Lettre» inédite» des Feuquière»; I. V, pnajim.)

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pendant sa disgrâce'. Le gentilhomme que l’on prétend y être mort de poison se nommoit Davery, et la femme de chambre que l’on soupçonne avoir eu le même sort se nommoit Gastine ; mais la dame de Rouville vous éclaircira encore mieu.\ que je ne puis faire, puisqu’elle dit qu’il étoit son parent. . . »

Quatre mois après, le 21 juillet 1680, Louvois informait La Heynie qu’il avait lu au roi la déclaration de la fdle Voisin, si grave, on s’en souvient, pour madame de Montespan, « et que le roi espéroit bien qu’il finiroit par découvrir la vérité. » A quelques jours de là, il lui ordonnait de ne pas faire juger les prisonniers de Vincennes en l’absence du roi; puis, deux mois plus tard, le 25 septembre, il écrivait au procureur général près la chambre de l’.Arsenal :

« J’ai lu au roi les lettres que vous m’avez écrites hier et aujourd’hui, et les mémoires qui les accompagnoient. Sa Majesté a vu avec déplaisir, par ce qu’ils contiennent, l’apparence qu’il y a que madame de Vivoiine a eu un commerce criminel avec la Pilastre et autres prisonniers de Vincennes; mais, comme la preuve n’en est pas encore complète, elle a cru qu’il valoit mieux prendre le parti le plus sûr et ne point venir à une démonstration telle que seroit un décret contre une femme de la qualité de madame de Vivonne, que l’on n’ait l’éclaircissement sur ce qui la regarde et qu’il paroît à Sa Majesté que l’on ne peut manquer d’avoir par le procès-verbal de question de la Pilastre... u

* Celte première disurî^re ne fui pas de longue durée; elle était survenue le 30 mars I6G5 à l’occasion d'intrigues auxquelles Louis XIV, Madame, le comte de Guiebe et Vardes se trouvaient métés. Ce dernier fut exilé à Montpellier.

LA CIIAMBRK ÜES POIï>ONS. ISn

Ainsi, tout ce qu’il y avait de plus élevé à la cour, le roi, la reine, le dauphin, Colbert, la duchesse de La Vallière, la duchesse de Fontanges, avait pu, dans l’opinion de La Reynie et de Louvois, être l’objet de tentatives criminelles dont les auteurs présumés n’étaient rien moins que la comtesse de Soissons, la marquise de Montespan, la duchesse de Vivonne, Fouquet ou ses agents. Madame de Montespan elle-même aurait été menacée par des rivales impatientes. La situation de Colbert surtout était particulière. En effet, des témoins nombreux et parfaitement concordants attestaient qu’on en voulait à sa vie. Une lettre de lui à l’un de ses frères semble confirmer ces déclarations. « Comme j’ai l’estomac mauvais, écrivait-il le 19 novembre 1672, j’ai pris depuis quelque temps un régime de vivre fort réglé. Je mange en mon particulier, et je ne mange qu’un seul poulet à dîner avec du potage. Le soir, je prends un morceau de pain et un bouillon, ou choses équivalentes, et le matin un morceau de pain et un bouillon aussi. » Ce malaise, cette perturbation réelle dans les fonctions de l’estomac avaient donné à penser à la Reynie, qui conseille, dans un de ses mémoires, de faire attention « au temps où M. Colbert avoit été malade, et de rechercher un domestique qui avoit été prévenu et corrompu. » D’autre part, une des filles de Colbert avait épousé, le 14 février 1679, le duc de Morteniart, fils de la duche.sse de Vivonne, et c’était la marquise de Montespan, sa belle-sœur, qui avait fait lé mariage. Le duc de Saint-Simon a tracé de madame de Vivonne ce joli croquis : « Elle avoit été de tous les particuliers du roi, qui ne pouvoit s’en passer; mais il s’en falloit bien qu’il l’eût tant ni quand il vouloit. Elle

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étoit haute, libre, capricieuse, ne se soucioit de faveur ni de privance, et ne vouloit que son amusement. Madame de Montespan et madame de Thianges'la ménageoient, et elle les ménageoit fort peu. G’ étoit souvent entre elles des disputes et des scènes excellentes... » On comprend maintenant que Louis XIV ait hésité à faire arrêter madame de Vivonne, et que Colbert ait tenté l’impossible pour épargner cette humiliation à la mère et à la tante du duc de Mortemart.

La correspondance de Louvois ne mentionne pas une fois madame de Montespan ; mais il y eut de tout temps, même dans les correspondances les plus secrètes, des sujets réservés et des sous-entendus. Les papiers de la Re\ nie et de Colbert remplissent d’ailleurs amplement cette lacune, et l’on peut suivre jour par jour, dans les premiers, la trace des préventions et des incertitudes du roi au sujet des accusations dirigées contre la favorite. Nous supprimons le détail de celles que leur monstruosité aurait dû, ce semble, faire écarter de prime abord. Comment croire en effet que madame de Montespan eût joué un rôle actif darih ces me.sses impies que les Lesage et les Guibourg prétendaient avoir dites pour elle, à minuit, dans d’ignobles bouges, sur le corps de femmes nues ? Mais, si le désir de compromettre des personnes de haut rang pour s’abriter derrière elles inspira quelques-uns des accusés , il est constant que cette femme de chambre de madame de Montespan dont nous avons parlé, la demoiselle Désœillets, avait été en commerce avec la Voisin, morte cependant sans l’avoir avoué. On sait en outre, par les procédures, que la demoiselle Désœillets fut confrontée avec la fille Voisin. Or les

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nombreux papiers que l’on possède encore sur l'aifaire ne parlent pas de son interrogatoire, et tandis que les notes de La Reynie constatent ce qu’on fit de tous les accusés et à quelles peines ils furent condamnés, rien n’apprend le parti qui fut pris à son égard, ni ce quelle devint. « La dénégation que la Voisin a faite jusqu’à la mort de la connoissance de mademoiselle Désœillets, dit celui-ci dans un mémoire au roi, doit être d’autant plus suspecte qu’elle a été opiniâtrément soutenue, parce qu’il est prouvé à présent qu’ elles étoient en commerce. Si mademoiselle Désœillets dénie ellcr-niême ce commerce, il semble que cela même en doit augmenter le soupçon... » La Reynie ajoutait que la Pilastre qui, d’après son propre aveu, avait voulu entrer chez madame de Fontanges, et la dame Chapelain, son associée, étaient les deux femmes les plus extraordinaires dont on eût encore entendu parler. « 11 y a plusieurs années, disait-il, qu’elles sont, l’une et l’autre, dans la recherche de toutes sortes de poisons et de maléfices, et il seroit difficile d’imaginer de plus grands crimes que ceux dont elles sont chargées. C’est ce qui fait, qu’eu égard à leur méchanceté, on ne peut se défendre des soupçons qui viennent dans l’esprit. Il peut être encore observé que les poudres qu’ elles conviennent avoir eues de Galet, pour l’amour seulement, .sont composées avec des cantharides, et les médecins ont jugé, lorsqu’elles leur ont été représentées, qu’étant prises intérieuiement, elles pou\ oient causer la mort, et que ces poudres étoient un véritable poison. » — « Ce seroit une témérité dangereuse, poursuit La Reynie, de se laisser aller à aucune prévention sur aucun des faits avancés par les accusés, parce qu’il n’y paroît

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rien d’assez sincère ni d’assez appuyé. Pour marque de cette vérité, on pourrait présumer (supposé que la déclaration de Galet et de la dame Chapelain fût sincère) que les poudres pour l’amour avoient été demandées par madame de Vivonne pour être aimée du roi, et le poison pour empoisonner madame de Montespan. A quoi on pourroit ajouter le mauvais dessein que trois dames avoient contre madame de Montespan, dont on a dit que madame de Vivonne étoit du nombre (la duchesse d’Angoulème et madame de Vitry étoient les deux autres). Ce qu’on peut dire presque assurément, c’est qu’il y a du plus ou du moins sur tout cela, et un fond de quelque chose qui n’est pas bon et aux environs duquel toutes ces personnes tournent sans vouloir dire la vérité. Et, supposé qu’il soit expédient quelle soit connue, ce ne peut être que par le jugement des accusés. Encore, d’après l’expérience qui en a été faite, n’est-il pas impossible qu’ils déclarent, même après être jugés, des crimes qu’ils ont moins d’horreur de commettre qu’ils n’en ont de les confesser. »

Tout en faisant ces réserves sur la véracité des accusés, La Reynie inclinait donc à croire que madame de Montespan avait fait demander à la \'oisin et à la Pilastre des poudres qui pouvaient sans quelle s’en doutât mettre en danger la vie du roi, et que madame de Vivonne n’aurait pas reculé devant l’emploi du poison pour se débarrasser d’une rivale; il semblait admettre aussi que la duchesse de Pontanges, alors en proie à une maladie qui défiait la médecine, avait été empoisonnée.

Celle-ci, dont la princesse Palatine, chez qui elle était fille d’honneur, a dit quelle était « décidément rousse, mais belle comme un ange de la tête aux pieds.

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